XV
Au delà du Ferne les prés fleuris sont beaux.
Là paissait le cheval de l'arabe Fabur;
Et dix païens le gardent, chacun est couvert de fer.
150 LA GHANSOlî D*ANT10CHE.
Le cheval est très-bon, prompt et vif, Il aurait pu courir vingt lieues sans se ralentir; Or écoutez du cheval comment il était beau :
Il avait un côté noir, et l'autre blanc comme lys. Il avait la croupe grosse et carrée, les pieds cambrés, Les narines grandes et larges, les yeux bruns-clairs; Dans le royaume d*Antioche il n'y eut pas de tel cheval. Un Turc lui mit la selle qui était d'or luisant. Le frein qu'il lui a rais à la bouche était très-riche. Il lui laça un poitrail de cuir bouilli.
Il l'attacha par le jarret à un grand poteau, Le cheval gratte et hennit, et fait de grands piaffements.
Le cheval fut très-fier quand il fut bridé,
Il hennit, gratte et frappe, ^a fierté est grande.
Il est fortement désiré par les Français de l'autre rive.
Mais il n'y en a pas qui soit assez hardi
Que de passer outre, sans aide.
Écoutez de quoi s'est avisé Gqntier d'Aire,
Le baron est écuyer, il n'est pas encore armé chevalier.
Tout doucement il s'est éloigné du camp.
Il a pendu à sa ceinture deux éperons dorés,
Puis il a ceint une épée au côté gauche,
LÀ CHANSON D'ANTIOr.llE. 151
Il a fait le signe de la croix sur son visage, il s'est recommandé à Dieu,
Il est venu au Ferne, il est entré dedans.
Le baron était bon nageur ; il a passé outre,
Puis il est arrivé à Tautre rive;
Aussitôt il a attaché les éperons à ses pieds,
L'épée au poing droit il va à travers le pré.
Quand les Turcs Taperçoivent, ils s'écrient aussitôt :
«Félon, vous avez eu une mauvaise idée, vous le payerez cher ! »
Chacun va vers lui, la hache levée.
Gontier les voit venir, il ne les redoute pas;
Il a frappé le premier de sa lame damasquinée,
La tête a vqlé loin une toise et demie ;
Il a fendu un autre jusqu'à la mâchoire.
Et sur le troisième Tépée est tombée jusqu'à la poitrine.
Que vous dirai-je? il en a jeté cinq morts.
Les autres Turcs se sont sauvés en hâte;
Gontier vient au cheval, il est monté sur les arçons
Et le pique des éperons des deux côtés.
Et lance le cheval comme une flèche empennée.
Il atteint les cinq païens, il les a décollés.
Dans Antioche il est entré un moment,
Il a tué trois païens, puis il s'en est retourné.
Parmi la ville des cris se sont élevés.
Qui ont fait apparaître plus de vingt mille Esclavons ;
Les Français voient Gontier des loges et des tentes ; Alors le saint sépulcre fut acclamé et imploré.
Gontier est poursuivi par les Persans et les Escla-
vons, Le baron vient au Feme où il se jette à la hâte. Le cheval l'emporte outre à toute force en courant, Les voilà de Tautre côté sur la rive !
Nul homme n'entendra parler jamais de plus grande
prouesse ; Les princes et les barons sont réunis autour de lui, Tous vont au-devant de lui, la réunion est grande. Voici venir sire Robert le Frison, Il baise les yeux, le visage et le menton de Gontier : (( Cousin, lui dit le duc, vous avez le cœur très-noble ; « Jamais je ne regretterai de vous avoir nourri. « Si jamais je retourne en Flandre en santé, « Je n'aurai point dans ma terre d'autre sénéchal que
vous, « Ni en ma cour un conseiller qui l'emporte sur vous ; « Il n'y a pas dans l'armée un cheval si bon que celui
que vous avez conquis :
(( Celui qui vous l'ôterait n'aurait pas le pardon de son
âme,
<( Car vous l'avez conquis selon les lois de la chevalerie.
« — Vrai, beau cousin, dit le duc de Bouillon,
« A rheure qu'il voudra, nous le ferons chevalier.
« — Seigneur, dit Gontier, je bénis Dieu !
« Avant que j'aille au saint sépulcre je ne serai pas armé. »
Chacun de nos barons vint à sa tente;
Ds firent de grandes aumônes aux pauvres de l'armée.
Et les Turcs d'Antioche eurent grand'peur :
Ils contèrent la nouvelle à la tour de Garsion ;
Et il leur commanda qu'en grande hâte
Chacun s'en retourne en sa maison.
Et qu'ils se gardent de sortir des portes , s'ils ne sont en grand nombre.
Les Turcs d'Antioche sont dolents pour le destrier ; Promptement ils sonnent un grand cor de montagnes; Ils font rassembler leurs gens à la porte de fer; Et dix mille archers turcs à cheval en sortirent. Avant que ceux de l'armée n'aient pu les apercevoir. Ils allèrent s'embusquer dans un vieux château. La nuit ils firent aux nôtres un grand mal.
Du port Saint-Siméon venaient dix sommiers,
154 LA CHANSON D'ANTIOGHE.
Tous chargés de vivres et de pain è. manger.
Raymond les conduisait avec ses chevaliers.
Mais ils étaient restés en arrière de plus d'ui^e lieue.
Il n'y avait devant que des sergents à pied ;
Et les Turcs les assaillirent (que Dieu les confonde !),
Les Turcs avec leurs arcs leur font laisser leurs charges,
Et les sergents se sauvent n'ayant nul secours ;
 haute voix ils s'écrient et se mettent à appeler :
(( Âhil Raymond, où ètes-vous? Venez yite nous air
derl (( Les païens sont venus sur nous, ils sont plus de cent
mille I »
Le duc entendit le bruit, il ne put que s'irriter ; Il dit à ses compagnons : « Songeons à agir, « Car les Turcs sont sortis dehors pour piller nos gens. » Il n'y a aucun baron qui ne pique son destrier. Mais ils le font pour rien, car ils arriveront trop tard; Et les Turcs ont chassé nos sommiers sur le pont; Le premier est déjà sur les arches.
