CHANT II
ÀRGUUENT. — Départ des Croisés. — Consiantinople. — Querelles avec Tempereur. — Visite des barons et discours de Godefroy. — Départ de Cons* tantinople. — Nicée. — Dénombrement des chefs. — Plan de bataille de Soliman. — Etienne de Blois manque de courage. — L* armée est secourue. — Fuite des Sarrasins. — Yictoire des chrétiens. — Entrée des Francs dans Nicée.
A Glermout en Auvergne l'assemblée fut nombreuse; Là fut arrêtée Tarmée de Jésus-Christ.
Formée de Français et de gens de divers pays, Pour les dames et damoiselles ce fut une grande nouvelle ; Chacune se proclame peinée et malheureuse , Elles se disent Tune à l'autre : « Quelle triste destinée ! « L'assemblée des barons fut mal faite à notre gré, « Demain il n'y aura pas une chambre qui ue soit dé-
courtinée, « Plus de chanson récitée ni de joie en nos demeures , La plus riche de nous restera délaissée. »
Toutes disent : « Hélas ! que nous sommes nées sous un mauvais sort! »
Les dames et damoiselles sont fortement agitées, Elles appellent les seigneurs auxquels elles sont mariées :
« Seigneurs, devant Dieu nous sommes épousées , « Nous vous avons engagé notre foi loyalement ; « Pour Dieu ! quand vous aurez conquis la terre « Et vu la ville où Dieu souffrit et reçut des soufflets, (( Qu'il vous souvienne de nous, ne nous y oubliez pasi» Ah ! Seigneur ! c'est alors qu'il y eut des larmes répandues!
Beaucoup de dames prirent la croix; Et les nobles pucelles que Dieu a bien aimées, S'en furent avec les pères qui les ont engendrées. Les barons et les princes ont assemblé leurs armées j Ils ont chargé les mulets de vivres; Les soldats ont apprêté leurs armes.
Les compagnies s'ébranlent, les voilà en route. L'armée est commandée par le bon duc de Bouillon, Et il les conduit bien par monts et par vaux. Jusqu'à Constantinople on n'a pas arrêté, Et on y est entré par une belle matinée.
Devant Constantinople nos gens sont arrêtés; Ils ont laissé en Fouille Bohémond et Tancrède; Ceux-ci sont occupés dans leur pays à vaincre un riche
prince ; Ils le tiennent dans un castel assiégé et enfermé,
LA CHANSON D'ANTIOGHE. 51
Quand ils apprennent par leur riche parent,
Le puissant roi de France^ Philippe le Sage,
Que tous sont croisés et allés outre-mer,
£t que cinq cent mille hommes sont réunis sous sa
bannière.
Puis ils apprennent les nouvelles comment Les païens infâmes tiennent la chrétienté en grand mé^
pris, Comment ils ont pris la ville de Jérusalem ; Leur cœur en est rempli de douleur et de pitié. « Seigneur, dit Bohémond, allons sauver nos âmes et
la chrétienté* « Celui qui manquera à Dieu, que jamais il n'ait de santé 1 « Prenons tous la croix, allons-nous-en outre-mer ; « Nous avons ici déjà des armes, du vin et du blé. » Tous répondent : « Nous vous suivrons I »
Sur-le^hamp ils prennent la croix, ils lèvent le siégea Quand ils furent tous croisés, ils se sont comptés Et se sont trouvés plus de cinquante mille.
Le lendemain, au jour, ils se mettent en chemin; Ils marchent sans cesse, jusqu'à ce qu'ils soient en mer. Ils ont levé les voiles, et Dieu leur envoie Un vent qui les mène tout droit, jusqu'à ce qu'ils Jettent l'ancre sous Constantinople, cette bonne ville.
1 D'Amalfl.
Nos Français, en les voyant, sont très-effrayés.
Ils les prennent pour des Sarrasins ou des Esclavons;
Chacun est sorti hors de sa tente ;
Mais ils reconnaissent Tétendard de la Croix.
Ils courent droit au rivage et demandent :
« Oui sont ceux-là qui viennent? » Et on leur raconte
Que Bohémond est là avec Tancrède,
Maints ducs, comtes, et autres châtelains.
Les barons Tentendent et remercient Dieu ;
Ils courent au port, s'embrassent les uns les autres
Et pleurent de joie et de pitié.
Les arrivants apportent l'abondance dans le camp.
Où il y avait fort peu de pain, de vin et de blé.
Tous en commun ont adoré et remercié Dieu.
Devant Constantinople les barons sont nombreux, De France, de Bourgogne et des autres royaumes. Cette nuit même Tatice l'Énasé en prend soin; Il est le favori de l'empereur, et le fils de sa sœur. Il y a tant de barons réunis et assemblés, Qu'ils ne peuvent s'héberger dans l'enceinte de la ville. Mais ils ont tendu dehors leurs pavillons et leurs tentes. Tatice leur envoie de la viande, du vin, du froment. Du fourrage, de l'avoine, des pains de fine farine.
Son oncle l'appelle au palais; il y court.
Quand il parut devant fui, Tempereur parla ainsi : « Beau neveu, pour Tamour de Dieu, écoutez-moi ; « Cette grande armée que vous voyez hors des murs, Je la détruirai toute, si vous me laissez faire. » Taticefut attristé de ces paroles; Il en ressentit un tel chagrin et une telle colère. Qu'il cria à ses hommes : « Seigneurs, vous qui m'aimez, « Venez tous avec moi, venez tous de mon côté. » Ils répondirent : « Nous voici tous prêts. »
Ils étaient cinquante mille. Quand il les a rangés en
ordre, Tatice l'Énasé a crié à haute voix à l'empereur : « Sire, que pensez- vous des bons barons de France que
vous voulez détruire?
« Je vous les ai conduits, je me suis fait auprès d'eux
votre garant ; « Si vous leur faisiez du mal, ce semblerait félonie, « Quand vous ne les avez pas défiés ni avertis. « Si vous leur faites mal, je le partagerai.
« Mais gardez-vous, empereur, de penser une chose «De laquelle vous auriez honte, et dont j'aurais le
blâme, « Car je ne le souffrirais pas, quan,d même «Vous me donneriez tout ce que vous possédez.
54 Là chanson D'ANTIOCHB.
« — Barons , dit rempoîeur^ aïrôtez-le à Tinstant I »
Tatice s'écria : « Apportez mon ôpôe. » ^
Aussitôt elle lui fut mise au poing, Tatice la tire comme
un furieux , Et le combat commence dans le palais.
Il y en avait déjà de morts, de tués et de bleâsés , Quand Guy le sénéchal monte les degrés Et dit à Tempereur : t Vous suivez un mauvais conseil, « Vous voici par votre faute au milieu d'une émeute. » Tatice dit : « Beau sire , vous savez que ce L'empereur a fait venir ces barons valeureux, c( Leur promettant pleine sûreté , « Et maintenant il les veut tuer, tant il est ensorcelé.» Le sénéchal dit alors : (c Vous avez un très-mauvais
« dessein 1 « Si vous faites ce qu'il dit, votre honneur est perdu.» Ces mots ont rassuré Tatice et les siens.
