‹ La chanson d'Antioche: composée au XIIe siècleChapitre 15 sur 30 · CHANT III · texte numérisé non relu

CHANT III

ARGUMENT. — Départ de Nicée. — Rencontre avec les Turcs. — Les Croisés lâchent pied. — Godefiroi accourt. — Les Turcs sont défaits. — L^évèque du Poy enterre les morts. — Passage du val de Botentrot. — Prise de Tarse. — Bandoin reste maitre de la ville après un démêlé avec Tancrède. — Il arrive à Rohais, épouse la fille du Viettx de la Montagne, — Prise d'Artais. — Discours de Tévèque du Puy. — Arrivée de l'année devant le pont de fer.

Or entendez, seigneurs (que Jésus vous aide !),

Une chanson bonne à écouter et tissue de bons vers.

Que la France soit bénie, et que Dieu Tabsolve,

Pour avoir enfanté tant de braves gens.

Ils vont conquérir la Terre sainte sur les mécréants ;

Us ne songent pas au plaisir de la chasse au vol;

Chaque chevalier n'y amène pas sa mie ;

La vraie Croix y est souvent remise en la mémoire.

Et le digne sépulcre pour lequel l'armée est en marche.

Dans Jérusalem, les gens étaient si vexés.

Que la parole de Dieu n'y était plus entendue.

MaisàprésentlesFrançaisl'ont, etlespaïens l'ont perdue.

Que bénis soient ceux qui la leur ont 6tée.

Les Français ont pris Nicée et l'ont enlevée par force ;

A Tatice l'Éuasé on l'a donnée et rendue.

Db ont chargé les mules de vivres.

Et sont sortis de la cité sans plus attendre.

d8 LA CHANSON D'ANTIOGBE.

Vers Antioche ils ont dirigé leurs gens.

Ahl Dieu, quelle peine le jour leur doit apporter,

Par les misérables qui viendront tomber sur euxl

£n traversant la vallée de Gurrhénie^

Ils ont vu Soliman de loin

Avec cent mille Turcs (que Dieu les confonde!].

Nos francs damoiseaux chevauchent avec grande joie;

Us ont des chevaux et des mulets pour porter les vivres,

Des tentes et des pavillons pour éviter le chaud)

Mais ils ne savent pas ce qu'ils doivent rencontrer.

Boémond de Sicile voulut se séparer de Tarmée :

Il croit conquérir le pays avec ses troupes ;

En son cœur le baron se mit à penser

Qu'il ira chercher des vivres, dont on trouve peu.

Mais avant le soir il sera effrayé,

Et pour tout Tor du monde il n'aurait voulu y être.

Sans Godefroy, le noble et glorieux,

Jamais il n'aurait eu un jour sans pleurs.

La troupe qui va chercher Dieu chevauche avec joie, Et côtoie un vallon jusqu'à la plaine,

Jusqu'à un pont à arches voûtées où le fleuve se divise

en deux; Là Bohémond se sépare avec ses vassaux , Le comte de Normandie, le comte Rotrou du Perche, Et ils chevauchent vers la vallée de Gurrhénie.

Le duc Godefroy va après;

Il suit les barons avec ordre ;

Mais ils n'ont guère avancé et se sont hébergés

Au bas d'une grande montagne à l'entrée d'une route escarpée.

Même ils pourront entendre la grande douleur

Que les Sarrasins feront à Bohémond le vaillant.

Us viennent sur le sommet de la montagne ; ils ne s'y

arrêtent pas ; Ils sont cinquante mille Persans et Sarrasins, « Seigneurs, dit Richenès, francs et vaillants chevaliers, «Voici l'armée des Francs qui nous porte dommage. « Nos pays et nos terres vont être pris par eux, « Tournons-nous par deçà vers ce mont escarpé. » Et ceux-ci répondent : « A votre commandement I » A ces mots les traîtres entourent l'armée ' ;

* L'arrière-garde. ^ ^ O O y O

Premièrement ils dirigent leur marche du côté des

dames, Celles qui leur plaisent, ils leur font violence Et ils arrachent les mamelles aux vieillettes. Quand les mères sont mortes, les enfants crient. Ils montent sur leurs poitrines cherchant leurs mamelles.

Et tettent les mères mortes; ce fut une grande pitié, Au royaume des Innocents ils doivent avoir leur demeure.

« Seigneurs, dit Richenès, que Tervagan soit loué,

« Nous avons bien attaqué Tannée des Francs,

« Frappez-y bien et fort avec vos bonnes épées,

« Là sont Bohémond et Tancrède de Fouille,

« Si nous pouvons les prendre, le Soudan les aura. »

Ceci a réjoui les Sarrasins.

Tous ils courent contre eux en bas d'une descente,

« Barons, dit Bohémond, vaillants chevaliers,

« Cette troupe de mécréants court sur nous,

« Laissons aller sur eux nos bons chevaux de bataille. »

Ainsi ils firent tous, aucun n'est resté.

Déjà ils rendent les Turcs dolents,

Quand du vallon sort le païen Soliman.

LA CHANSON D*ANTIOGHE. 101

« Seigneurs, dit Soliman, nobles chevaliers,

«Il me parait qu'en ce vallon les Francs nous maltrai*

tant, a Secourons nos gens; ils ont besoin de nous. » Et ils courent à eux les mauvais garnements, Alors le massacre devient terrible.

Là, neuf de nos chevaliers perdirent la tête. Et quand Tancrède le voit il est hors de sens. Bobémond est dolent; voyant ses chevaliers tués. Il va frapper un Turc avec son épée Contre laquelle le blanc haubert ne valut pas un denier. Dans le milieu du cœur il fit baigner son fer Et rabattit mort de son cheval, le visage contre terre. Les diables et les démons emportent son ân^e. Les païens hurlent et pleurent, les mauvais traîtres.

Voici dans la bataille le frère de Tancrède, On rappelait Guillaume, un chevalier de haute taille; C'était un très-bel homme et depuis peu armé chevalier. Il ne pouvait se retenir depuis qu'on l'avait armé, II a poussé son cheval dans la plus grande presse,

Et va frapper Orgaie de sa lance damasquinée,

Il lui a fendu le cœur au milieu du ventre ,

Il Ta abattu mort dans le pré ;

Puis il a atteint Daheri dans la poitrine près des côtes;

Tant que sa hampe dure il Ta frappé à mort,

Et quand la lance se brise, il tire son épée acérée

Et fait tomber morts Wiltré et Barofle.

Qui fut en la bataille put entendre un grand bruit.

