CHANT IV
ARGUMENT. — Campements des chefs croisés derant Antioche. — Garsion tient conseO. — Gontier d*Aire conquiert le chcTal de Fabur. — Le pont d' Antioche. — Yains efforts des Croisés pour le reuTerser. — lis se retirent. '- Construisent un fort. — Repoussent les Turcs. — Disette dans Tannée. — Discours de Godefroy. — Excursion au port Saint-Siméon. — Combat sur le pont d'Antioche. — Les portes fermées sur Rainaud Porquet. — épisode de Raimbaud Creton. — Rainaud Porquet fait prisonnier, et d'abord garanti de la mort par Garsion.
Seigneurs, écoutez, francs chevaliers,
Vous entendrez une bonne chanson dont les vers vous
plairont; Les barons de France que Dieu aima tant.
Qui allèrent outre-mer, cherchant le saint sépulcre, Pour prendre vengeance du peuple mécréant.
— Tout droit vers Antioche ils se vont acheminant, Â la première porte, dont les murs tombent en ruine. Se loge Tancrède qui est plein de science.
Il a dans sa compagnie Hungier TAllemand, Et Rogier du Hosoy, qui est un peu boiteux.
Par là, il ne leur viendra ni peu ni beaucoup de vivres, Car celui-ci leur en défendra rentrée avec son épée
tranchante :
Vers la tente de Tancrède qui est haute et grande.
Il y avait une grande tour qu'ils ont fortifiée;
Là reste un païen qui est un mauvais homme,
n a élevé devant deux pierrières turques,
Et jure, par Mahomet qu'il adore,
Qu'il ôtera la vie à Tancrède : mais
Pour son mal il a tendu si près de lui sa tente !
A l'autre porte après, en suivant le mur.
S'héberge Bohémond de Sicile; Il dresse son pavillon devant la tour antique. Il a droit devant lui quatre mille Âchopars, Chacun jure Mahomet que de tout son pouvoir.
Tant qu'il sera en vie aucun Franc n'y entrera. Et Bohémond se promet de ne pas s'en retourner. Mais d'affamer tous ces mécréants maudits.
A une autre poterne, vers Caphamaûm
Sous la tour Josian^ devant au pied du mont,
Se logea sire Robert de Frise,
Enguerrand de Saint-Pol, avec son père Huon.
Là-dessus était Josian avec Clarion,
Ils ont en leur compagnie trois mille païens;
Et ils disent l'un à Tautre : a Seigneurs, gardons-nou8
bien; « Le comte Robert de Flandre tend ici son pavillon, (( Nous sommes tous morts et pris, si nous sortons vers
lui.
« Si Mahomet ne Tempéche, nous perdrons Ântioche. u
Au pied de la montagne, vers la tour Fauseré, Le bon duc de Bretagne a tendu sa tente; Jlerbert, le duc de Bascle, qui a le cœur sensé. Et Godescal son frère, et Simon le fort.
Par là il ne leur viendra ni pain, ni vin, ni blé. Us n'en sortiront pas sans être écrasés* Et ceux de dedans, qui sont montés là-haut, se promettent Que les Français n'y entreront pas sans l'avoir bien acheté.
Vers la principale tour, au pied de la montagne, Sont tous les Normands et tous ceux de Bretagne; Le duc de Normandie dresse sa tente dans la plaine Et le baron d'Anjou et le baron du Maine; Par là il ne leur viendra ni perte ni gain , Les Turcs n'y entreront pas sans rude dispute.
LA CHANSON D*ANTIOCHB. 143
YI
Du côté du pont de Penie , vers la Roménie,
Le bon évêque du Puy prit son logement;
Près de lui s'hébergea sire Raymond de Saint-Gilles;
Les Provençaux et les Gascons sont en leur compagnie.
Et en la tour au-dessus est Carcans de Syrie,
Qui jure Mahomet et sa loi païenne
Que les Francs n'y entreront pas, que mille y perdront
la vie.
Le comte Raymond se promet de faire un assaut. Â cette heure, que Dieu, Fils de Marie, leur soit en aide I
Là-dessous, en un champ qui est une plaine de sable ,
S'héberge Tatice, au cœur de baroQ,
Et le comte de Nevers est hébergé à la suite ,
Et ils se promettent bien que tant qu'ils seront en vie,
Si la cité n'est pas prise ils ne partiront Qas de là.
Par là il ne leur viendra ni pain ni vivres,
Aucun Turc n'y entrera sans grand frisson.
 une autre poterne, devers le Midi,
S'hébergea Olivier de Jusy ,
Le comte Rotoul du Perche, Raoul de Beaugency,
Et Richard de Dijon, Raimbaud de Gommercy;
Âcard de Monmarle, ayant renom de hardiesse ;
Ils jurent le Seigneur , qui jamais ne mentit ,
Qu'ils rendront Garsion courroucé et marri.
Sorgalans les regarde, et ses Turcs avec lui ,
Il les excommunie, par Mahomet son ami :
(( Aïe ! chétifs Français , vous êtes malheureusement
venus ici, (( Car vous y serez tous morts , vaincus et maltraités. »
Du côté opposé à Jérusalem, à la porte d'Hervaux, Vers Teau du Ferne, qui court à grands flots, Un noble vassal fit tendre son pavillon. C'est le duc de Bouillon, savant pour les assauts. Depuis il fut roi et empereur de Jérusalem ; Jamais il ne porta couronne d'or fin ni de métal ; Du jardin de saint Abraham il lui fut fait un cercle : Le bon roi des ribauds le lui mit sur le chef;
LA CHANSON PUNTIOCHB. 145
Car en Jérusalem il fit la première brèche
Et y monta le premier par-dessus les murs.