Quand l'empereur les entend , il devient tout pensif. Il dit qu'il fera ce que veut Tatice , Mais il ne les apaise que par une adroite traîtrise. Or écoutez ce que ce méchant a pensé :
Il appela Guiélin, qui était son confident :
« Ami, lui dit l'empereur; aujourd'hui, cette nuit, allez
par toute la ville, <( Dites à mes bourgeois qu'on cache le pain , « Qu'on refuse de vendre l'avoine et le blé.
LA CHAXSON D'ANTIOGHB. S5
a Si Ton en Tend pour deux déniera^ il n'y aura pas de
rançon, tt Celui qui Taura fait sera écartelé. »
Que Dieu 8oit en aide à nos gens, par sa bonté I Car si Jésus ne le fait Us seront tous livrés à la mort. Au matin, quand Taube parait, tous se lèvent , Ils demandent des vivres, mais il ne s'en trouve point. Quand ils n'en trouvent pas à acheter, chacun est
effrayé* Tatice en prend pitié et tâche de les rassurer*
Autour de Constantinople , nos guerriers sont irrités.
Tatice l'Énasé a appris cette nouvelle*
Il est venu trouver son oncle, et Ta prié doucement :
CI Quand vous avez ordonné à vos vassaux
« De cacher les vivres aux Français,
« Vous avez mal agi, sire empereur;
« Car Dieu ne créa sur terre aucun chevalier
(I Qui puisse se mesurer avec eux au combat de l'épée.
(( Il y a là de riches barons de France
« Qui désirent plus la guerre qu'un damoiseau sa mie.
« Si vous les voyiez dans leur camp
(( Comme ils s'apprêtent pour un assaut!
« Ils jurent le Seigneur, le Fils de Marie,
« Que s'ils n'ont pas de vivres la cité sera détruite. « S'ils vous prennent par force et par un. siège, « Ils feront justice de vous, je vous le dis sans mentir. » L'empereur lui répond : « Mon cœur t'ôte sa confiance.» Quand Tatice entend ces mots, peu s'en faut qu'il n'enrage. De ce grand déshonneur il a rougi de colère , Il crie à haute voix, afin de se faire entendre : (( Par ma foi, empereur, je ne vous mentirai pas ; « Malheur à la trahison et aux traîtres !
« Vous fîtes venir les Français comme amis et alliés ; « Vous leur dîtes de venir dans votre ville forte , « Vous leur promîtes de leur faire passer le bras Saint- Georges « Sur vos vaisseaux. Ils y sont venus; et à présent
vous leur ôtez la vie 1 « Robert de Normandie en est fort en colère ; « Bohémond et Tancrède au fier visage, « Godefroy de Bouillon, qui jamais ne fut envieux, « Et Robert le Frison, avec ses nombreux vassaux, « Tous jurent le Seigneur qu'ils adorent, « Qu'ils brûleront vos forts avec le feu grégeois ; « Vous perdrez votre ville et votre palais de porphyre. « Si vos hommes y meurent, ce sera votre faute. » Tatice alors quitta la salle voûtée.
Tatice a vu qu'il ne peut faire finir la querelle.
Il quitte son oncle, qu'il n'aime guère,
Sort de la ville et va trouver les Francs.
Il les trouve dans l'angoisse et la tristesse.
Aussitôt qu'il le peut, Bohémond l'appelle :
f Comment avez- vous réussi? qu'avez-vous obtenu?
«Très-mal, sire; même mon oncle m'a trahi.
« — Le perfide empereur qui dément sa parole ,
« Que le Dieu créateur du monde le maudisse !
« Qu'il soit honni celui qui n'ira pas assaillir le traître !
« Pour lui faire le plus de mal qu'il pourra I
(( Dieu bénisse celui qui partira le premier ! »
Ce fut Tatice qui s'arma le premier,
Puis ceux que Dieu n'a pas oubliés.
Partout le cor sonne l'appel ,
Tellement que l'empereur l'a entendu de sa tour.
Quand l'empereur entend le tumulte ,
Il appelle ses Grecs mécréants :
a Vous pouvez entendre d'ici le tumulte des Francs. »
Le sénéchal répond : « Leur allure est très-fière ;
58 LA CHANSON D'ANTIOCHB.
« Regardez , empereur, dehors, dans ces champs ,
« Voyez quelles armures étincelantes d*or ! »
L'empereur les voit , il en est triste et chagrin ;
Il voit les pavillons de diverses formes ;
Il voit en dehors les chevaliers revêtir leurs armures
Et s'élancer sur leurs chevaux.
Ils sont bien cent mille couverts de casques éclatants.
Ne vous étonnez pas s'il en fut ébranlé ;
Il appelle un de ses drogmans :
« Allez-moi vite dehors , au quartier des Français ,
« Et dites au duc Godefroy qu'il soit bien assuré
« Que d'aujourd'hui en cinq ans il ne manquera pas de
pain. »
Le sénéchal se réjouit de ce changement.
Quand le sénéchal entend que son seigneur est apaisé Et qu'il envoie un drogman aux tentes des Francs , Il dit à l'empereur : « Beau sire , ne faites pas cela ;
« Prenez dix hommes, de vos meilleurs chevaliers ,
« Envoyez-les à l'armée des Francs,
« Pour qu'ils disent aux barons Bohémond et Tancrède
« Qu'ils viennent vous parler ; que vous leur donnez une trêve ;
(( S'ils font à votre gré ce que vous leur demanderez ,
LÀ CHAIfSON D'ANTIOCHK. 59
« Vous leur doimerex des vivres et de tout eu abondance.
« — Allez , dit Tempereur, et promettes-leur cela. >» A ces mots , le sénéchal répond : « Qu'il soit comme
vous le commandez, n Puis il descend promptement les degrés , Mais il rencontre plus de vingt mille Français armés. A leur tête, le sage Godefroy chevauche le premier. Le sénéchal rappelle : « Seigneur duc, venez ici ! » Le baron lui répond : u Dites ce que vous me voulez. « — L'empereur vous fait dire d'aller vers lui « Avec le duc Bohémond et les autres barons; « Je serai en otage jusqu'à votre retour au camp, »
Bohémond de Sicile, le vaillant chevalier,
S'est réuni à part avec Tancrède et les barons de l'armée
Pour tenir conseil. Le cas est grave,
« Seigneurs, prenons garde 1 dit Guelfe de Bavière,
« L'empereur est félon et astucieux.
« Si le Seigneur ne nous secourt et n'intervient,
«Nous mourrons tous; nous n'aurons aucune garantie. »
Enguerrand de Saipt-*Pol répondit vivement :
a Nous avons revêtu nos hauberts d'acier^ (( Nous tenons nos épées cachées sous nos capes : « Si ce méchant empereur nous cherche querelle , « Avant qu'il nous fasse le moindre affront , « Dix mille de ces Grecs mécréants mourront.