Guillaume tire l'épée pour garantir son corps;

Il invoque le Seigneur qui se laissa mourir

Pour nous en sa passion et souffrit le martyre :

« Glorieux Sire Père qui as tout en ta puissance,

u Je recommande à ton plaisir mon âme et mon corps, w

Il va frapper Gorsolt de Tabarie sur son casque.

Et lui fait sentir le fer jusque dans la cervelle.

Quand Soliman le voit il frémit de douleur :

« Beau neveu, dit le Soudan, avec vous je vais mourir ;

« Si je ne peux vous venger, je ne dois plus garder de

terre. »

Il pique son destrier comme s'il voulait le tuer, Quand en regardant par-devers une terre inculte Il vit Robert de Normandie sortir d'une embuscade.

LA CHAirSOir D*ÀNTIOCHE. 103

Lors que les Normands viennent sur cette race maudite,

Vous pouvez voir des combats merveilleux et étranges.

Là vous voyez Guillaume, qui tombe sur eux,

n va frapper Richenès de son épée sanglante,

11 tue Salahedin, lui enlève la tête ;

Les Turcs s'effrayent en voyant une telle mêlée ;

Du dépit qu'ils ont, ils poussent de nouveau leur cri de

guerre.

Quand Soliman le voit il n'a garde de rester inactif, 11 a placé cinq cents arbalétriers sur la montagne. Il les fait tirer sur l'enfant ^ qui maltraite les gens, L'enfant s'émeut quand il les voit; Il crie à haute voix : ^ Tancrède où est ton enseigne? a Regarde tout ce peuple qui s'élance vers moi. >> Ouand Bohémond le voit il appelle son enseigne, Plus de deux mille Turcs sont tués sans tarder; Là BOUS perdîmes Guillaume, il n'en échappa pas. Et quand Tancrède le vit, peut s'en fallut qu'il ne perdit

le sens ; Il tire son épée et la baigne dans le sang avec fureur,

' Gufllaume, le nouveau cbevaUer.

104 LA. CHANSON D'ANTIOCflE.

Celui qu'il combat corps à corps n'a pas de recours contre la mort.

Écoutez ce qu'ont fait les Persans et les Esclavons :

Cinquante chevaliers de la troupe de Bohémond

Leur tranchèrent la tête au-dessous du menton.

Un messager s'en va piquant des éperons

Et ne s'arrête pas jusqu'à ce qu'il arrive à la tente,

Où était Godefroy, le duc de Bouillon.

Il demande des nouvelles en voyant le Bourguignon :

« Sire, » ce dit le messager, « noble fils de baron,

« Pour l'amour de celui qui souffrit la Passion,

« Et pour le saint sépulcre que nous allons recouvrer,

« Secourez Bohémond et Tancrède î »

Quand le duc l'entendit il fronça la moustache.

L'évoque du Puy pleura de ses yeux.

Au camp du Seigneur trois cents cors sonnèrent à la

fois.

Alors s'armèrent les Français, les Frisons et les Flamands, Ils montèrent sur leurs chevaux d'Espagne et d'Aragon, Us ne s'arrêtèrent pas jusqu'au lieu de la bataille. Où combattent Tancrède et le preux Bohémond.

Le jour est beau et clair et le soleil levé,

Tout droit à midi le jour est échauffé.

Les barons ont soif, Us sont très-oppressés ;

Les chevaliers de Tancrède désirent fortement de l'eau.

Celles de leur pays leur ont été utiles,

Les dames et les pucelles dont il y avait en quantité,

Car elles relèvent leurs manches et mettent bas leurs

robes traînantes.

Et elles portent de l'eau aux chevaliers fatigués. Dans des pots, des écuelles et des hanaps dorés. Quand les barons ont bn ils sont tout ranimés. Ce secours tant désiré leur vint à temps.

Maintenant le dommage sera sur les Persans :

Les chrétiens s'élancent parmi les prés.

Aujourd'hui Soliman sera livré à une grande honte.

Quand Soliman commença la poursuite et l'attaque, Il n'était point en garde contre l'armée du Seigneur; La méchante race n'en sut mot, Jusqu'à ce que Godefroy, le bon duc, pousse son cri de guerre.

Alors ils croient se sauver par une vieille route ;

Mais au détour vint Raymond au fier visage,

L'évoque du Puy, le duc de Normandie,

Tatice TEnasé, vôtu de sa grande cotte de mailles.

Ils ont atteint les païens à la hâte,

Et en ont jeté hors de vie quatre mille sept cents.

a Hélas 1 dit Soliman, mon Dieu m'abandonne,

« Puisque la chrétienté a pris mes terres,

« Ma femme, mes enfants et ma ville fortifiée. »

La bataille fut fièrement entamée.

Les païens ont hurlé et pleuré. Le bruit fut très-grand,

Les pertes qu'ils ont faites ne seront jamais réparées :

Si la nuit ne fût arrivée, tout aurait péri.

Les Turcs croient pouvoir se camper dans une prairie ;

Mais saint Georges et saint Démétrius viennent les

attaquer.

Dieu leur envoie une si grande peur.

Qu'ils se tuent les uns les autres :

Ils se donnent de grands coups d'épée.

Ils se confient à qui mieux mieux à leurs bons chevaux, L'un poursuit l'autre comme il eût fait un ennemi; La poursuite dura sept lieues et demie.

Eh Dieu 1 combien de richesses les Turcs ont laissées ! Tentes et pavillons, et dressoirs garnis.

Rouge or, blanc argent, étoffes de Syrie I Des vivres des Turcs l'armée de Dieu est remplie.

Aussitôt qu'elle peut elle est retournée à soa camp. Maintenant vous entendrez une chanson dont les vers sont prisés.

Ce jour-là les évoques se revêtirent de leurs ornements^ Ils prirent Teau bénite, ils enfouirent les corps : « Barons, dit Févéque, écoutez mes paroles :

(( Je vous dis que celui qui meurt ici est guéri. (( Les âmes de ces corps sont déjà en paradis ; En bonheur et en joie ils seront pour toujours. » Cette nuit ils s'arrêtèrent là volontairement et non par force.

Le lendemain, à l'aube naissante, les Bourguignons, Les Flamands, les Français, Normands et Bretons se

levèrent.

Ce fut un samedi, on le sait d'une manière sûre. Que s'éleva la poussière et que le sable vola, Par une si grande chaleur et si malfaisante, Que mille sont morts de soif sans aucun autre mal, Tant dames que pucelles, ou sergents ou goujats. Les bons chevaux gascons sont rendus et excédés;

108 LA CHANSON D'ANTIOCHK.

Puis ils arrivent à un cours d'eau qui roule avec force ; Là les chevaux burent et ensuite les barons.