Les Turcs ont déjà mené nos sommiers sur le pont. Voici Raymond arrivé en hâte ; Lui et ses compagnons se sont mêlés aux Turcs. Là il n'y eut ni combat ni joute à la lance,
Mais la lutte est menée avec les bonnes épées d'acier.
Ceux de Tarmée ont entendu les cris pt le combat ;
Promptement ils se sont armés et vêtus de fer,
Ils sont venus au pont de Ferne, ils ont crié Mont-joie;
Ils ont repris les sommiers de vive force.
Les Sarrasins s'en vont rentrant dans la cit;é,
Puis ils ont fermé la porte et levé le fléau.
Et nos barons ae &oi^{; retirés en arriére ;
Ghacuii est descendu à la tente qif'il habite.
La nuit fut belle et claire et ]e ciel étpilé.
Bohémond fit le guet avec Tancrède,
Jusqu'au surlendeipain que le jour fut levé.
Tous nos baf*ons sont allés ap conseil ;
Ils ont parlé et devisé en commun
Que le siège sera fpis plus près de la ville,
Car les Sarrasiiis en sortent doucemept en caphette.
Ils obéissent aussitôt, dès qu'on Ta commandé.
Il n'y ^ pas un baron qui n'ait déplacé sa tente,
Et ils sont logés et serrés si près d'Antioche,
Qu'on y lancerait bien une flèche empennée.
Il n'y a pas un baron qui ne jure
Que par aucpn pouvoir on ne le fera partir
Avant d'avoir pris Antioche, pour laquelle ils onf tant
de peine.
Ils ont très-bien assiégé la ville et le fossé. Leur armée a une lie^e de long et de large,
Mais cela ne leur vaut pas un denier monnoyé,
Car les Turcs en sortiront bien quand ils le voudront.
Les chrétiens ont bien assiégé Antioche.
A la porte de fer de la McJiomerie
Il y avait un pont bâti de toute antiquité,
Les Popelicans^ le firent avec une grande habileté.
Dès la première loi que Dieu eut établie,
Les arches furent posées dans Teau qui bouillonne, .
Il y a dessous chacune des voûtes bien taillées.
Si fièrement garnies de tours et de créneaux,,
Ou*Antioche ne craint pas d'armée de ce côté.
Le pont était très-fort, n'en doutez pas.
Là les Turcs passent (que Dieu les maudisse!).
Ils font un grand carnage de nos chrétiens,
Là où ils les rencontrent, il n'y a pas à compter sur
leur vie :
Ils leur coupent la tète, ils n'auront point de secours. Cela déplaît beaucoup à Jésus, fils de sainte Marie, Et à tous les barons qui conduisent l'armée.
L'évéque rassemble tous leç chefs.
Il leur demande conseil contre la gent sauvage
' Pauliciens ou Manichéens, confondus avec les anciens Perses.
Qui fait de telles sorties par le pont de fer,
Et qui a fait des nôtres un tel carnage.
Quand les barons Tentendent, chacun s*écrie :
« Qu'on aille abattre le pont, au nom de sainte Marie ! »
Et le pauvre et le riche ne s'attardent pas,
Par toute Tarmée la nouvelle fut répandue ;
Quand les chrétiens Ten tendent, ils remercient Dieu.
Cette nuit ils guettèrent jusqu'à l'aube.
Le lendemain à l'aube, quand elle commence à éclairer,
Les sergents et les chevaliers s'armèrent dans le camp,
Ils prirent des masses de fer et de grands pieux d'acier.
Ils sortirent de leurs logis; ils étaient serrés et rangés;
Vous eussiez entendu plus de cent cors résonner.
Ils vinrent droit à l'eau, qui est à craindre.
Ils pensent abattre le pont et tout détruire.
Couper les poteaux, briser les solives;
Mais ils n'en pourraient enlever (en trente jours entiers)
De quoi charger un seul roussin
Quand ils retourneraient le soir s'héberger à leurs tentes.
Ils avaient un engin très-utile.
Ils le firent attacher à clous et à chevilles,
Et mener et charrier sous le pont;
Là étaient les sergents, les arbalétri3rs,
Les valets a;rmés, les tireurs d'arcs;
Là il y eut grand effort de tirer et de lancer,
Car les Turcs y accourent pour disputer le pont;
Ils se défendeftt durement, ils n'épargnent rien.
Il y avait d^yant la porte plus d'un millier de Turps ;
Là vous auriez vu tant de tètes saigner sous les massues, Tant de casques brisés, tant de hauberts mis en pièces, Tant de poings et tant de têtes coupés, Taut de mauvais Sarrasins choir et frébuchpr, Tomber de jdessus le ppnt et se noyer dans Teau. La l^^taille fut gran,de, Ip cpmb^t fut ger.
Les pierriers jettent des pierres dedaps et dphors, La bataille ne finit qi^'à la nuit.
Quand le soleil s'abjedssa pour se coucl^er, Et que les qmbres arrivèrent et ee prjrent à épaissir.
Dessus le pont de Ferne la bataille fut grande, Les barons ff^ppèreut bien ^ingfi que leB sergents, Chacun tant qu'A peut se travaille bravement. Voici venir Hungier au cœur de fer, Il descend sur Ip pont par une entaUle,
LA CHANSON D*ANTIOGHE. 159
Et quitte sou cheval dont \l i^e se soucie guère; Puis il tire Tépée 4ûut h lame coupe biep, Il tient son écu serr0 devant sa poitriue, A la porte dp fer, touj; droit devant la brèche Entre cenj; Sarrasimf il frappe le rai d'Escaille, Son écji ue lui sert pas plus qu'un morceau de |;oi)e. Le casque ni le haubert ne lui vaut un œuf de caille, Il l'abat si facilement mort qu'il n'y eut pas de combat. Puis il éparpille sur le ppi^t 1^ gent du démon.