« — Je désapprouve ceci, dit Robert de Normandie; « L'empereur est trop habile et trop artificieux , « Personne ne doit croire ses paroles , ni ses dehors. « Puisse Jésus , le Roi de gloire , ne jamais lui être en aide ! »
Avec le sénéchal il y avait un drogman ,
Familier de Tempereur, qui Taimait beaucoup;
Il appela les barons et leur parla ainsi :
« Ne vous troublez pas, nobles chevaliers ;
« Voici le sénéchal, je ne veux pas vous le cacher,
« Qu'il a envoyé pour vous servir d'otage.
« Allez lui parler dans son palais ,
« Vous n'y perdrez pas la valeur d'un denier. »
Les barons répondent : « Nous octroyons cela. »
Par le conseil de Guyon, les Français sont désarmés; Eh ! Dieu ! comme ils parurent gentillement parés !
Nos barons s'en vont par la ville avec ordre ,
Ils mènent avec eux Geldin le drogman.
Il va vers l'empereur, le salue en disant :
« Dieu te sauve ! empereur, lui qui nous a créés !
« Regardez, beau sire, dans votre ville,
« Voici les barons de France, les nobles chevaliers
« Qui viennent à votre commandement. »
L'empereur content remercie Dieu,
Puis fait apporter les étoffes de soie, le sandal.
Le riche brocart, le samit rayé d'or;
Ce qu'il fit pour accueillir avec plus d'égards,
Et pour honorer nos Français.
Cependant les chefs entrent dans le palais.
L'empereur s'assied sur un fauteuil d'or à boutons
émaillés; La salle est couverte de peintures.
Quand il voit les barons, il a levé la tête, Il salue chacun avec joie.
Godefroy le preux et le savant parla le premier :
« Le Dieu de gloire, le Tout-Puissant
« Sauve l'empereur et ses Etats,
a De par les chevaliers de la terre de France ! »
L'empereur répond : « Dieu vous soit en aide ! »
62 L4 CHANSON D'ÀNTIOCHR.
Le duc de Bouillon dit : « Je me vaate
(c Que jamais il n'entra ici de plus vaillants cbevaliersi.
« Céans nous sommes venus, sire, par votre ordre,
(( Nous voulons savoir vos projets»
(( Si vous voulez nous faire du ma), soyez assuré
« Que nous aimons mieux mourir par Tépée
« Que de ne point obtenir les vivres que vous avez
promis ; « Mais si vous nous faites du bien, sachez aussi (( Que nous vous ferons hommage. Aidez-nous seulement, « Et nous le ferons payer cher aux païens infidèles, n L'empereur répond : « Je ne demande pas mieux. « Jamais je ne vous manquerai tant que je vivrai. »
L'empereur dit : « Écoutez-moi ;
« Je veux qu'en la terré païenne où vous allez,
« Vous emmeniez avec vous mon neveu Tatice.
« Les Sarrasins font un bruit comme des chiens à la
chaîne ; « Vous serez épouvantés seulement par ce tumulte, n Le duc Godefroy répondit : « Cela vous plaît à dire ; « Nous supporterons mal les coups des bonnes lames
d'acier.
LA ÇHAKSON D'ANTIOCUE. 63
tt Si nous ne pouTons supporter les cris de ces mô^
créants, h L'empereur, en l'entendant, a appelé son drogman. tt Ami, dis-moi quel est celui qui parle, si beau et si
bien fait?
(( Jamais je ne Vis un homme si fier depuis que je
suis né.»
L'interprète répond : <( Tout à l'heure vous le saurez : « C'est le duc de Bouillon, si renommé; « Il conquerra les terres, les villes et les forteresses, n L'empereur, à ces mots, est tout ranimé, ragaillardi; Puis il a appelé les barons un à un.
Us lui ont fait hommage tout comme il le voulait, £t il les assure de son aide et de sa protection. (Mieux eût valu pour eux qu'il eût été tué, Constantinople .pris et ses trésors pillés 1) Bohémond et Tancrède se retirent Sans vouloir être ses amis ni ses alliés.
L'empereur en est fortement irrité :
<i Dites-moi qui sont ceux-ci, Tatice l'Ënasé?» Tatice répond : « C'est la fleur des Francs ; L'un est Bohémond, fils de Robert Guiscard le Nor<»
mand, « Qui a vaincu votre père et le couvrit de grande honte; « L'autre est Tancrède de Fouille, (f S'ils vous veulent du mal, vous êtes mal logé. »
64 LA CHANSON D'ANTIOCHB.
Quand l'empereur Tentencl, il fronce le sourcil.
Et nos barons retournent à leurs tentes et à leurs pavillons.
Ils y demeurèrent huit jours. Ils eurent en abondance le pain, le vin et la viande,
Et au neuvième jour ils vidèrent la cité.
Tatice les mène au bras Saint-Georges^,
Ils trouvent les vaisseaux garnis et appareillés,
Leurs bagages, leurs harnais de guerre y furent placés.
Maintenant que le Dieu qui souffrit sur la croix les conduise !
Nos barons chevauchèrent ensemble.
Ils portent leurs écus en écharpe, leurs lances en guise de bourdons.
Ils ne cessent de marcher, et ne s'abritent sous un toit Jusqu'à ce qu'ils aperçoivent les tours et le donjon de
Nicée, Et les mosquées où prient les infidèles.
Et le Civetot dont le sommet est aigu.
Voyez-vous sur son âne le sire Pierre l'Hermîte?' Il appelle les barons et leur prêche ainsi :
« Seigneurs, en cette grande vallée que vous voyez ici,
' L'Hellespont.
« Nous fûmes déconfits (ainsi m'aide saint Simon !);
« Là fut occis le prêtre au-dessous de ce rocher;
« Je crois que trente mille chrétiens y furent tués,
« Et qu'autant furent emmenés captifs par les Turcs*
« Or, pensez à les venger, francs chevaliers , nobles barons. »
Les Français répondent : « Nous n'y manquerons pas ! »
Quand les Turcs entendent le bruit,
Ils vont l'apprendre à Soliman :
«Sire, une année arrive ici, jamais on n'en vit de si grande;
(c Bientôt elle sera devant Nicée sans qu'on puisse l'arrêter. »
Soliman frémit à cette nouvelle.
Il fait assembler ses gens devant son donjon.
Cependant les chrétiens chevauchent hardiment.
Quand ils sont devant la ville, ils commencent l'attaque.
Ils coupent les palissades tout à l'entour, et rien ne les arrête.
Ils commencent jusqu'au maître-fossé l'assaut à la hâte;
Mais ils ne prennent ni tours ni maisons ;
Ils se campent autour de Nicée.