La tente du duc était d'une étoffe grande et large;
Là il y avait maints pavillons bleus, rouges et jaunes.
Bemaus émir les regarde de sa tour,
Il les maudit par Mahomet, qui fait le froid et le chaud ;
(( Aie I dit-il , Français , gens mauvais et faux ,
« Comme vous allez cherchant votre honte et vos maux,
ce Je vous verrai tous occire et livrer à mes archers ;
« Il n'en échappera ni chauve ni chevelu. »
A la porte de Fabur, du côté de la Roménie,
En descendant le rivage , dans une prairie ,
Le comte Robert de Flandre a placé son camp ;
Il a quinze mille hommes avec lui.
Là vous eussiez pu voir mainte tente dressée,
Maint pavillon qui reluit et flamboie.
Le comte Robert jure , par le Fils de sainte Marie ,
Que si les païens sortent vers Tarmée avec fureur,
n frappera tant de son épée bien fourbie,
Que ses poings seront noircis de leur sang.
Fabur les regarde de sa grande tour antique.
Par Mahomet son Dieu, il les excommunie tous.
Aïe 1 dit-il , chétifs , Mahomet vous maudisse !
({ Vous avez bien à tort assiégé Antioche ;
« Vous l'aurez fait pour rien ; cela ne vous vaudra pas
une pie , «Car la ville est très-forte, et vous ne k prendrez
pas. ))
A une autre poterne est Brunamont le tyran ,
Plus loin que la tour défendue par Dormant.
Là va se loger le comte Hugues et les Français.
Ils furent bien dix mille hardis combattants.
Là vous eussiez pu voir maint pavillon tendu ,
Mainte tente bleue et vermeille, resplendissante d'or.
Brunamont les regarde du haut de sa grande tour ;
Il les excommunie par son dieu Tervagant :
(( Aïe ! dit-il , chétifs, malheureux , affligés ,
« Gomme vous allez cherchant votre deuil et votre
honte !
(( Vous serez tous envoyés à l'amiral Soudan , « Qui peuplera par vous les déserts d'Abilant^ »
1 Babylone.
A la porte au-dessus, qui était en remontant,
Dessous la tour de Priuciple, frère de Gondremont ,
Est le roi Tafur avec ses ribauds ;
Us jurent le Seigneur, qui forma le monde ,
Que s'ils tiennent les païens, ils les mangeront avec les
dents.
Les Tafurs crient et huent et font grand bruit. Principle les regarde , il fronce le sourcil de colère : « Apollon I d'où viennent ces malheureux? où vont-ils? « Ils ne valent pas un pois , ils pilleront les vivres ; « Là je les vois tous nus , ils n'ont pas d'armes ; « Ils sont bien hardis de venir près du pont : «Je crois que ce sont des diables qui prendront la
cité. »
Le long de l'eau du Feme, au milieu d'une montée , A la porte où est Mahon , le frère de l'amiral , Thomas, au cœur loyal, se loge; Celui-ci fut sire de Maries : il a avec lui beaucoup de
vassaux ; Et le comte de Saint-Gilles se loge en bas ; Et à l'autre poterne, qui est sut le roc ,
Etienne d'Aubemarle établit son campement.
Ils furent bien quinze mille chevaliers semblables.
Mahon les regarde de sa tour royale.
« Ah! dit-il, misérables chrétiens déloyaux,
« Gomme vous allez cherchant votre deuil et votre
mal, (( Car vous serez tous occis et tués à coups de flèches. « Vous ne prendrez pas la ville, les murailles sont trop
fortes ; « Nos portes sont de fer, il y en a même de bronze, (( Et nous avons maintes fortes tours dans la ville. « Là dehors vous mourrez de faim, de peine et de trâ-
vail, a Par détresse le chevalier mangera son cheval, n
Nos gens ont très-bien entouré Antioche,
Chacun de nos barons a gardé une entrée.
Leurs repas sont faits, aux tentes on voit une grande
fumée.
Le jour est beau et clair, la chaleur commence. Les Sarrasins et les païens se rassemblent, A la porte d'Escivant sur la tour carrée; Garcion les appelle, il donne son avis :
(( Barons, francs Sarrasins, écoutez ma pensée,
(( Les chrétiens ont dévasté un grand morceau de ma
terrer, « Plus qu'on n'en peut parcourir dans une grande journée, « Ds ont mis le siège devant une grande et vaste cité ; « Nous pouvons les troubler le soir et le matin, « Et si on prend des Français, qu'ils aient la tête coupée. »
Les Sarrasins s'écrient : « Cette raison nous plaît, « Amiral, Antioche sera bien gardée; « Les Français passèrent pour leur mal la mer salée. » Les païens se séparent, convoquent leurs gens; Il n'y en a pas un d'eux qui n'ait la tête bien armée. Au delà du Feme est une large prairie, Le bon cheval de Fabur à la croupe rebondie Paît dans la rosée, gardé par dix Sarrasins ; Chacun tient à la main une hache tranchante, Pour garder le cheval qui est fort renommé.
Nos Françaises regardent de la terre humide.
Ils voudraient bien passer, mais l'eau est dangereuse.