XKIII
Quand liss païens ont vu les Fr^uçais ts^Qt apprpc|ier, Qu'ils les vont taillant avec leurs épées d'acier, Ils voient bieu que le combat tourne à ^^u^ perte, Us entrent daus la porte', et la font verrouiller; Puis ils vont aux créueaux des murs pour s'appuyer. Là il y eut graud effort de tirer et lancer.
Les mauvais (clémqps se défepdejit ftèremeut, Us ont des arcs turcs qui sont fort à prise;*, Ils ont fait très-bien apprêter les trjaits Et enduire de soufre les fers et les flèches. Ils en lancent et en fichent taut dans Tengin, Qu'elles eurent la longueur d'une hampe de bois, Et furent si serrées qu'on n'eût pu rien mettre entre elles.
Puis ils prirent du feu grégeois qui est fort à redouter, Tout ardent, ils l'ont fait lancer dans l'engin; La flamme vole à la hauteur d'un trait d'arc de main, Les planches^ et les ais brûlent sans ressource; Jamais sergents ni chevaliers ne purent les sauver. Quand nos barons le virent, ils ne purent que se courroucer.
L'engin brûle et craque, la fumée est très-grande; Le feu grégeois brûle, dont la flamme est étendue, Il n'y reste aucune corde qui ne fût brûlée ou brisée. Et nos barons s'en vont, il n'y demeurent plus, Ils ont perdu tout l'engin; ils n'y a pas de remède. Et ils n'ont pas le pont, ce qui leur déplaît fort. Il n'y a aucun baron qui ne change de couleur. Après la mauvaise gent endiablée sort dehors. Ils tuent et blessent beaucoup des nôtres ; Puis ils retournent en arrière, ils ont fermé la porte. Très-souvent ils reviennent chaque matin.
Et à none, aussi la nuit, et au point du jour; Souvent ils ont tué et blessé les nôtres.
Quand nos barons voient qu'ils n'auront pas de repos, Ils se sont assemblés dans une prairie, Et disent Tun à l'autre : « Notre armée est mal menée, « Nous ne pouvons pas nous garder de cette nation
détestée.
(' Alors faisons un fort à la Mahomerie ^ (( Et que ce château soit fait au nom de sainte Marie. « Si le Seigneur nous accorde (lui qui conduit tout), « Que nous ayons la ville en notre pouvoir, « La douce mère de Dieu sera bien servie là; « Nous y ferons mettre des moines et faire une abbaye; « Car les Turcs passent là (que Dieu les maudisse ! ). » Tous disent : « Cette idée ne sera pas abandonnée, « Il n'y en a pas un seul qui ne consente à ce discours. « Chacun de nous le veut, et s'y rend humblement. » Alors ils font sonner les cors, le bruit en fut grand, Puis nos Seigneurs s'arment ensemble.
Ce dont vous auriez entendu un grand bruit et un grand
travail.
Sur une grande citerne la forteresse fut bâtie,
* Mosquée.
Pour cela on dit encore à la Mahomerie :
« Les Français font les créneaux et les forts en maîtres. »
Ils ne redoutent désormais rien en cette partie. Mais qui voudra garder cette demeure Aura peur de perdre les membres et la vie.
Dans le clos, devant la porte de la forteresse, Ils trouvèrent des cercueils de marbre de Perse, Ils en ôtèrent les corps de cette race haïe, Et les dards et les carquois, et les épées bien fourbies, Et les casques et les hauberts où Tor flamboie. Et toutes ces choses qu'un Turc porte pendant sa vie. Ils y ont trouvé et tiré de terre telle armure, Oui valait maint besants d'or d'Esclavonie.
Ils y ont trouvé beaucoup d'or et d'étoffes d'Almérie, Argent et étoffes et zibeline de Russie.
Ils le donnent aux pauvres de l'armée de Dieu. Ouand les Sarrasins le surent, ils ont assemblé les leurs. Par devant la forteresse ils font une attaque. Qrand fut le combat et vive la charge.
Les chrétiens les attaquent avec une grande valeur. Des païens le sort est mauvais:
Les Turcs sont en fuite, ils ne peuvent soutenir le choc ; Par la porte ils rentrent dans l'antique cité, Et nos barons se retirent à leur camp En retenant cent Turcs en leur puissance.
LA CHANSON D'ANTIQCHE. 1^3
Ils leur tranchèrent la tête et n'en laissèrent aucun en vie;
Puis ils déterrèrent les morts de la race persane^
A chacun ils tranchèrent la tête au-desisoug de Tpreille.
Il y en eut quinze cents, n'en doutez pp.
Par-dessus les murs d'Autioche, dont ]^ pierr^ est polie,
Avec les pierrières qulls y ont établies,
Us ont jeté et lancé phaque tête.
Quand les païens Tont vu, on enteudit de grands gémissements :
Les pères, les mères, les sopurs et les amie^
Reconnurent les têtes : chacune hurle et crie;
Elles disent Tune à Fautre : « Nous n'y échapperons pas.
« Quand ils déterrent nos morts, c'est grande diablerie;
« I^es vivants, ils les tuent par leur grande furie.
« Puisse Mfihomet nous venger, lui que chacun de UQUS prie!
« ÎJqui^ ne pouvons plus sortir de ce côté-là,
« §i nous n'j^vpns pas Taide ^e Tén^ir.
«Nous serons bientôt détruits et morts avec gf^ude spuffi-ance. vt
Et voici la cité remplie d'un grand deuil.
164 LA CHANSON D'ANTIOCHB.
Par delà Antioche, en une descente, A la porte d*Hercule, frère de Tamiral, Il y avait un grand chemin descendant au port; Là s'abritent les Turcs, quand Tenvie leur en prend, En un vieux château que bâtirent les Syriens. Quand quelque chrétien passait par là.
Ils lui tranchaient la tête, rien ne le garantissait. Quand nos barons virent cela, ils en furent dolents. « Seigneurs, dit Bohémond, francs et vaillants chevaliers, « Nous avons un grand dommage par ce vieux châtelet, « Car les païens s*y reposent, les détestables mécréants. « Mettons nos gardes dedans, si cela vous agrée. « — Sire, disent les barons, vous parlez sagement^ » Ce propos plaît à tous les hommes expérimentés et âgés. Mais il n'y eut aucun baron assez preux ni assez vaillant.