Je vais vous dire le nom des meilleurs :
D'abord Godefroy dresse sa tente,
Ensuite Tancrède auprès de Bohémond,
Tatice l'Enasé, au cœur de lion,
66 LA CHANSON D'ANTIOCHfi.
Au premier rang se campe Guillaume le Charpentier^,
Rogonès Lempereur fixe son gonfanon;
Clarembault de Yendeuil, Anselme deRibaumont,
Thomas de la Fère, Droon de Monci,
Le comte Gamier de Griès, Olivier de Mouson,
Sire Guy de Porcesse, Baudoin Cauderon,
Et le noble Baudoin de Gand, Etienne d'Aubemarle, fils
du comte Odon, Baudoin et Eustache, frères du duc de Bouillon, Le duc de Normandie et Robert le Frison; N^oublions pas le comte Hugues de Saint-Pol ni En-
guerrand, son fils, Le comte Hugues le Grand, frère du roi Philippe, Et Rajnaud de Beauvais, et Gale de Gaumont, Gérard de Goumay, Nivelon de Creil, Gautier de Don-
meart,' Bernard et son frère Eudes, le comte Rotrou du Perche, André de Yalbeton, sire Alain de Nantes, Conon le
Breton, Etienne, comte de Blois, Aimeri Garaton, sire Pierre
Postier, Aymar de Toulon, et Tévêque du Puy, qui leur fait le
sermon.
Et Robert du Rosay, qui cloche du talon,
^ Comte de Melun.
LA CHANSON D'ANTIOGHB* 67
Habert) comte de Bascle^ Godescal et Simon, Hugues,
comte de Vendôme, Le comte de Nevers, Gautier, comte de Forez, et Gautier, comte de Blandras, Avec Hélion; le comte de Limoges, Othon, comte de
Bourgogne, Galeran dé Bavière, Gherfons TÂllemand Et son frère Guigiers, et sire Rainbaus Greton* Mais le comte Raymond n'y est pas encore :
Ils lui ont gardé sa place et la lui ont marquée avec des pieux.
Cette nuit Soliman est sorti de Nicée.
Il a confié la yille à d'autres Sarrasins, Et il est allé chercher du secours.
Avant huit jours passés il rassemble cent mille hommes Qui amènent du vin et du blé Sur des chars, des charrettes et des bétes de somme, Poui défendre Nicée et ses tours crénelées.
Mais tout cela ne leur vaut pas deux deniers. A la porte Raymond, par où Soliman était sorti, n trouve le duc Robert et ses barons.
Et Raymond de Saint-Gilles, le vaillant et sage chevalier.
^' -■■■»■-■ -^M. — —■■■ ■■■■ ^^ ■■■ — ■ ■ ■■■ lll^l ■■■■■!.■ ■ ■■■! ,
Avec 8es nombreux vassaux : il y en a plus de trente
mille Armés de fer. Quand Soliman les voit, il en devient
presque fou, Et il fait en secret mander ses deux fils Au delà du Civetot, à un gué près d'une petite baie, £t leur dit : « Mes deux fils, venez.
« Que ferai-je des Francs? Quel conseil me donnezvous?
« S'ils prennent la ville forte de Nicée, (( Jusqu'à Antioche ils n^ pourront être arrêtés. » Saladin lui répond : « Je vous l'avais bien dit, (( Soliman, vous avez eu tort de tuer le prêtre (( Quand il était à l'autel revêtu des armes de Dieu. » Alors un chrétien se lève : il était drogman et natif de
Bourgogne.
Il dit : « Écoutez-moi. Les barons de France sont venus
contre vous; « Ils conquerront tout votre héritage « £t ne vous laisseront pas quatre pieds de terre. » Saladin ajoute : « Cela est sûr. »
(( Père, dit Tumican, ne vous tourmentez pas : « Je les attaquerai demain.dès que le jour sera levé. « Par Mahomet ! je vous prie de ne pas m'ou-
blier. »
Soliman répond : « Vous serez bien soutenu. »
LA CHANSOX D'ANTIOCHE. 69
Quand Soliman voit que Tentrée de Nicée lui est dé^ fendue,
Il est trè&-effrayé. Il appelle son drogman.
Celui-ci s*habille en pèlerin portant des palmes.
« Âmi, lui dit Soliman, à Nicée allez de ma part;
« Mes hommes sont là, encouragez*les bien. »
Ils se séparent, et le faux pèlerin s*en va vers Nicée.
n traverse Tannée des Francs, il descend dans le fossé,
Et appelle doucement ceux qui sont dans la ville :
« Seigneurs, que faites-vous? Ne vous épouvantez pas.
<( Ou*Apollon vous garde, vous qui le priez souvent.
« Le roi Soliman vous mande de vous défendre vaillamment.
« Ne vous troublez pas ; vous aurez un bon secours.
a Avant demain, à Theure de vêpres, vous verrez cent mille hommes
« Qui vous secourront avec leurs flèches acérées.
« Comme vous fîtes à Pierre faites à ceux-ci:
a Vous les verrez enchaînés deux à deux ;
a II n'en restera pas un seul qui ne soit mal équipé. »
La nuit fut belle et claire, la lune luisait au ciel.
Cette nuit-là, Bohémond et Tancrède faisaient le guet.
Ils suivent autour de la ville, ce dont on doit les louer.
Ils entendirent Tavis que Tenvoyé donnait aux Sarrasins
(Pour son malheur il donna cet avis, car il fut tué).
70 LA CHANSON D'ANTIOCHB.
Il fut pris, lié, amené dans Tarmée; Ih on lui demanda
compte de son message, Et devant tous, il a tout racontée On lui lie les pieds et les mains, on le lève sur l'engin
à lancer les pierres, Et devant la tour de Nicée il est lancé parmi les assiégés, Pour leur témoigner le mépris des Français.
Quand la nouvelle fut répandue dans la ville,
Il n'y a pas un Sarrasin qui ne crie à haute voix :
« Ah! sire Mahomet, viens en aide à celui-ci,
c Si son corps est mort, que son âme ne soit pas perdue,
« Que le Dieu des Français ne remporte pas sur toi ! »
La nuit est passée; Taube éclaire.
Dans les tentes, partout, Tarmée est réveillée.
Le duc de Normandie s'équipe le premier.
Puis le comte de Flandre avec sa grande compagnie;
Baudoin Gauderon revêt sa cuirasse.
Il lace Son casque brillant, il ceint sa bonne épée,
Et pend à son col Técu parsemé d'or.
Il prend au poing une lance bien solide,
Un filet d'argent flamboie sur son gonfanon;
Il monte en selle sans s'aider des arçons.
Il vint au comte de Flandre et lui dit avec humilité :
LA CHANSON D'ANTIOCHS. 71
c( Sire, au nom du Dieu tout-puissant,
« Quand j'étais à Arras, votre ville forte,
c( Je me vantai devant tous avec indiscrétion
(( Que si Dieu m'amenait au royaume de Syrie,
Je porterais le premier coup à cette race détestée. )>
Quand le comte Tentendit, il fit une mine joyeuse
Et dit à haute voix devant tous ses barons :
(( Amis, aidez-le, au nom de sainte Marie !
« Que rfaonneur soit pour vous et la honte pour eux !
Baudoin, à ces mots, remercie le comte,
D pique son cheval, il brandit sa lance.
Et s'écrie & haute voix : « Aide au saint sépulcre ! »
Les Turcs ont gravi la montagne et occupé le sommet.
Cinquante mille formant un seul corps.
Ils ont tous des chevaux de Syrie bien harnachés.
De grandes haches tranchantes, des rondaches bardées
de fer.