Cette nuit ils se logèrent près de la fontaine de Raymond, Les compagnons de Jésus se séparèrent là.

Bohémond s'en alla, lui et ses guerriers, Et jusques à Tarse il ne s'arrêta plus.

Soliman ressent une grande douleur ; Il est courroucé, plein de fiel, accablé et dolent. « Ah! que vous fûtes malheureux, mon fils Turnican, « Hisdent et Richenès,. combien je pense à vous ! « Quand j'arriverai à Tarse, ma ville fortifiée, (( Les Sarrasins et les Persans viendront à ma rencontre, <( Ils me demanderont où j'ai laissé mes enfants, « Qui furent si courtois , qu'on tenait pour si vaillants; « Je répondrai : Les Francs les ont mis à mort.

« Dans le vallon de Gurrhénie gît Orgais le savant »

Ici il serait tombé pâmé de dessus sa mule.

Si un des païens ne l'eût retenu par le bras.

Soliman s'en va, furieux et sombre.

Ah ! que vous fûtes malheureux, Turnican, sire fils,

« Richenès et Hisdent, pour moi vous fûtes perclus ! »

Alors il a tiré Tépée à la lame bien fourbie.

Et il l'eût plongée tout entière dans son cœur,

Si Butor le Hardi ne la lui eût ôtée.

Cependant il arrive à Tarse en marchant lentement.

De vin, de pain et de chair le château était garni ;

Mais il n'ose attendre les Français et il a fui.

Soliman a fait ravitailler sa forteresse.

En partant de là il s'en va à Malmistre^.

Il emmène ses enfants avec lui;

Il a laissé ses hommes dans le fort.

Nous dirons comment les Français ont marché :

Ils ont dépassé le val de Botentrot,

Et ne se sont pas arrêtés jusqu'à Tarse.

Voici une autre compagnie qui s'est séparée de l'armée,

Pierre d'Estraenor et Renaud le Vaillant,

* Mopsuesfe.

110 LA CHANSON D'ANTIOCHB.

Baudoiii de Boulogne combattent avec elle.

Il leur vint en idée de rejoindre Tancrède.

Ils vont chercher des vivres dont ils ont fort peu,

Mais ils ne trouvent ni herbe ni blé.

Les chevaux sont fatigués et lassés de courir;

Ils sont harassés, ils ne peuvent plus avancer,

Car la faim les a rendus immobiles : ils ont trop jeûné.

Les écuyers portent les hauberts.

Les seigneurs vont à pied, dolents et courroucés;

Leurs chausses sont déchirées, leurs souliers sont

crevés; Leurs pieds saignent. Ils pleurent et se lamentent. Pendant quatre jours ils ont voyagé de cette manière^; Ils n'ont point trouvé de vivres; plusieurs sont égarés; Il s'en faut peu qu'ils ne perdent l'esprit, tant ils ont

jeûné.

Tout droit à Tarse ils se sont acheminés, Et devant cette ville ils virent des chrétiens. Seigneur I c'était l'armée de Bohémond et de Tancrède. ' Ils pensent que ce sont des Turcs révoltés; Ils courent aux armes, se revêtent de fer, Et ceignent les épées au côté gauche.

Ils ont fait une lieue à pied.

Jusqu'à ce qu'ils voient ce qu'ils ont tant désiré-

1 Ce passage est celui du Taurus.

LA CHANSON D'ANTIOCHK. 111

Baudoin a une grande joie quand il trouve nos guerriers.

Ils s'entre-baisent doucement, avec humilité ;

Ils montent avec le comte et vont voir les murailles,

Pour savoir de quel côté Baudoin pourra camper.

Quand les Turcs les voient, ils sont épouvantés ;

Ils disent l'un à l'autre : « Nous sommes malheureusement trompés:

« Soliman a mal agi, lui et sa famille,

« Quand il nous a laissés ici, en emmenant les siens.

« Si les Francs peuvent nous prendre, nous serons maltraités. »

Nous dirons ce qui arrive à Baudoin.

Les vivres manquent ; ils ne trouvent rien à acheter,

Ni pain, ni vin, ni viande, ni chapons, ni perdrix.

Une sait que faire; il a appelé son messager

Et l'envoie tout droit à Tancréde de Fouille,

Lui demandant, pour l'amour du Seîgaeur qui fut mis

en croix, Qu'il lui envoie l'aumône, car il souffre de la faim. Et Tancréde a répondu : « Volontiers, bel ami; « Tout ce que nous avons, nous le partagerons avec

vous. »

Quand Baudoin l'apprend, il en est joyeux,

Il en rend grâces au Seigneur.

Baudoin était rempli de sagesse.

Il se souvient de sa mère , la belle au gracieux visage ,

Qui lui dit et lui demanda, quand il prit congé d'elle.

De donner largement ce qu'il posséderait,

Et de partager également avec les chevaliers vaillants.

Jamais il ne retint pour lui la valeur de deux parisis^

Et il ne mange jamais qu'avec les autres.

Voici un messager qui arrive en courant de la cité,

Il vient à Baudoin, se jette à ses genoux :

(( Eh ! Baudoin, dit-il, noble et franc chevalier,

(( Gardez- vous et vos gens, et soyez assuré de ceci :

« Que vous aurez aisément le pays ;

« Car les Turcs s'apprêtent à fuir (que Dieu les maudisse!).

« Ils n'osent pas attendre les épées dégainées ;

(( Ils quitteront la ville quand viendra la nuit. »

Quand Baudoin l'entend, il est fort surpris.

Ses hommes furent aussitôt couverts de leurs armes.

A l'instant les Turcs sortent de la ville Et chargent les sommiers de pain, de vin et de blé. Ils en ont chargé beaucoup, mais ils en ont peu emmené,

LÀ CHANSON D'ANTIOCHB. 113

Car les Français le leur ont pris, qui en avaient grand

besoin, Et les Turcs s'en vont dolents et désolés; Néanmoins ils sont ravis de s'être échappés.

Tancrède est venu en combattant à la forteresse; n a planté sur le mur son gonfanon de soie.

Les hommes qui sont nés dans le pays en sont affligés, Quand ils aperçoivent le gonfanon élevé sur le mur. Baudoin Ta vu ; il en a le cœur irrité. Ce jour-là il a fait une chose dont on Ta beaucoup

blâmé ; Il a fait ôter le pennon de son ami.