Qui osât se mettre en avant pour garder cet huis fortifié ; De s'héberger dedans il n'y a aucun qui se vante. Quand le vaillant Tancrède s'est dressé debout. Il était très-bien vêtu d'une étoffe de bougran vermeil, Il dit à nos barons : « Or écoutez mon avis : « Seigneurs, je le garderai à cette condition,
« Qu'avec moi j'aurai mille hommes et mille sergents;
« Si vous m'aidez d'argent d'avance,
« J'achèterai des vivres si nous en avons besoin. »
Et nos barons lui donnent quatre cents marcs d'argent.
Tancrède, fils du marquis, ne s'arrête pas :
Il a fait sonner les cors, il détend ses tentes.
Tout droit au châtelet il est venu en hâte.
A la première nuit qu'ils y passèrent.
Il advint une belle aventure à Tancrède de Fouille :
De la montagne il sortit quatre cents marchands,
Tous sont Bulgares, Arméniens, Grecs et Syriens,
Qui apportent des vivres du port Saint-Siméon,
Et les vont présenter à l'amiral Garsion.
Tancrède, fils du marquis, vient sur eux en donnant de
l'éperon.
Avec cinq cents chevaliers; chacun tient l'épée nue; Les Turcs ne se défendirent ni peu ni beaucoup. Ceux-ci les emmènent liés; ils conduisent leur butin; Ils reviennent au châtelet; ils se sont désarmés alors. Leur prise vaut mille marcs d'or fin d'Arabie.
Il arriva beaucoup de biens à Tancrède la première
nuit:
Le butin valut plus de trois mille marcs d'argent ;
166 LA CHANSON D'ANTIOGHE.
Alix barons qu'il aimait il en fit de riches présents, Pour cela sa réputation monta très-haut dans Tarmée ; Car il cherche des vivres beaucoup et souvent, Et il garde la vallée là où s'abaisse la montagne, De manière qu'il n'y entre ni païens ni étrangers. Celui qui se joint à Tancrède est assuré de gagner. A cette heure nos gens sont réjouis dans toute l'armée ; Mais avant quinze jours ils seront dans l'embarras, Et on sentira une telle faim et une telle soif au camp. Que la mère ne pourra aider son enfant.
Si le Seigneur à qui le monde appartient n'y pense, Tous seront livrés au deuil et aux tourments. Les chrétiens assaillaient Antioche souvent, Mais elle était si forte, que cela ne leur servait à rieil; Car ils auraient pu l'assaillir d'ici au jugement) Sans qu'ils la prissent, ni par force ni autrement. Autour de la cité ils demeurèrent longuement (Que Dieu les aide, lui à qui le monde appartient!). Car en l'armée les vivres manquent et le nécessaire. Ce dont la menue gent est consternée, Et les princes et les ducs en ont pénurie.
La douce et fière armée était dans cette terre Qui est si éthtngère et ùix il n'y a aucun bien;
LA CHA.NSON D'ANTIOCHB. 167
Ds vont à trente lieues alentour poui^' cherchet de la viande;
Dans l'angoisse de la faim^ chacun ne sait que faire.
Les barons, qui allaient conquérir le butin sur les païens,
Et qui faisaient bonne guerre aux Turcs qu'ils rencontraient,
A présent sont sans vivres ; ils en souffrent fortement.
Que le Seigneur daigne les sauver, lui qui peut le faire !
L'armée est très-affaiblie depuis que les vivres manquent ;
L'un ne peut aider l'autre ni en faits ni en paroles.
La disette les avait si rudement surpris,
Que par pauvreté ils mangeaient les roussins.
Les bons chevaux d'Espagne sont si tourmentés par la faim.
Qu'ils mangent leurs harnais et déthirent leurs poitrines.
Bacheliers et sergents, pucelles aux frais visages,
Déchirent leurs habits et crient les hauts cris:
« Eh ! Dieu, secourez-nous, vous qui fûtes mis en croix I »
Par l'angoisse de la faim chacun a pâli.
Puis tombent les orages, la neige et le grésil,
La foudre et la tempête, dont plusieurs sont atteints.
Il n'y eut pas un baron, si puissant qu'il fût,
Qui ne fût de cela merveilleusement épouvanté.
Les chevaux et les mulets font de tels piétinements,
Les vautours et les gerfauts font de tels battements d'ailes,
Que d'une lieue pleine on les a entendus.
Si le Seigneur n'y pense, le Roi du paradis, .
Cette sainte compagnie sera exterminée.
Alors le hardi Godefroy de Bouillon parla ainsi : ( Seigneurs, francs chrétiens, pour le Dieu du paradis, Ne vous effrayez pas si les temps sont durs; Pour l'amour de Dieu nous sommes en ce pays, Il ne souffrira pas que son peuple soit honni ; Jamais, pour aucune détresse, le siège ne sera quitté, Que nous n'ayons pris Antioche et le palais voûté ; Puis nous prendrons le sépulcre où Dieu fut mort et vivant ;
Nous le délivrerons de tous ses ennemis.
Nous briserons les murs et les clôtures de la Mecque, Nous en tirerons Mahomet qui est assis en l'air, Et les deux candélabres qui sont mis devant lui, Qui furent autrefois conquis à Rome pour le tribut;. Mais ils ne s'éteindront pas, ils brûleront toujours < (Ils brûleraient dans la mer), jusqu'au jour du jugement.
« Ils seraient mieux au sépulcre, placés devant Tau tel,
« Que là où le diable en est honoré et servi. »
Et les barons répondent : «Ils seront conquis aussi ! »
Dieu préserve la terre où chacun d'eux fut nourri,
Et tout le lignage qui les a engendrés !
Chacun d'eux est si animé par la valeur.
Que le Seigneur de gloire les tiendra pour ses fils.
Depuis le commencement jusqu'au jour du jugement.
Seront toujours bénis les pèlerins de paix
Qui prirent le sépulcre où Dieu reposa mort.