Ils jurent par Mahomet et se promettent entre eux Que les chrétiens seront livrés au martyre,
Cependant quand les Français voient, La vallée et les bruyères couvertes de Turcs, Us sont émus. Ne vous étonnez pas si le cœur manque à quelques-uns;
Mais le courage monte aux preux et aux vaillants.
Ils s'élancent à Fenvi sur leurs chevaux;
Le bon évoque du Puy les a harangués :
a Seigneurs, écoutez ce que Dieu nous a promis.
« Le Sauveur, qui a été mis en croix, a dit
« Que ses fils le vengeraient avec leurs épées.
« Sur le mont Thabor, quatre cors sonneront
« Au grand jour du jugement (l'Écriture le dit) ;
« Les morts seront ressuscites, tous les siècles seront
vivants, (( Alors notre Père qui nous a envoyés ici, dira :. « Venez les premiers, mes serviteurs, qui avez observé
mes commandements.
« Quand vous me vîtes mort, vous m'avez enseveli, « Quand vous m'avez vu nu, vous m'avez chaussé et
vêtu; « Vous m'avez hébergé quand j'étais sans abri, (c Puis vous vîntes me venger de mes cruels ennemis- (( Vous serez à ma droite dans mon paradis.
« Là vous trouverez saint Georges avec saint Démé-
trius, (( Et cent mille cœurs semblables que Dieu aura choisis. (( Voyez ces Sarrasins, ces coquins maudits ! (( Écoutez comme ils se démènent et poussent de grands
crisi « Ayez soin qu'à frapper chacun ait la main alerte.
u Au nom de notre Seigneur saisissez vos écus, « Je prends sur moi les péchés grands et petits; <( Pour pénitence tous fondrez sur les Arabes. c( Celui des nôtres qui mourra, soyez-en bien sûrs, « Aura son lit préparé avec les innocents. »
Quand les chrétiens^entendent le vaillant Aymar,
Il n'y a si peureux qui ne demande la bataille.
Baudoin Gauderon prend l'avant-garde,
Et va férir Hisdent sur son écu.
Il était fils de Soliman, il ne l'épargna pas;
Il lui a tranché la poitrine et fendu le cœur,
Et l'abat mort et sanglant avec sa lance.
Puis il tire son épée et coupe le chef d'un autre païen ;
(( Saint sépulcre! crie Baudoin, Père tout-puissant! »
Ceci est le beau commencement de la bataille.
Voyez-vous dans le combat Guyon de Porcesse?
Il est bien armé, il frappe sans s'arrêter.
Avec sa lance au poing il tombe sur les païens, D va férir un Turc, Pisant de Valeresce; Il pourfend son écu, il le jette par terre,
Il lui met le fer dans le corps, il le presse,
Puis le frappe du bois de sa laacé et l'abat mort sans
confession.
« Saint sépulcre! » crie*t-41; puis il se jette dans la
mêlée.
Frappez, francs chevaliers, au nom de la sainte messe, La méprisable race de nos ennemis ne se moquera pas
de nous !
Voilà par la bataille Eschignant et Pinel \
L'un va frapper Gautier, l'autre Daniel ;
Ils les ont abattus morts à l'entrée d'un vallon ;
Quand Enguerrand le voit il en est affligé,
Il brandit sa lance, pique son cheval noir,
Et va frapper sur l'écu d'un païen.
Et lui perce le cœur du fer de sa lance.
Ce coup l'a abattu de son cheval fringant.
Hugues, père d'Enguerrand, voit ce coup, son cœur en
est réjoui.
Il donne de l'éperon à son jeune cheval bai; Il rencontre Corbadin au passage d'un petit pont, Et tire son épée belle et brillante; Il le pourfendit jusqu'à la nuque
* Deux Turcs.
LA CHANSON D'ANTIOCHB. 75
Et rabattit sanglant dans le pré;
Puis il donne de Téperon, trayerse on petit bois^
Coupe la tète à Forban, fils de PbareL
n fait voler la tête d'un autre Sarrasin comme si ce fût
un nayet. n rencontra le comte de Ssdnt-Gilles dans un vallon, Avec Enguerrand, son fils, qui tient Técu sur le bras ; Son père lui crie : « La vache vaut mieux que le veau, a Je vous ai tout à Theure fait une grande boucherie
des Turcs. »
Enguerrand l'entend et s'en émerveille.
Voici dans la bataille Anselme de Ribaumont.
Les damoiseaux piquent ensemble leurs chevaux. Du sang des Sarrasins ils font courir un ruisseau ; Les prés sont couverts de leurs entrailles, Puis ils s'écrient ensemble : « Frappez, francs damoi-
sels, a Demain matin à l'aube, nous attaquerons le château. »
Tancrède, le fils du marquis, frappe Salahedin. n lui a brisé l'écu et coupé l'hermine moelleuse, niui a planté son épieu de frêne au milieu du cœur, Avec sa lance il l'a abattu la tête la première;. Puis il a frappé un autre Turc avec son épée
£t a fait voler sa tête dans le chemin.
Là on vit plusieurs corps plier et tomber sous ses coups. (( Saint sépulcre! m est son cri. a Frappez, francs pèlerins ! ))'
Voici Lambert, fils de Quenon.
Il frappe un Sarrasin au milieu de la poitrine,
Et lui plantant sa lance dans le cœur, il Tabat mort sur
le sable.
« Saint sépulcre! crie-t-il. Frappez; en avant, barons! « Les Sarrasins ne riront pas de nous. »
Roger Lempereur est venu en combattant;
Il frappe un Turc de sa lance acérée.
Il lui tranche le cœur et la poitrine et le ventre,
Il Tabat dans le pré avec sa lance ;
Puis il fait voler la tête d'un autre d'un coup d'épée.
«Saint sépulcre! » il crie : « Nobles chevaliers de
France, (( Frappez ferme sur les infidèles ! »
Mon Dieu! que bienheureuse fut la conception De ceux qui purent faire l'œuvre que Dieu avait recommandée !
LA CHANSOH D'AHIIO^ 111. 77
Voici dans la bataille Gautier de Donmeart,
De son épée il frappe un païen,
n lui fait voler la tête, le corps tombe d'autre part.
Sire Bernard, son fils, tue le roi Floart,
Il lui coupe le cœur en deux;
En enfer son àme est allée où le diable la gardera.
« Saint sépulcre! frappez, en avant, Bernard I »
Voici venir (lodefroy de Bouillon ;
Il a appelé le comte Etienne :
« Sire, prenez avec vous Baudoin Cauderou,
« Et Baudoin de Gand qui semble très-vaillant,
a Et son frère Droon de Noyelle^,
« Avec quatre mille hommes tous vaillants.
« Allez dans la montagne par delà ce sommet arrondi,
« Afin que les Turs ne nous surprennent pas, ces félons
criminels. »
Quand Etienne entend le commandement du bon duc, Il eût bien mieux aimé être à Blois dans sa maison;
< Ou de Nesle.
78 LÀ CHANSON D'ANTIOGHB.
Il trembla fortement quand il prit son étendard, Tout son sang frémit du chef aux talons.