Et a fait dresser le sien qui était rayé d'or. Quand Tancrède Ta vu, son sang bouillonne ; 11 a fait sonner le cor; tous se sont armés; Il eût couru sur Baudoin s'il avait été approuvé; Mais on le blâma, partant il est resté.

Alors ils garnissent leurs sommiers, et sans tarder Ils sortirent de la ville, rangés et bien serrés, En y laissant Baudoin avec sa troupe et ses barons. Jusqu'à Malmistre ils ne s'arrêtèrent pas.

Tancrède s'éloigne (que Jésus le bénisse!).

Jusqu'à Malmistre il n'arrêta pas son cheval;

Il trouTe Bohémond et avec lui sa compagnie.

Le seigneur de la ville a appris cette nouvelle;

Il est monté sur le mur^que Jésus le maudisse! ).

Bohémond le voit, et crie à haute voix :

<( Vassal, ouvrez la porte, au nom de sainte Marie,

(( J'entrerai dedans avec toute ma troupe;

(( Si vous ne le faites volontiers, bientôt vous perdrez

la vie. »

Et le Turc lui a dit : « Par ma barbe fleurie, « Jusqu'à ce que vous l'ayez gagnée, vous n'y entrerez

pas. »

Quand Bohémond l'entend, il s'en attriste un peu, Il dit à ses hommes : <( Bonne chevalerie, <( Allons, endossons les hauberts, faisons un assaut. » Ils ont répondu : <( Nous ne refusons pas. »

Alors il fait sonner le cor, et l'armée est en émoi.

Bohémond de Sicile a revêtu son corps,

Et tous ses chevaliers sont armés en courant.

Or écoutez des païens qui sont en la cité;

Les portes sont ouvertes, le pont est baissé.

Avant qu'ils puissent sortir des remparts.

Les Français les rencontrent avec tant de vigueur,

Qu'ils les forcent à rentrer dans la forteresse.

LA GHANSON D'ANTIOCHE. 115

Voici les Français et les Turcs mêlés ensemble,

Des épées d'acier ils se frappent Tun l'autre .

Les Turcs croient se défendre en tendant leurs arcs de corne ;

Ils en ont blessé beaucoup avec leurs flèches d'acier.

L'assaut a duré un jour tout entier.

Nos Français seraient retournés dehors dans les champs

Quand Tancrède de Fouille a rencontré celui

Qui est seigneur de la ville; il lui a coupé la tête,

Et la tête a volé loin une toise et demie.

Quand les païens l'ont vue, ils en sont très-épouvantes,

Ils se sont retirés en arrière; ils ont laissé le champ libre;

Ils ont fui par une vieille porte,

Et les Français sont restés dedans en sûreté.

Pour cela, on dit souvent : « La faux tond le pré. »

Eh! Dieu! comme ils y furent richement hébergés !

Pain, vin, chair, ils ont trouvé de tout;

Us se sont bien rassasiés de boire et de manger;

La ville était bien fournie. Il y avait de tout en abondance.

Nos barons y ont longuement demeuré.

Baudoin s'est assez reposé à Tarse.

Il pensa qu'il devait rejoindre Tancrède;

Ils chargent les sommiers, sortent de la ville.

Et se mettent en marche en rangs serrés.

Nous vous dirons comment Tancrède a opéré :

Il est sorti de la Malmistre; il n*y a plus séjourné ;

Il marche avec sa troupe son droit chemin.

De là jusqu'à Sucre ^ il n'a pas lâché les rênes;

Les Turcs, en le voyant, se sont épouvantés.

Ils disent Tun à l'autre : « Nous sommes mal engagés. »

Et Tancrède les assaille avec ses riches barons.

Un jour tout entier Tassant a duré.

Le roi Soliman était dans cette ville;

Il s'enfuit quand vint le soir,

Et il fut seul jusqu'à Artaise*.

Baudoin chevauche jusqu'à la forteresse

Que Tancrède assaillait avec sa troupe bien armée.

Tout doucement il se campe près d'un petit bois taillis,

Richard le prince le vit, il appela Tancrède ;

« Voyez là Baudoin qui à tort vous hait.

(( Il vous a tant poursuivi qu'il vous a trouvé.

« Haranguez les barons, ceux qui sont vos amis,

a Et combattons contre lui comme des vassaux éprouvés. ))

« — Très-volontiers, cher sire, puisque vous l'approuvez. ))

Donc il fit sonner un cor, ses hommes sont armés ;

> Choros.

* Ertesi.

LA CHÂirSOTI D'AXTIOCHI. 117

n a pris un messager comtois et bien disert,

n l'envoie à Beaudoin, et loi mande

Qu'il combattra contre lui; il y est décidé.

Quand Baudoin entend cela, il est fortement aflligé.

niui a mandé par quatre cheYaliers

Que pour Dieu il le laisse en paix, et qu'il lui en saura

gré, n n'a pas envie de se battre contre des chrétiens, Et s'il l'a ofiensé, il lui fera réparation.

Tancrède leur répond: c Cela ne lui sera pas accordé. » Le messager retourne à sa tente.

Quand Baudoin voit cela, il sonne son cor, Alors les barons dignes de louanges courent aux armes; Baudoin est le premier, il a endossé son haubert, Il a brandi sa lance, abandonné le firein, Et frappé un chevalier, tellement qu'il l'a renversé. Celui-ci avait nom Girart, natif de Saint-Gilles, Il l'a abattu de son cheval et lui a donné la mort. Quand les Turcs qui sont dans la ville voient Que les chrétiens combattent entre eux, Ils ouvrent les portes, montent sur leurs chevaux, Et se jettent sur les Français en donnant de grands

coups.

Nos gens auraient été tous morts et décollés !... Quand Bohémond les voit, le fier guerrier, II a mandé au comte Baudoin

us LA CHANSON D'ANTIOGHE.

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Qu'on lui donnera entière satisfaction,

Mais qu'il se retire et s'en aille à sa tente,

Car ils vont être fortement assaillis par les Turcs.

Baudoin lui répond : « Volontiers et de bon gré,

« Pour l'amour de Dieu et de la sainte Trinité. »

Car il ne veut pas que les chrétiens soient détruits.