Et toute la terre où son corps fut nourri.
(Les Turcs en furent dolents, ils le seront toujours.)
La famine fut grande, on doit bien en parler;
Les chrétiens la souffrirent pour sauver leurs âmes.
Car celui qui aurait pu trouver un petit pain
En eût volontiers donné deux besants d'or.
Ils font payer cent sous une cuisse d'âne crue;
On vend cinq sous la poire, quand on peut la trouver;
Deux fèves pour un denier se font désirer;
Il y reste peu de bottines à manger, ni de souliers.
Et les semelles de dessous ils les mangent sans les
saler, Tant vous eu eussiez vu se pâmer par famine.
Quand nos barons le voient, ils ne peuvent que se désoler; Us sont allés ensemble parler en conseil, Puis ils font crier et publier par toute Tarmée, Que celui qui est bien pourvu de vivres se garde de les
cacher, Mais qu'il les fasse à tous livrer et remettre ; Qu'on s'aide l'un l'autre, qu'on n'affame pas le camp. Tant qu'on pourra trouver des vivres en quelque lieu
que ce soit; Et celui qui ne fera pas ainsi, on ira les lui enlever. Celui qui entend le ban ne cache ni ne garde rien. Volontiers il les partage, il n'ose les refuser, Car il a pitié de ceux qu'il voit enfler.
Alors les chrétiens vont se vêtir et s'armer; Au port Saint-Siméon (ainsi on le nomme), Ils achèteront des vivres si l'on ne veut leur en donner. \ Les Turcs en avaient fait amener là par ruse.
Les Français s'en vont, que Jésus daigne les sauver ;
Bohémond, le noble baron, les conduit.
Et Evrard de Puisac, qui est digne de louanges,
Et Hugues de Saint-Pol, au cœur de sanglier;
Le comte Rotoul du Perche va avec pour les escorter,
Et Raymond de Saint-Grilles, qui se fait aimer.
Avec ceux-là il se joint beaucoup de pauvres.
Ils ont acheté des vivres, puis ils veulent s'en retourner;
LA CHAHSOH D'INTIOCHE. 171
L'un n'attendit pas l'autre. Chacun pense à s'en aller. De cela les chrétiens sont fortement à blâmer, Car les Turcs et les Sarrasins vont les attaquer, Ils furent bien quinze mille (que Dieu les écrase!). Au port Saint-Siméon ils vont rencontrer les Frauçais; Là ils en font un tel martyre que nul ne le peut conter. Vous eussiez vu nos gens fortement ébranlés ; Celui qui est atteint est sûr d'avoir la tête coupée. Bohémond s'en fut, il n'y peut plus durer.
Et Evrard de Puisac, et Raymond au beau visage, Et les autres barons pensent à s'en aller.
Les Turcs les poursuivent, ils les percent de leurs
flèches.
Il n'y en eut pas un seul qui se retourne pour jouter. Excepté Huon de Saint-Pol, qui ne le peut endurer. Hais il embrasse son écu, il lance son cheval. De la lance qu'il porte U fait branler le bois. Il frappe Matamor sur son écu bouclé D'un bout à l'autre il le fend et le brise, n rompt et décercle son casque.
Parmi le milieu du cœur il fait passer le fer et le bois, Il l'abat mort, son âme va loger au^ enfers.
Qui a vu le baron mettre la main à son épée À pu se rappeler une grande prouesse.
A quatorze païens il fait voler les têtes ; Et les Sarrasins et les Esclavons poursuivent Bohémond .
Près d'une roche grise Bohémond s'en alla,
El Evrard de Puisac, et Raymond de Saint-Gilles ;
Et les Turcs les poursuivent piquant des éperons,
Ils les percent de leurs arcs de corne et font de grands
cris.
Voici Evrard de Puisac, devant ses compagnons, Qui crie à Bohémond : « Gentil duc, vite retournons!... Voyez Hugues de Saint-Pol qui est entre ces félons, Si le Seigneur n'y pense, jamais nous ne le* reverrons. Gentil duc débonnaire, vite secourons-le.
Ce serait grande honte si nous le laissions ici. — Par ma foi! dit le baron, nous y retournerons. Nous serons peu estimés si nous ne le tirons de là. Les Turcs le payeront si nous ne pouvons le reprendre. »
Sire, duc débonnaire, dit Evrard : Retournez,
Déjà vous êtes fortement renommé pour votre valeur;
Vous êtes fils de Robert 6uiscard,qui fut si honoré.
Qui vint de Normandie tout seul et voyageur.
Il n'avait que son écu ; nous le savons certainement.
Il fut par sa prouesse si élevé et exhaussé
« Qu'il gouverna la Fouille et la Galabre entière.
« Votre père doit ici vous être rappelé;
« Souvenez-vous de lui et de ses grandes qualités.
« Voyez Hugues de Saint-Pol, comme il est exposé !
« Il est environné de Turcs et de Persans,
« Si nous ne le secourons, il est mort et achevé.
« Déjà les Turcs ont durement traité les nôtres,
(i Ils ont occis nos dames et tué nos hommes;
(( Maintenant baisons^nous dans la Foi, et puis vous frapperez. »
Bohémond répond : <( Ce sera comme vous le désirez :
« Mais nous avons peu de gens ; des autres le nombre est grand,
« Que Jésus nous aide, lui qui souffrit en croix,
« Car je ne laisserai pas, au risque d'être démembré,
« De faire effort contre eux. »
A cette parole, ils ont tourné leurs chevaux.
Us ne furent que deux cents, à ce nombre on les a estimés,
Ils laissent courir leurs chevaux, ils abandonnent le frein,
Les voyez-vous vers les Turcs venus et rassemblés?
Ils vont leur donnant de grands coups de lames damasquinées;
Du premier coup ils en ont jeté morts quatre cents.
Sire Hugues de Saint-PoI était déjà terrassé,
174 LA CHANSON D'ANTIOCHB.
Et son cheval occis, ce dont il était irrité;
Il aurait été vite tné, ou pris ou blessé.