* Godefroy Tavait fait dans une bonne intention. Âhl Dieu! pourquoi le fit-il! Quelle mauvaise récompense Lui en rendit Etienne dans la grande mêlée 1 Maint nobles barons furent perdus à cause de lui,
Les gentils chevaliers français se mettent en marche,
Ils montent vers la droite par un ancien sentier
Et se sont arrêtés sur un plateau,
Ils ont laissé les gonfanons voltiger au vent;
Le comte Etienne de Blois étant au premier rang,
Tumican sonne du cor pour rassembler ses hommes ;
Soliman Tentendit (que Dieu n'aime guère),'
Et dit à ses hommes : « Ne tardons pas I
« Vite, secourons Hisdent et le fier Turnican. »
A ces mots quinze mille Turcs s'élancent,
Soliman les conduit (que Dieu le détruise) !
Nos généreux guerriers les aperçoivent du plateau où
ils sont.
Quand le comte Etienne voit les pennons voltiger, Il n'aurait pas voulu y être pour tout l'or de Montpellier.
LA CHANSON D*ANTiaCHE. 79
Sire Baudoin de Gand a parlé le premier :
« Seigneurs barons, dit-il, voici le moment de marcher, fc Allons frapper ceux qui n'aimèrent jamais Dieu. )i Les Français répondent r Nous le voulons aussi !
Quand les Turcs aperçoivent nos chevaliers français, Ils montent promptement sur leurs chevaux arabes Et s'élancent en courant par la bruyère,
Et nos barons vont vers eux à travers champs.
Deux mille Français sont restés avec Etienne de Blois,
Et les autres deux mille joutent avec les Turcs,
Ils rompent les cottes de mailles, et les robes brodées
d'or; Ils laissèrent deux mille Sarrasins morts et glacés. Baudoin Cauderon le preux et vaillant, Et l'agile Baudoin de Gand
Vont parcourir les rangs avec leurs lames de Vienne; Puisse Jésus les aider, lui qui fut mis en croix I
Orchenaîs pique des deux à travers la prairie. Et de sa voix claire il crie à toute force :
(( Ah ! Soliman, la troupe est assaillie,
« Hisdent, ton fils est mort, lui qui avait tant de courage. »
Quand Soliman l'entend; peu s'en faut qu'il ne perde la
vie; Il arrache ses cheveux, il pleure, il crie :
u Eh! Hisdent, sire mon fils, brave chevalier, « Celui qui vous a tué fut toujours mon ennemi. « Sire, dit Orchenais, faisons un bon coup; « Ce Sire-là devant nous à Tépée brillante, « Qui a pendu au col un écu fleuri d'or, « A tué votre fils : que Mahomet le maudisse! » Quand Soliman l'entend, il a changé de couleur. Il appelle cinquante archers de sa garde.
« Seigneurs, dit Soliman, je vous jure et promets « Que si vous pouvez occire et mettre hors de vie (( Ce chevalier à l'enseigne rayée, « Vous aurez assez d'argent et de terres. »
Quand les archers l'entendent, ils jurent l'un et l'autre D'occire le baron (Dieu lui soit en aide !) ; Alors les archers tirent (que le Seigneur les maudisse !). Au premier coup qu'ils tirent, ils nous ont tué Élie ^; Quand Baudoin ^ le voit, il se désole et s'irrite, Et coupe la tête de quatre barons de Perse,
1 De Blandras.
• Cauderon.
Puis il crie : « Soliman de Syrie, « Vite, secourez vos hommes qui meurent dans les tourments!.. »
Yoici Soliman qui éperonne son cheval
En criant : « En la terre de France il y a une grande
puissance, « Quand je vois devant moi tant de chevaliers vaillants ! « Qui ne reculent ni devant les Turcs ni devant les
Persans!
« Sire, dit Orchenais, ils ne seront pas garantis; a Allons les attaquer en Thonneur de Tervagant. » Alors ils sonnent du cor avec un bruit merveilleux ; Les païens s'ébranlent contre les Français.
La bataille fut grande, le combat pesant ; n y eut force lances brisées, force païens couchés à
terre.
Force hauberts d'acier rompus et démaillés.
Force Français et Turcs abattus, morts et sanglants. Droon de Neele dit'au jeune Baudoin :
« Faites sonner le cor, allons nous en maintenant, « Sur ce mont deux mille combattants nous attendent. « Si ceux-ci nous suivent, les infâmes païens, « Nous pourrons faire une bonne prise. »
&î LA CHÀKSOK D'ÀNTIOCHE.
Baudoin de Grand dit : « Francs chevaliers, « Ne vous fiez pas au comte Etienne, « Car il n'y a si couard dlci à Besançon, (( Quand il verra venir les gens de Mahomet, (( Il aura oublié sa prouesse à la maison. »
A ces mots ils rebroussent à travers le sable. Et ne s'arrêtent que sur la montagne.
Les deux mille s*écrient : a Seigneur, que ferons-nous? (( Au nom du Créateur allons vers ces infidèles mécréants. »
Le comte Etienne répond : « Par mon chef nous n'en
ferons rien, (( Ils sont bien trente mille tant Turcs qu'Esclavons, « Nous aurons plutôt du secours, si nous retournons au camp de Dieu. »
Olivier de Jusy parla devant tous :
« Seigneurs, écoutez-moi; francs et vaillants chevaliers,
(( Nos écus sont encore tout entiers;
(( Nous ne sommes blessés ni devant ni derrière,
(( Nos hauberts ne sont pas démaillés;
LA CHANSON D'AHTIOCHE. 83
CI Si nous allons fuyant vers le camp du Seigneur, « Même Allemands et Bavarois se moqueront de nous. « Allons battre les Turcs au nom. du Dieu tout-puissant. »
 ces mots nos barons se sont élancés, Là vous eussiez vu un combat merveilleux.
Baudoin Cauderon tire son épée luisante, Droon de Neele et Baudoin de Gand, Le vaillant sire Guy de Porcesse, Hugues de Saint-Pol et son fils Enguerrand Rompent la presse avec leurs épées d*acier.
Le comte Etienne deBlois les guide et marche en avant. Quand il voit la bataille et la mêlée si affreuse, D'angoisse et de peur ses membres tremblent : « Ah ! Dieu! dit-il, beau Père, Rédempteur, c( Que ne suis-je à cette heure à Blois dans ma grahde
salle !
a Godefroy de Bouillon me tient pour un enfant « Qui m'envoya vers les Turcs sur cette montagne; (( Si j'y demeure plus longtemps, que Dieu me délaissa I » Il jette bas l'enseigne, et s'en va en fuyant.
Orchenais regarde et voit l'enseigne à terre; Il dit à ses Turcs : « Gens d'honneur, « Allons venger Hisdent, à la fière contenance ; » Ils se hâtent de lui obéir, vile race enragée I On eût pu voir donner tant de coups d'épée, Tant de Francs et de païens tomber sur le pré Que rherbe verte en devint tout ensanglantée.
ff
Etienne s'enfuit en lâchant les rênes à son cheval ;
Et les Français reviennent et combattent dans la vallée.