Il a fait souper du cor, a rassemblé sa troupe,

Puis lui a défendu de combattre

Contre les gens de Tancrède, ou contre les gens de Bo«

hémond ; Puis il a donné de l'éperon contre les Turcs, Et la troupe de Bohémond a été aussi au-devant d'eux, Afin qu'ils ne puissent pas rentrer dans la cité. La plupart sont occis, les autres blessés, Et nos barons sont entrés dans le fort Et y ont trouvé abondance de pain, vin et blé. Bohémond de Sicile a appelé Baudoin Par trois cents chevaliers qui sont allés vers lui. Tous ensemble le prient tant qu'il fait leur volonté, Ils l'emmènent avec eux jusque dans la ville. Tancrède vient à sa rencontre par grande amitié, Pieds nus et en chemise, il lui a crié merci* Et Baudoin lui a pardonné à l'instant ; Ils se sont baisés devant tous et se sont accordés. Cependant voici un messager qui vient en hâte; Dès qu'il aperçoit Baudoin, il l'appelle :

« Seigneur, écoutez-nous, par le Dieu de vérité : « Le Vieux de la Montagne vous fait dire par nous « Qu'il vous donnera sa fille si cela vous agrée, « Il aidera à soutenir la sainte chrétienté. » Baudoin, en Tentendant, montre une grande joie, n fait sonner ses cors, ses hommes montent à cheval.

Et il va droit à Rohais * où Dieu Ta marié.

Je laisserai Baudoin au beau visage,

Qui s*en va à Rohais , à Dieu je le recommande ;

Et je parlerai de Godefroy, duc de Bouillon.

Le duc chevauche à force avec tous ses compagnons.

Avec lui sont le comte Hugues et Robert le Frison

Et tous les pèlerins du royaume de Charlemagne.

Ils trouvent Tarse conquise et le principal donjon ;

Lépreux Guillaume y était établi.

Il avait pour femme la sœur du vaillant Bohémond,

n va au-devant de Tarmée en piquant de Téperon

Quand Godefroy le voit, il lui demande :

« Comment avez-vous opéré, noble fils de baron?

« — Grâce à Dieu, très-bien, lui répond Guillaume.

I * Édesse.

(( Tarse et la Malmistre sont toutes deux conquises. « Bohémond est à Sucre dans la forteresse. »

Godefroy en remercie Dieu et loue son nom.

Cependant ils ont chevauché jusque dans la cité; En ceci Godefroy agit en homme sensé, En amenant avec lui sire Guillaume.

Il laissa cent chevaliers dans la forteresse. Désormais le duc s'en va; il a voyagé durement, Il a quitté Tarse, il a passé outre, Jusqu'à la cité que tient le baron Tancrède ; Celui-ci Ta reçu volontiers et de plein gré.

Il fut baisé et accolé par Bohémond :

Ils y séjournèrent cette nuit-là et y sont restés Jusqu'au lendemain qu'ils se sont acheminés, Chevauchant ensemble par les montagnes et les ruisseaux ; A Sucre ils ont laissé des gardes et des chevaliers armés.

Le duc réfléchit et regardant il dit :

« Dieu ! où est Baudoin, montrez-le-moi donc, w — Sire, dit Tancrède, il est allé à Rohais. « Le Vieux de la Montagne lui a mandé par lettre « Qu'il prenne sa fille et qu'il aura son héritage. »

Et le duc répond : a Cela me convient beaucoup; a Par lui la chrétienté sera rehaussée I »

Baudoin s'en va avec sa troupe nombreuse ,

Et il ne s'arrête pas jusqu'à Ravenel.

Il y a trouvé sept mille païens de Syrie,

Tous ont été tués et la cité prise ,

Puis il a posé des gardes dans l'antique cité.

Baudoin passe outre, il ne s'arrête guère.

Jusqu'à Rohais il n'a pas pris de repos ;

Il est entré dans la ville avec sa chevalerie;

Le clergé de la ville a fait une procession

Et a reçu Baudoin avec de grands honneurs.

Le maître de la ville lui a remis les clefs.

Et lui a donné sa fille avec de grands biens.

Voulez-vous entendre la coutume que je vais vous dire?

Quand vient le jour où un homme marie sa fille.

Le jeune homme revêt la chemise de sa femme

Pour qu'elle ait mieux son cœur en sa puissance.

Le maître de la ville était de race antique,

Et Baudoin issu de grande et noble chevalerie.

Les biens qu'il y reçut lui furent plus tard une grande

aide :

Au siège d'Antioche ils lui rachetèrent la vie.

Ensuite les chevaliers ont pris ceux de la Roménie ' ; Ils les ont emmenés à Artais, une ville forte ; Elle était remplie de Grecs et d'Arméniens.

Quand les Turcs voient qu'ils ' ont saisi la ville , Ils courent aux tours pour se défendre.

Les autres y sont venus; chacun frappe et pousse Tant que par force ils ont brisé la porte; Et les Turcs en dedans la leur ont bien disputée : Sur eux ils ont fait choir mainte pierre massive ; Mais ils ont conquis la tour et tué la garnison. Aux deux fils de Soliman ils font faire un saut ; Ils étaient dans la tour ; ils l'avaient en garde ; Avant qu'ils soient à terre ils ont perdu la vie. Leurs cols sont brisés, leurs armes percées ; Tout droit en enfer le diable les conduit 1 Dieu guide nos gens , les fils de sainte Marie !

Nos Français sont entrés à Artais ' ;

Sur la principale tour ils ont placé les gonfanons.

On a conté à Soliman de Nicée

* Des Grecs.

' Les Croisés.

* Ertesi, à une petite journée d'Antioche.

LA CHANSOH 0*ANTIOCHB. 123

Qu'Ârtaifl est détroite et la forteresse prise, Que chacan de ses fils a eu la tête brisée :

Car on les a fait sauter de la tour dans le fossé. Quand Soliman l'entend , il est prêt à perdre le sens ; a Âh ! sire Mahomet , comme tous m'avex pris en

haine!

« n y a longtemps que je me suis aperçu que tous

m'ayez oublié, n D a i^^pelé ses Turcs ; quand ils sont assemblés , Us sont bien trente mille montés sur des cheyaux ; Us ont tant cheyauché, tant piqué de l'éperon, Qu'ils yiennent à Artais yers le point du jour. Quand les Francs les ont yus , ils sont montés à la tour, Ils les raillent fortement, et les couyrent de huées. Les Français se défendent comme des yassaux éprouyés; Ils tuent beaucoup de Turcs, les jettent dans les fossés. Cent des nôtres sortent de la yille Avant que les mécréants sans foi en sachent mot, Jusqu'à ce que nos Français aient crié : Montjoiel Quand Soliman les yoit, il a lancé son cheval. Et il ya frapper Gosson ^ sur son écu bordé , n lui met dans le côté le fer de sa lance , Et du coup le renverse de cheval , Puis il lui coupe la tête avec son épée acérée.

* Fils da comte 4e VoniMîga.