Quand Raymond de Saint-Gilles y arrive promptement,
Et tenant Tépée nue dont la lame porte des caractères ,
Il frappe Alis d'Antioche, qui est roi couronné,
Tellement que devant Hugues sa tête a volé.
Le corps tombe à terre, le démon emporte V&me.
Sire Raymond de Saint-Gilles s'incline en avant
Et saisit le cheval par les rênes dorées,
Il le remet à Hugues de Saint-Pol;
Le baron eut une grande joie quand il fut remonté;
Voyez nos barons tous les cinq rassemblés,
Ils voudront se venger avec leurs épées acérées.
En la ville d'Antioche le bruit s'en est répandu,
Il en sort bien trente mille Turcs armés.
Que Dieu et sa sainte Trinité aident nos hommes !
Un messager envoyé par eux se met en marche
Vers Tarmée du Seigneur, il leur a tout conté.
Il s'est d'abord arrêté près du bon évêque du Puy :
« Sire, dit-il, pour Dieu bâtez-vous ,
« Car les Turcs ont maltraité nos guerriers. »
Quand Tévêque l'entend, il en fut très-a^igé,
Mais par sa grande vertu il s'est vite ranimé.
Alors : « Saint sépulcre I » fut crié à haute voix,
Par toute l'armée les cors ont sonné.
Puis le messager fut de nouveau appelé piar Tévéque :
c( Dites-moi, bel ami, est-ce bien vrai?
<( Nos barons Français sont-ils aux mains avec les Sar-
rasins ?
« — Oui, sire, par ma foi vous feriez mal d*en douter. »
Le messager se bâte de conter son affaire :
« Par Dieu, beau sire évêque, il n'y a pas besoin de
sermon, « Car les Turcs ont détruit nos bommes.
a Ils les ont déconfits au port Saint-Siméon ; « Ils ont occis en masse nos fsères et nos amis, « J'ai laissé Bohémond en grand danger de mort, « Et Evrard de Puisac, -et Raymond de Saint-Gilles, « Et Hugues de Saint-Po], et le baron Rotoul. » Quand Tévôque Tentend il en a le frisson.
Par colère il prend un cor, et le sonne à haut ton : Alors les Français s'arment sans s'arrêter.
Chacun sous sa tente et sous son toit.
Qui eût été au camp eût vu maint baron S'armer et se couvrir de fer devant son pavillon. Maint casque reluire, maint écu portant un lion, Mainte enseigne, maint riche pennon.
Et tous les chevaux courant, gascons et arabes, Couverts de riches étoffes jusqu'aux talons,
Plusieurs étaient de pourpre, et d'autres brodées d*or.
Godefroy de Bouillon s*anna promptement :
Autelme d'Avignon le chaussa,
Le duc revêtit le haubert, laça son casque.
Et ceignit son épée au côté gauche,
Et monta en selle sur son bon cheval gascon.
A son col pend Técu qui est blasonné d'or,
Puis il a saisi Tépieu et le gonfanon,
Il s'en va avec ses compagnons.
Le long de la rivière ils chevauchent sans retard ;
Le comte Robert de Flandre côtoie la montagne.
Le duc de Normandie avec ses compagnons;
Et l'évoque du Puy chevauche à l'envi.
Au pont de bateaux ils passèrent pour se venger des
ennemis.
Godefroy pique en avant son destrier Et Hungier l'Allemand qui est très-noble homme, Enguerrand de Saint-Pol, fils du comte Hugues, Le comte Hugues frère du roi Philippe, Avec sept cents chevaliers où il n'y a pas un gascon ; Hs ne vont pas à l'endroit où ils n'entendent pas le
combat.
Mais ils vont au-devant vers le mont de Garsion, Là sont les chrétiens et les Turcs mêlés, Qui cassent les lances, les tronçons en volent. Vous n'y entendriez que fer et acier.
Lk CHANSON D'ANTIOCHE. 177
Tellement que ceux qui entendent ce son s'en émerveillent.
Grodefroy va combattre en hâte,
Il va frapper un Turc jusque dans la poitrine
Tant que dure sa lance; il Tabat mort de dessus la selle;
Quand sa lance se brise, il la jette sur le sable.
Puis il tire Tëpée qui pend à son côté,
Et en pourfend un Turc jusqu'au poumon;
Si bien que la moitié du corps pend sur le sable.
Les Persans s'étonnèrent de ce coup ;
On entend un grand bruit et de grands hurlements.
Quand le duc eut cassé sa lance en pièces,
Vite et promptement il met l'épée à la main,
Et frappe un Sarrasin sur son armure de tète;
Ille pourfend de là jusqu'au cœur,
Et la moitié en tombe des deux côtés dans le pré.
La gent du Diable s'effraye de ce coup,
Mais ils en verront un dont ils seront encore plus ef-
frayés.
Car une grande colère est montée au duc de Bouillon, Il est plein de désir de vengeance, sa force en est doublée.
178 LA CHÂHSOH D'ÂKTIOCHK.
Celui qu'il atteint ne peut en échapper.
Le duc regarde à gauche, par delà un champ.
Et voit Claret de la Mecque qui a tiré l'épée.
Il a coupé la tête d'un Français.
Quand le duc le voit, cela lui déplaît fort.
Il a serré les dents, il a branlé la tête :
« Méchant, tu Tas touché pour ton malheur, ta vie est
finie! »
Il laisse courir son cheval à toute course, Avec son épée il lui a donné un tel coup Qu'il Ta frappé en travers (écoutez sa destinée) : Le duc le coupa au milieu de l'échiné, Une moitié du Turc tomba parmi le pré Et l'autre resta sur la selle dorée ; La chair du Turc se roidit, car l'àme en est partie, Sa jambe est roide comme si elle était plantée. Quand les Français le voient, ils en mènent grande joie ; Alors Mont-joie fut hautement crié, Et le cheval s'en va grand train, il a tourné Tout droit vers Antioche.
Il y avait un grand rassemblement de Turcs et de
païens ; Tandis qu'il court, il ensanglante la voie.