Quand ils virent l'enseigne à terre,
Baudoin de Gand dit : « Nobles seigneurs de France,
« Sire Etienne de Blois a résolu notre mort. »
Droon de Neele dit : « Ne vous troublez pas,
« Que chacun frappe bien pour Dieu fils de Marie ;
« Disputons bien aux Turcs nos membres et nos vies,
« J'aime mieux que ma tête soit tranchée en combattant
« Que de mourir en fuyant ; et je ne veux pas
(( Qu'après ma mort nul puisse dire de moi telle vilenie;
« Mais néanmoins, pour vrai, nos gens sont trahis,
« Sire Etienne de Blois a mis Tarmée en danger. »
Lors ils Yont serrés par la prairie,
Les Turcs les poursuivent et leur tranchent la tête.
Les barons, le voyant, versent des larmes,
Us ne peuvent les aider ni leur donner du secours;
Car il y avait trop de mécréants à leur suite,
Quatre-vingts chevaliers y perdirent la vie,
Droon de Neele et Guy rallient leurs hommes.
Et voyant qu'ils n'auront pas de secours,
Ds s'écrient : a Montjoie, saint sépulcre, aide 1
« Dieu, secourez-nous aujourd'hui, dame sainte Marie,
« Reine couronnée, vous êtes aimée de Dieu,
« Dame, vous l'avez porté sans douleurs,
« Gomme nous le croyons, venez à notre aide ! »
Puis ils se reforment dans la lande déserte.
Les Français se sont ralliés
Et ne craignent pas les Sarrasins pour la valeur d'un
pois; Mais ils courent sUr eux comme ils peuvent.
Et leur coupent la tête avec leurs lames de Vienne ; Ds tranchent leurs manteaux et leurs robes brodées ; On entend hurler les Sarrasins et les Persans. Contre un des nôtres il y en a quarante-trois.
Le bruit des épées fut si grand Oue le bon duc Godefroy l'entendit par delà la montagne; Il cria : « Saint sépulcre I Frappez, en avant I »
Tancrède de Fouille dit : « Là-bas, par delà ce mont,
j*ai entendu un grand bruit. »
Le duc de Bouillon dit : « Je Tentends aussi. » Le comte de Flandres : « Barons, allons-y! »
Hugues le Grand : a Je pars, suivez-moi.
« Anselme de Ribaumont, Raoul de Beaugency, « Gérard de Gournay et Gérard de Gôrisy « Resteront au camp et ne bougeront pas. »
Le comte répond : « Nous sommes bien garantis. » Puis ils piquent leurs cjievaux , et à l'instant ils partent; Ils rencontrent Etienne fort décontenancé.
Le comte Robert lui dit : « Qu'avez-vous vu? » Etienne répond : « Nous sommes tous défaits. » A ces mots, les chevaliers hardis regardent , Et voient la bonne enseigne tombée à terre. Le comte Robert de Flandres et Thomas de Coucy Demandent à Etienne doucement, avec calme :
« Sire Droon de Neele, de quel côté a-t-il fui?
LÀ CHANSON D'ÀNTIOGHB. 87
Où sont Baudoin de Gand, Olivier Ab Jusy? »
Le comte Etienne répond : «Je ne vous mentirai pas, (( Ils sont en la bataille , vêtus de leurs hauberts. » Le comte Robert l'entend; il détourne son cheval , Relève la bonne enseigne qu'Etienne a abandonnée ; Quand il Ta levée en haut, il la serre et la brandit ; Seigneur, qui avez pardonné à Longin, aide^-le! Aujourd'hui les Persans et les Arabes auront un mauvais jour.
Nos barons combattent. Eh Dieu I voyez Droon de Neele, Guyon dé Porcesse, Baudoin Cauderon, Eûguerrand de Saint-Pol , et son père Hugues ! Avec leurs épées tranchantes ils font un grand carnage; Les païens les entourent et les chassent en criant et
lançant des flèches.
Guy de Porcesse regarde vers la montagne , Il reconnaît Godefroy de Bouillon à ses armes. Et sire Hugues le Grand , et Robert de Frise , Et Thomas de Coud, et Nevelon de Créel, D crie à haute voix : « Montjoie le Charlon I « Malheur aux Persans et aux Sarrasins ! »
Quand les païens voient arriver une telle multitude de
Français, Ds ont pris la fuite dans s'arrêter;
Et ils ne cessent de courir, ces félons criminels,
Ou*en Yoyant Tannée de Bohémond.
Alors nos barons se jettent sur eux ,
Semblables au faucon qui vole après la colombe.
Les Sarrasins , voyant qu'ils ne peuvent échapper,
Appellent Soliman et disent : « Oue ferons-nous?
« Les Français viennent sur nous , irrités comme des
lions , « S'ils peuvent nous atteindre , il n'y aura pas pour
nous de rançon. »
Soliman répond : « Retournez sur eux ! »
Et déjà les félons retournaient sur les Francs , Ouand le Duc survient là, portant le dragon , Avec Eustache son frère et sire Raimbaut Creton, . Et Raymond de Saint-Gilles, et Baudoin de Bouillon.
Bohémond voit les Turcs qui vont toujours fuyant ;
Il pique son cheval , met son écu en avant ,
Et va frapper Torgis , un infâme mécréant.
L'écu et le haubert n'ont pu le garantir :
Il lui perce le cœur avec son épieu,
Et le fait tomber mort de son cheval de bataille.
Puis il a tiré l'épée à la poignée reluisante d'or.
Celui qui en est atteint n'a pas de garant contre la mort.
« Saint sépulcre ! crie Bohémond. Chevaliers , en
avant!»
A ces mots, voici Baudoin de Gand, Robert le Frison, Robert le Normand, Thomas de la Fère, le bardi combattant, Eustache de Boulogne, le jeune Baudoin ' , Baudoin Cauderon, le vaillant Godefroy, Sire Hugues le Grand sur son cheval roux, Et Hugues de Saint-Pol, et son fils Enguerrand, Et l'évoque du Puy, le vaillant Aymar, Et le roi des Tafurs et Pierre qui accourt Avec les Ribauts qui viennent en poussant des cris. Et les riches barons de la terre de France.
Il y a bien soixante mille guerriers vaillants. Les Ribauts les frappent sans les épargner, Avec pelles, pioches ils en tuent un grand nombre. Les païens déconfits se sauvent en arrière, Et Orchenais s'enfuit dans la vallée en criant à haute
voix :
« Sauve-toi, Tomicant ; car si tu ne fuis, « Ami, nous serons perdus, la chrétienté approche, Tuant nos Sarrasins, et les mettant en pièces. » Le comte de Saint-Gilles entendit le Persan, Il dit aux chrétiens : « Soyez gais et joyeux,
' Da Bourg.
« L'année des Sarrasins est déconfite. »
A cette parole ils se réjouissent;
Ils accueillent les païens, avec Tépée nue
Et jusque par delà la montagne ils les mènent en les frappant.