Quand les Français le voient, ils sont très-afiligés ,

Avec grande colère ils se jettent sur les païens ,

Ils les malmènent en tous sens ,

Et en tuent quatre mille sept cents.

Quand Soliman voit la défaite ,

Il jette son écu à terre pensant à fuir,

Et les scélérats païens Font suivi ;

Jusqu'au pont de fer ils ne se sont pas arrêtés;

Et les Français retournent en menant un grand deuil

Pour Gosson, le jeune homme qu'on a rapporté mort.

Les barons vaillants sont rentrés dans la ville. Le père de sire Gosson n'a pas tardé ; Il a demandé son fils : on le lui a montré.

On eût vu là le père agenouillé, Baiser son enfant mort devant et derrière avec ardeur, Le prendre dans ses bras , puis se coucher sur lui : (( Eh ! beau fils, sire Gosson, que vous me laissez affligé ! (( J'irai moi, au sépulcre, vous n'y mettrez pas le pied ! « Maintenant le nombre de mes enfants est diminué. « — Seigneur, lui dit Lambert, pour Dieu , taisez-vous ! « Si mon frère est mort, ce n'est ni deuil ni pitié, a Son âme est en paradis, sachez-le, en vérité I» Et le père se pâme, tant il est désespéré.

Le deuil qu'il mène est si fort et si pénible , Que mille chevaliers en pleurent de pitié.

L'évêque du Puy dit : « Pourquoi vous lamentez-vous ?

« Cessez ce deuil et soyez en joie ;

«Priez le Seigneur, le Roi de majesté,

« Pour nous qui sommes vivants , qu'il ait pitié de nous;

« Car si Gosson est mort , son âme est sauvée.

{( Pour Dieu , je vous prie d'agir sagement ;

« Demain nous serons au pont, ou vous aurez de grandes peines. »

Parle conseil de l'évêque, le deuil est arrêté.

Cette nuit, les Français restèrent dans la ville;

Ils ont bruni les casques, ils ont poli les hauberts.

Quand l'aube parait, les barons se sont levés;

Ils ont entendu les matines et la messe.

Puis chargé les sommiers de pain et de blé,

Et sont sortis de la ville. Les voilà en chemin.

Us ont laissé les Grecs et les Arméniens dans la forteresse.

Et droit vers le pont de fer^ les voilà acheminés.

* A quatre heures d'Ântioche. (Voir la note de M. Paulin Paris.

Le long de la rive ils ont fait tendre leurs tentes. Quand ils ne voient ni plancher, ni bateau, ni gué, Us prient le Seigneur qui souffrit sur la croix. Qu'il leur enseigne la voie par sa sainte bonté.

Avec grande 'joiç Tarmée chevauche, que Dieu la bénisse !

Jusqu'au pont de fer ils ne s'arrêtèrent pas.

Là court une rivière rapide qui porte de grands vaisseaux;

Le pont est à arcs voûtés et fait avec talent ;

Aux deux tètes il a deux tours, chacune bien garnie.

Là Soliman de Syrie a mis ses gardes ;

Il y avait laissé beaucoup de ceux de Roménie

Qu'il avait pris à Pierre (que Dieu le maudisse!).

Il les tenait en prison : ils y mènent une malheureuse vie,

Captifs et captives, il n'y en a paB un qui ne crie :

« Seigneur Dieu, saint sépulcre, venez à notre aide! »

Le bon évoque du Puy a entendu leurs voix,

Il a appelé les Français et ne tarde pas à leur parler.

Il CHANSON D'ANTIOCHB. 137

L'évéque du Puy a dit : « Francs chevaliers, barons, c( Dieu, notre Père, a dit quand il racheta le monde, (( Que ses fils le vengeraient qui viendraient après lui. « A Clermont en Auvergne on vous Ta prêché, (c Là les Angevins et les Bretons jurèrent le pèlerinage ; « Trente mille hommes de notre pays s'engagèrent, ce Nous jurâmes sur les corps saints. Ce pèlerinage sera

accompli « Pour venger le Seigneur, ou nous mourrons tous, ce Ainsi prions-le par sa rédemption, « Qu'il nous enseigne la voie par où nous devons

passer. »

Alors tous nos Français se sont prosternés à genoux. Or écoutez comment Jésus, en qui nous devons croire, A fait de grandes choses pour confondre Mahomet.

Or entendez, barons qui croyez en Dieu, Ecoutez les miracles de Jésus rédempteur.

Un jour Enguerrand de Saint-Pol était levé, Et avait endossé son haubert de mailles, Et lacé sur son chef un casque vert et luisant;

Au côté gauche il avait pendu sa bonne épée,

Et pendu à son col un écu fort et pesant,

Et pris au poing un brillant et tranchant épieu.

Il monta sur la selle de son bon cheval courant,

Et sortit du camp tout doucement à Tamble,

Le long de la rivière qui était très-bruyante,

Et regarda en suivant le courant, du haut d'une émi-

nence.

Il vit aller dans Teau un chevalier persan Qui était venu épier les vaillants barons.

Quand Enguerrand le voit, son cœur en est réjoui : Promptement il le suit en piquant de Téperon; Il ne perdit rien de sa trace, Et quand il vint à la rive, il descendit de son bon

cheval.

Tournant ses mains vers TOrient, Il pria le Seigneur, le Père rédempteur.

Qu'il lui laissât passer cette eau en sûreté. Et il remonta à cheval en défiant le païen.

Puis il entra dans Teau et passa outre en nageant. A la rive il a trouvé beaucoup de mécréants.

Ecoutez ce qu'il a fait en voyant cette assemblée : Il a tiré Tépée, il n'agit pas en lâche.

Puis il est venu au pont au galop de son cheval, Il va brisant les chaînes du pont; Le pont est descendu, il va chevauchant dessus;

De sa voix bien claire il va criant :

« Armez-vous, chevaliers, par le Dieu tout-puissant! »

Puis il a gardé la porte derrière et devant.

Afin que les mécréants ne le surprennent pas.

Sire Hugues de Saint-Pol Fentend le premier;

Il crie à haute voix : « Chevaliers, venez en avant !

« Là-bas est mon fils, je le reconnais. »

Quand nos barons Tentendent, ils se réjouissent;

Vous auriez vu pleurer maints vaillants chevaliers,

Et prier le Seigneur qu'il les laisse vivre

Jusqu'à ce qu'ils aient le pont en leur pouvoir.

Or écoutez ce que fit Dieu, à qui ils se confient :

Sire Hugues de Saint-Pol passe en avant,

Et les autres Français le suivent.