En montant parmi les rues de la cité célèbre. La gent du démon en fut très-effrayée, Ils disent l'un à l'autre : « Cette nation est endiablée,
LA CHANSON D*àNTIOCHB. 179
« Maudite soit la terre où elle est née I
(( Que celui qui a frappé ainsi ait une mauyaise destinée !
« S'il frappe^ de même les autres, notre nation est exterminée,
tt Et Ântioche prise, et la terre rayagée. »
Des Turcs qui combattent on entend un tel bruit,
Que la terre en retentit d'une lieue loin.
Mille hommes de la gent infidèle virent le coup,
Qu'on ne vit plus depuis ni en combat ni en mêlée.
Un messager s'en va au palais.
Il conte les nouvelles à Garsion d'Ântioche :
n Sire, fier amiral, pour Mahomet, écoutez :
(( Les chrétiens et les vôtres combattent en ce moment;
(c Si vous ne les secourez, cela ira mal. »
Grarsion prit un cor, le sonna quatre fois;
Les païens courent aux armes, chacun s'avance;
Mais nos chrétiens^ que Dieu aime,
S'évertuent sur les Turcs, ils n'en épargnent aucun;
Plus il vient de païens, plus chacun en tue,
Le combat fut terrible de côté et d'autre ;
Garsion d'Ântioche monta aux fenêtres.
Et appela son fils Sansadoine près de lui.
« Beau fils, dit Garsion, je ne vous mentirai pas,
(( Voyez quelle grande bataille ! mais elle durera peu,
« Car je sais que notre armée aura le pire sort;
« Celui qui échappera devra être très-joyeux. »
Quand Sansadoine Tentend, il soupire tendrement;
Il allait s'armer, quand son père jure
Par Mahomet et Apollon que grand tort il en aurait,
Qu'il verra quelle puissance aura son Dieu,
Et lequel de lui ou du Dieu des Français vaudra le
mieux.
S'il n'est pas le meilleur, que félon soit celui qui désormais l'honorera !
« Sire, dit Sansadoine, qu'il soit comme il vous plaira.»
Or nous laisserons ceux-là, nous dirons des barons :
Au pont de Feme le carnage fut grand,
Ils frappèrent bien en la bataille, Tancrède et Bohé-
mond, Robert de Normandie et Robert le Frison, Le comte Lambert de Liège, et le riche Gaidon, Et Thomas de La Fère et Conan le Breton, Enguerrand de Saint-Pol et sire Raimbaud Creton, Rogier de Bameville, Beaudoin Cauderon, Et le duc Godefroy qui est plus fier qu'un lion,
LA CHANSO!î D'ANTIOCHE. 181
Beaudoin et Ëustache à la belle tournure, Guillaume le Charpentier, Anselme de Valbeton Et sire Alain de Nantes, et Foulques de Glermont, Et sire Hugues le Grand, frère du roi Philippe. Ne sais tous les nommer tous, pour ce nous les laisserons.
Mais Teau est profonde, et le pont est étroit, Il tomba dans le Feme tant de félons Sarrasins, Que Peau s'en arrêta comme le dit la chanson. Le roi Tafur y combat avec ses compagnons.
Sur le pont d'Antioche le combat fut grand ;
Les chrétiens ont mis les Turcs en une si grande détresse.
Qu'ils en ont occis dix mille avec leurs épées,
Et quinze cents d'entre eux sont lancés dans le Feme;
Celui qui tombe dans Feau est sûr de périr.
Quand les Turcs voient les Français qui les ont ainsi surpris,
Qu'aucun d'eux ne peut être garanti contre eux,
Ils entrent dans la ville à qui mieux mieux.
Et les Français les poursuivent, ils ne les quittent pas.
Le baron Rainaud Porquet, un chevalier de prix,
S'est glissé dans Antioche avec les Turcs ;
183 LA CHANSON D'ANTIOCHB.
A rentrée de la porte, il fit un tel abatis, Que quinze Sarrasins ont la tête séparée du buste . Dieu I pensez au baron, vous qui fûtes mis en croix, Car les Turcs ferment la porte ; de cent côtés on l'attaque , Et le baron se défend en chevalier hardi.
Les Turcs ont tué son cheval avec leurs arcs de corne, Il est tombé mort sous lui; le baron est descendu Prés d'une fortification sous une arche voûtée, Là Rainaud se défend, il a mis son écu devant lui, Celui qu'il atteint est bien sûr de la mort.
A présent je laisserai le baron, que Dieu lui 'soit bon
amil D'ici à peu vous entendrez s'il fut mort ou sauf. A cette heure écoutez des Turcs que Dieu a maudits, Qui par delà le pont sont restés vivants dans les champs. Quand ils voient les portes et les poternes fermées, lis ont grand' peur de la mort, ils restent ébahis, Droit à l'eau du Ferne les voici revenus ; De plein élan ils s'y jettent, ils se mettent à nager. Vous eussiez entendu crier les païens et les Arabes, Et invoquer Mahomet à grands cris.
LA CfllRSON D'IHTIOCHE. 183
Les Turcs yoat nageant au courant du Ferne, Aux poteaux du pont il s'en attache quelques-uns, Mais à leur rencontre vont nos hardis sergents, Et avec leurs glaives de fer ils les repoussent dans
Teau ; Us en blessent beaucoup dans les jambes et dans la
poitrine, Et les Turcs retombent dans le courant de Teau ; Les chrétiens les tuent, ils n'en épargnent aucun. Tellement que Teau et les arches en sont sanglantes. Cependant Bohémond et Tancrède de Fouille, Et Evrard de Puisac et Robert le Normand, S'écrient à haute voix: «jChevaliers, eu avant I Prenez garde que ceux-ci ne sortent de l'eau en nous
raillant. »
Il y avait dans le Feme, sous les arches du pont,
Des piquets ou les Turcs prennent des poissons avec
des engins.
Deux cents Turcs y nagèrent et y furent arrêtés, lis étaient sans armes, ils n'eu ont aucutie.