Quand le Duc le voit, il adore Dieu,
Et crie : « Saint sépulcre! Barons, frappez, en avant lu
Alors ils se jettent parmi les Turcs avec un grand courroux.
Ceux qu'ils atteignent, Il les pourfendent.
Et Soliman s'enfuit avec son armée.
Les Turcs et les Arabes sont déconfits,
Les nôtres s'en reviennent fiers et joyeux ;
Puis ils prennent les têtes des Turcs,
Ils les placent sur les mangonneaux
Et les lancent dans la ville de Nicée.
Ils font cela pour affliger les Turcs.
Les Français ont pris trois mille Turcs vivants ;
Ils les envoient, par la haute mer.
Droit à Constantinople au puissant empereur.
Quand l'empereur les voit, il en a le cœur joyeux.
Il prend des écus, des lances, du pain, du vin en abondance.
Et envoie le tout à l'armée en la remerciant.
Les mariniers s'en retournent, en dressant leurs voiles,
Droit ils arrivent au port devant Nicée,
LA GHANSOK B'ÀNTIOGHE. 91
Et remettent les virres à Tannée des Francs.
Quand les Franes ont à manger, ils rendent grâees à
Dieu, Et jurent par le Dieu du ciel, le Père rédempteur, Qu'ils ne partiront que quand ils auront Nicée-la-Grande.
Je dois vous dire la fin de Guyon de Porcesse. Le baron se fit saigner : ce fut une grande folie. Car, par la volonté de Dieu, il mourut de la saignée. Le baron était très-malade, il ne pouvait guérir; Il était couché dans sa tente, qui était toute de soie. Les Turcs jetèrent des pierres qui détruisirent la tente, , Et le baron Guyon en eut la tête écrasée.
Il fit venir Bohémond, le comte de Flandres, Robert de Normandie et Tancrède de Pouille au fier visage :
tt Barons, dit Baudoin^, gentils seigneurs de France,
« Maintenant il faut nous quitter,
(( Et dire adieu à notre amitié qui fut toujours si loyale.
« Sire Robert de Flandres , et vous , Robert de Normandie,
> DeG^nd. (Voir la noie de M. PauUn Paris, tomel, page 139.)
« Dieu vous rende Thonneur et les biens
« Que j'ai eus avec vous et avec nos compagnons. »
A cette parole, Tâme est partie.
Vous plait-il écouter ce que firent nos barons?
Près de là, hors la ville, bâtie en marbre.
Il y a une église dédiée à saint Siméon;
Ils portèrent là le corps avec grande dévotion.
Les Flamands y ont veillé la nuit avec les Bourguignons,
Trente cierges ardents furent placés autour.
Jusqu'au lendemain qu'on le dut enterrer.
Puis ils ont porté le corps dans un sillon;
Ils y ont fait une fosse et y ont enfoui Guy on.
L'évêque du Puy fit là son pardon^.
Ils ont encensé le lieu et sont revenus à leurs tentes.
Et les Turcs les ont regardés du haut des murs.
Les Persans et les Esclavons disent entre eux :
« Ce peuple est plus fier que les loups et les lions.
« Contre de semblables gens nous ne pourrons résister,
« Si nous n'avons un secours prompt du Soudan de
Perse. »
Salahedin dit : « On nous a maltraités.
• L'absoute.
LA CHANSON D'ANTIOCUE. 93
« Par tout Tor d'Apollon et par mon dieu Mahomet, tt S'ils nous prennent par force nous n'aurons pas de
rançon. »
Le fils de Soliman dit : « Inutilement nous nous escrimerons.
J'irai demander du secours au sultan Garsion^. » La nuit) il est sorti doucement comme un larron; Lui et son père n'oublièrent pas les éperons.
Or écoutez des Turcs, comment ils ont opéré : Salahedin a dit : « Francs chevaliers vaillants, « Nos seigneurs tous deux nous ont joués, a Céans ils nous ont laissés et sont partis ! « Ainsi nous n'attendons d'eux ni force ni aide. « Car nos hommes sont morts et allés à leur fin, « Et les J'rançais sont des diables d'enfer déchaînés, tt S'ils nous prennent par force nous serons mis en
pièces, « Si nous n'adorons leur Dieu, que les Juifs forcenés « Mirent à mort injustement (disent les savants). « Pour nous, cherchons un moyen de noussauver. « Nous rendrions la ville, si nous avions des sûretés
1 D'Antioche.
04 l'A CHANSON D^ANTIOGHB.
« De n'être pas tués, ni maltraités,
« Alors nous la rendrons s'Os y consentent, h
Les autres répondent : a Vous avez bien parlé» »
Voici Tatice TÉnasé qui s'élance,
Et crie à haute voix : « Rendez-moi la ville,
« A moi, de bon gré, je jure par ma foi
« Que vous ne mourrez pas^ et que vous ne sereâ paè
opprimés. »
Les Turcs en l'entendant ont une grande joie, Les portes sont ouvertes, et les Francs y sont entrés.
Les Francs entrent dans Nicée en grand appareil. Et les païens en sortent (que Dieu les maudisse!), La vilaine race mène un grand deuil.
Les Turcs, guidés par le diable, ont tant marché, Qu'ils rencontrent Soliman dans le vallon de Gur-
rhénie.
Quand le roi voit venir ses gens si consternés. Il dit : « Où allez-vous, mes nobles amis?
« Comment est ma cité? ne me cachez rien. »
Sa troupe lui répond en pleurant :
« Vous n'y entrerez plus, nul jour de votre vie; « Car les barons de France l'ont en leur puissance, « Us nous en ont laissé partir, la vie sauve« »
LA CrtAHSON D'ANTIOCBB. 95
Quand Soliman Tentend, peu s'en faut qu'il n'enrage, n se pâma quatre fois sur l'herbe rerdoyante, Et quand il se releva il s'écria à haute Yoix : « Ahi! bonne cité^ que tous étiez bien garnie a De biens, de deniers et de grandes richesses! Jamais je ne vous aurais perdue si tous n'aviez été
trahie. »
 ces mots il s'éloigne avec sa suite ; Mais il n'avait guère marché sur la lande déserte Ouand il rencontra son fils monté sur une jument, Et celui-ci lui demande quelle nouvelle il a apprise : c Beau fils, lui dit son père, que Mahomet vous bénisse, « Ils ont pris ma cité, la troupe maudite.
« D'ici jusqu'à Antioche nous n'aurons plus de seigneuries, « Si le Soudan d'Icône ne vient à notre aide. » A présent nous dirons de nos chrétiens (que Jésus les bénisse 1].
Les Français ont pris Nicée, Dieu en soit loué 1
L'armée y entre rangée et serrée,
Ils ont pris pitié de ceux qu'ils y ont trouvés,
9(i LA CHANSON D'ANTIOCHE.
Ceux qui veuleût croire en Jésus ne sont pas touchés
par les armes.
Sept cents tant hommes que femmes furent baptisés. Ils y séjournèrent un mois, y reposèrent leurs corps, Ils ont bruni leurs casques, remaillé leurs hauberts, Et ont fait referrer leurs chevaux de bataille.