Tous passent le pont, qui en pleure ou qui en chante I

Les mauvais publicains n'en surent pas un mot.

Jusqu'à ce qu'ils virent les Français approchant en

masse.

Aujourd'hui les Turcs auront une tâche bien pesante !

Dès que Ujos Français eurent passé le pont,

Ils virent les Turcs en face d'eux dans la plaine.

Enguerrand de Saint-Pol a parlé le premier :

(( Seigneurs, écoutez un peu, francs et forts chevaliers,

(( Nous sommes pf es d'Antioche ; nous avons tant

marché, « Nous avons enduré maintes fois la faim et la soif; « Nous n'aurons plus jamais ni pain, ni vin, ni blé, « Si nous ne les conquérons avec nos épées.

« Pour Dieu, seigneurs, considérez bien toutes choses, « Car si nous mourons ici, nous serons vite sauvés, « Nous irons devant Dieu; chacun aura le chef couronné.

« Voyez les Turcs devant nous, ils sont très-nombreux; « Ils ne nous craindront pas jusqu'à ce qu'ils soient

chassés ; (( Mais si nous nous mettions entre eux et la ville, « Et l'autre moitié vers la forteresse, c( Du gain que nous ferions nous serions tous à l'aise, « Voyez combien d'avoir ils nous ont amené !

« Si nous prenions la viande qu'ils ont apportée, « Nous en aurions à foison au siège d'Antioche, (( Jamais en notre vie nous n'aurions de disette. » Les Français firent tout ceci comme il l'a dit. Le comte Robert de Flandre, avec tous ses barons, S'en va armé pour la bataille vers les combattants. Enguerrand de Saint-Pol se dirige vers la cité Pour devancer les Turcs avant qu'ils n'y soient entrés. Entre les Turcs félons les Flamands se sont mêlés; Là il y eut tant de rudes coups d'épée donnés.

Nos chevaliers ont tant cpmbatta avec les Sarrasins,

Que jusqu'aux coudes Us en sont ensanglantés.

Quand les Turcs voient qu'ils sont si maltraités,

Ils se sont acheminés tout droit vers Ântioche.

Enguerrand de Saint-Pol s'est trouvé devant eux.

Avec Bernard de Donméart et Gautier le Fort,

Ils les ont frappés si dru de leurs épées d'acier.

Qu'ils ont repoussé les Turcs jusqu'à l'autre compagnie,

Et quand nos gens les voient ils mènent grande joie.

Enguerrand de Saint-Pol va frapper Acéré,

Jusqu'à l'oreille il lui a fendu la tête;

n leur a tué un fils de Garsion.

Là les Sarrasins sont chancelants et renversés;

Du sang qui a coulé le pré est vermeil.

Les païens égarés se sont jetés dans l'eau,

Quatre mille se noyèrent et allèrent au fond,

Les restants s'en vont en fuyant vers la cité,

Et trouvent Garsion dans le palais princier.

Aussitôt qu'ils l'aperçoivent ils s'écrient :

« A travers le pont de Femc les Français sont déjà

passés, o Ils ont tué tant des nôtres qu'on ne peut les nom-

brer. »

Garsion leur demande : «Dites, qu'avet-vous?

« Je vous vois égarés; avez-vous reconquis le pays de

Soliman? »

Quand Soliman Tentend, il a le cœur blessé.

« Sire roi Grarsion, vous nous avez blâmés ; « Mais quand aurez-vous vengé votre fils puîné, « Que les barons de France ont ici mis à mort? » A ces mots il regarde en bas des degrés, Il a vu le corps apporté au palais.

Ce ne fut pas une grande merveille s'il en a mené deuil.

Garsion d'Antioche est dolent pour son fils,

Ni prince, ni émir ne le peut réconforter.

Ni Turmans, ni Tornicle, ni son frère Carcans :

« Je vous le disais, sire, dit Soliman,

a Que vous payerez vous aussi Tarmée des Francs.

« A présent Nicée est perdue, ma forte cité,

« Et Tarse, et Mamistre, et la grande Artaise;

<(Si à cette heure tous les Persans étaient assemblés

contre eux, (( Ils seraient tous morts avant le soleil couchant, (( Mahomet ni Tervagan ne pourraient les garantir; « Et s'ils mettent le siège ici, soyez certain « Qulls n'en partiront pas tant qu'ils vivront, « Ils prendront la ville et occiront tous ceux qui sont

dedans,

LA CHANSOir D'AITTIOCHE. 133

c( Si Tamiral Soudan ne Tient à notre secours « Avec toute sa suite et le roi Corbaran ^. » Quand Garsion l'entend, il est devenu si pensif Qu'il n'eût pas dit un mot pour cent mille besants.

Garsion d'Antioche est marri à cause de son fils : Selon la loi païenne, il fut enterré ce jour-là. Et les Français ont partagé entre eux les prises, -Et ils n'ont pas mis en oubli les Turcs des deux tours. Ceux-ci croient qu'ils vont être occis et hachés, Ils en sont sortis la nuit, quand le jour fut passé. Mais leur chef a été étourdi en une chose.

Il n'a laissé dans les tours ni Persans ni Arabes. Ds ne furent que deux cents quand ils sortirent des

portes.

Ils arrivent sans bruit vers l'armée des Français. Or écoutez comme Dieu fut ami des Français.

Enguerrand de Saint-Pol et le hardi Thomas Veillaient la nuit avec trois cents hommes bardés de

fer; Et les Turcs n'entendirent hennir ni chevaux ni rous-

sins,

I Sultan d'Àlep.

Jusqu'à ce qu'ils furent tombés dans Tembuscade des

Français.

Glarès dit à Butor : a Je suis malheureusement tombé : (( J'ai aperçu les écus de Thomas et d'Enguerrand. « Il convient de les assaillir en tête vers la droite. » Et Butor court; il a mis son écu en avant, Et va frapper Odon jusque dans le cerveau, Il l'a abattu mort parmi la bruyère, Et son frère Glarès nous a tué Âlaris.

Il était né en Flandre au pays de Fumes.

Thomas de la Fère dit : « Francs chevaliers vaillants, « Les Sarrasins et les Persans nous ont suivis de près ; c( Certes, il vaut mieux mourir que s'ils s'en allaient

nous moquant.

« Or allons les frapper, par devant, à la tète. » Et ils font ainsi, tous nos vaillants chrétiens : Sur le pont de fer ils les mènent battant ; Il y en a sept vingts de tués de la gent mécréante. En revenant sur leurs pas, les hardis combattants Ont saisi les tours que les tyrans ont quittées, Ils y ont trouvé pleurant les Allemands captifs De l'armée de Pierre, qui furent pris à Nicée ; Ils les ont déliés et délivrés à l'instant.

LA. CHANS09 D'AITTIOCHE. 135

Ils regagnent Tannée gais, joyeux et contents. Quand Godefroy les yit, il en lona le Dien tont-pnissant. Et les soixante Turcs s'en retournèrent en fuyant; Ils l'annoncent en la cité à Garsion le dolent.

Nos Français sont logés par devers le pont,

Et l'éTôque du Puy raisonne avec eux :

(( Seigneurs, écoutez; barons, francs chevaliers,

« Yoici Ântioche. Je crains beaucoup Garsion,

a Car nous sommes épars dans ces prés environnants.

Qui fera le guet? Beaux seigneurs, faites-le,

Pour que les Sarrasins félons ne viennent pas an

camp.

« — Je le ferai, beau sire, dit le duc de Bouillon ; a Je ne demande avec moi que mon cheval.

Le matin, à l'aube, quand nous aurons le jour, a Les Persans et les Esclavons seront repoussés* » Les Français répondent : o Bénissons Dieu 1 » Godefroy de Bouillon fit le guet cette nuit, Et Soliman monta à cheval avec tous ses compagnons. Cette même nuit ils sont entrés au camp de Dieu comme

des larrons ; Bien vite le bon duc en a entendu le frémissement; I] demande son écuyer, il l'appelle par son nom :

136 Là CHANSON D*ANTIOCHB.

Apportez-moi mon haubert et mon casque rond,

A Puis restez ici, sans remuer, devant ce pavillon. »

Le duc au cœur de lion revêt son haubert,

Il ceint son épée au côté gauche-.

Met Técu à son col, déploie son gonfanon,

Par son étrier gauche monte sur son cheval gascon,

Puis le duc chevauche ; Dieu Taide à cette besogne !

Voici vers le camp saint Georges et saint Démètre

Qui viennent à toute vitesse piquant des éperons.

Le duc ne les reconnaît pas, il ne leur dit rien;

Mais ils marchent ensemble tous trois de compagnie.

Les Sarrasins ont reconnu la sainte légion :

Ils s'enfuient en courant, les félons criminels.

Et le duc les suit de près, il les abat de file.

Il en a pris quatorze, ils n'auront pas de rançon;

Il leur coupe la tête au-dessous du menton ;

Les autres s'en furent mornes et déconfits.

Les Français et les Bretons n'en surent pas un mot,

Jusqu'au lendemain, qu'on se leva dans le camp.

Ils ont trouvé les têtes des païens sur le sable,

Et ils ont loué le Dieu qui a souffert la passion.

Le lendemain matin, quand il fit jour.

Tous nos Français furent armés et assemblés.

Ils ont OUI le service, ils l'ont écouté de cœur. A présent nous dirons comment les Turcs ont agi; Ils sont venus vers Garsion, et lui ont dit:

a Sire, par Mahomet, on a trop mal fait!...

« Butor et Clarès ne furent pas sensés :

tt Ils ont été tous les Turcs de vos deux tours, « Et les Français y sont entrés, les forts chevaliers, (( Us en ont fait sortir tous vos captifs, o Quand Garsion l'entend, il en perd presque le sens. Il a appelé sire Soliman de Nicée :

« Garnissez bien nos tours ; par mon dieu Mahomet, « Que dans huit jours il y ait du pain et du blé. » Soliman répond : « Ce sera selon votre volonté. » Il va par Antioche, il a acheté des vivres.

Il y a mis du pain, du vin et de la viande en abondance.

Les Français se campent et se logent dans le pré, Rotoul, comte du Perche, a parlé le premier : « Seigneurs, dit Rotoul, je ne vous cèlerai rien. « Nous souffrons trop ces païens [que leurs corps soient

maudits !], « Nous demandons qu'ils soient attaqués. »

Le duc de Bouillon dit : « Us ne seront plus soufferts,

pour Dieu !

« Avant les vêpres sonnant nous attaquerons la ville. »

Les barons sortent de leurs pavillons. Godefroy de Bouillon parle le premier, Et Robert le Normand, et Robert le Frison.

Et Tancrède de Fouille, et le duc Bohémond :

« Seigneurs, convenons ensemble conunent nous ferons, (( De quelle manière nous assaillerons Ântioche. (( Nous partirons devant, nous qui conduisons Tarmée; « Nous emmènerons sire Hugues de Saint-Pol et En-

guerrand, (( Et Thomas de la Fère, et Haton, son compagnon; « Le duc de Normandie est déjà invité, « Et le duc de Bretagne, Alain, (( Thierry de Blandras, cousin du roi Philippe, » Et Gislebert de Reims, et avec lui Begon (( Feront Tarrière-garde, les nobles barons.

« Herbert, le duc de Bascle^, Godescal et Simon, « Et Rainier qui est d'Arsie, portant le gonfanon, (( Et Roger Lempereur*., Anselme de Ribaumont, « Iront de Fautre côté pour garder le camp.

1 Basques.

* ChevaUer champenois.

LA CHANSON D*ANTIOCHB. 139

CI Et sire Hngaes le Grand, frère dn roi Philippe, ce Et Payen de Garlande, qui est très-noble homme, (( Gantier de Doméart et le comte de Clermont « Iront en compagnie dn bon dnc de Bouillon, n Et ceux-ci ont répondu : a Nous ferons selon votre commandement. »

Ils chargent les mules et les sommiers de pain, de

vivres, Et chevauchent en ordre, sans bruit ni querelles. Ils assailleront Antioche quoi qu'on fasse, malgré tout. Au faite de la tour voyez-vous Garsion, Et Soliman de Nicée, et son neveu Rubion ?

Soliman regarde au loin, dans la plaine de sable, Et reconnsdt l'enseigne et le pennon royal, n se pâme quatre fois, et ne dit ni oui ni non. Quand les Sarrasins l'ont relevé, Garsion leur demande : « Qu'avez-vous, par Mahomet? (( — Vous êtes morts et honnis, répond Soliman, a Tu as perdu ta cité et le pays environnant, o Quand Garsion l'entend, il fronce le sourcil; n fait sonner ses cors tout autour de son donjon, Et Antioche s'émeut en entendant ce grand bruit : On le pouvait entendre d'une lieue et demie.

Les Esclavons redressent les pierrières, Et jurent par Mahomet que les autres n'y entreront pas, Et ne prendront pas par force la cité d'Antioche.

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