Les -chrétiens les regardent en aval et en amont,
Et se disent Tun à l'autre : « Par tous les saints du
monde, (( Ce sera une grande honte si ces païens s'en vont. » Bohémond s'écria : « Nos bons nageurs, que font-ils ? (( Si nous n'avons leur aide, ceux-ci nous échapperont. » Seigneurs, or écoutez ce que fit Raimbaud Creton.
Raimbaud Creton était preux et intrépide,
Il n'était pas grand, ni long, ni étendu.
Mais il était petit, bien formé et membre.
Quand il a vu et regardé les mécréants.
Il est descendu de son cheval de bataille, Et le plus tôt qu'il peut il se jette dans l'eau. Le baron a tant nagé qu'il est venu au pont.
Il porte avec lui sa lance et son épée émoulue; Il fut loué ce jour-là par les princes et les ducs.
Les Turcs sont sous les arches, où ils ne peuvent que
gémir.
Ils ont grand' peur de la mort et d'avoir la tête coupée.
Mais ils ne pensent pas qu'on les atteigne là ; Je crois bien que la nuit ils auraient pu s'en aller. Quand nos barons voient que là ils pourront rester, Ils s'en vont forts dolents; nul n'ose entrer dans l'eau, Elle est rapide et profonde, elle est fort à redouter. Et ceux des murs tiraient, et lançaient des traits d'arbalète, Plus que la pluie ne peut voler en l'air.
Mais écoutez ce que fit Raimbaud Creton le J)aron; Jamais de plus grande prouesse nul homme ne parlera. Il délaça son casque, mais il garda son haubert. Car il ne voulait pas désarmer tout son corps. Et il porta aussi avec lui sa lame d'acier luisant Et prit une grande lance ou fer d'outre-mer.
Le baron sait bien nager, il ne craint pas d'enfoncer ; II se met dans le Ferne, puis il se prend à nager Tout droit vers cette partie où il a vu aller les Turcs. Le baron nage tant (que Jésus le puisse sauver !) Qu'il se prit aux poteaux et commence à grimper. Les Français viennent à la rive pour le regarder. Très-pieusement ils invoquent Jésus, Et le saint sépulcre où ils vont reposer, afin Qu'il laisse Raimbaud Creton revenir sain et sauf. Chacun demande en sa prière que Dieu puisse le sauver.
186 LA CHàNSON D'ANTIOCHB.
MaiutenanI Raimbaud Greton est au poteau où il s'attache; Il grimpe en remontant^ comme un vaillant cheyalier, Jusqu'à une claie où il se met à genoux, A gauche de Tarcbe où il vit les Turcs blottis Sur une estacade qu'ils avaient établie là.
Raimbaud Creton allonge la lance au fer bnini, Et frappe un Turc si droit au milieu de la poitrine, Que la lance passe outre ; le cœur en est partagé. Quand les paKens l'ont vu, les voici ébahis.
Ils croient qu'il y a plus de barons, Ils ne peuvent se défendre, même les plus hardis. Quand la lance est brisée, Raimbaud ne se ralentit pas. Il tire l'épée à la lame bien fourbie, Il tombe sur les Turcs et frappe en chevalier choisi; Il leur tranche la tête, les bras et la poitrine, Les jambes et les pieds, les fronts et les cerveaux ; Il en a sur deux cents occis la moitié, Et le reste s'est jeté dans l'eau; Ceux-là sont emportés par le Feme. Tous ont péri.
LA CHiasO!! D'AITIOCHE. 187
Oaand Raimband eut tué et démembré les Turcs,
n tira et jeta les corps dans l'ean,
Et le Feme les emporte dans le cooraDt.
Il fut regardé par Tingt mille Praoçais;
Fortement loué et honoré par les barons.
Et TéTéqae do Pny, qui est sage et prenx, le bénit,
Au nom de Dieu, qui sôufiit en croix,
Le céleste Roi de gloire, par qui le monde est sauvé.
Raimbaud Creton descend, il a glissé en bas.
Les Turcs qui sont sur le mur lui crient fortement
En langue sarrasine : « Méchant, tu n'échapperas pas ! »
Ds tirent sur lui des flèches empennées;
Le haubert de son dos est rompu et fiaussé,
n est blessé dans son corps en quiuie endroits ;
Le sang vermeil coule par les plaies.
Nos Français lui crient : « Sire, yenei vite !
a Vous nous rendrez très-dolents si vous y restez,
a Car jamais, dans aucnn temps, vous ne serez remplacé ! »
Raimbaud Creton les voit; il s'en retourne vers eux
En nageant très-faiblement, car il était fort blessé ;
Et les Turcs lançaient des dards et des carreaux à foison;
188 LA CHANSON D'ANTIOGHE.
Dans le dos et dans la tête le baron fut atteint.
Raimbaud Creton se pâme, il est allé au fond;
Que Dieu Tait en sa garde, par sa bonté !
Quand les chrétiens le voient, ils ont mené grand deuil.
Le saint sépulcre fut invoqué et imploré.
De légers valets s'avancent, ils ôtent leurs habits ;
Ils sont quatre-vingt-quatorze, on les a comptés.
Qui tous se jettent dans Teau, chacun est déshabillé.
Et nos autres Français les préservent des Turcs.
Or écoutez le grand miracle, jamais vous n'en entendrez
de meilleur :
Raimbaud Creton s'est désarmé dans Teau, Par Tordre de Dieu son haubert fut ôté.
Et par range saint Michel il fut relevé en haut. Quand les nageurs le voient, il fut saisi de vingt côtés, Ils l'amènent à la rive, chacun s'y donne peine; Par les jambes et les bras, ils l'ont tiré de l'eau; Il n'était pas mort. Dieu en soit adoré !
Ce jour-là il fut baisé et accolé sur le rivage; Du sang qu'il a perdu il est tout décoloré; A la tente du duc de Bouillon il fut porté.
Et là il fut couché sur le tapis brodé.
Celui-ci fit venir un médecin courtois et savant, Jusqu'à ce qu'il fût guéri de ses plaies et rétabli. Il était bon chevalier et il fut aimé de tous. Puis il fut à Jérusalem quand elleiut conquise,
Et il baisa le sépulcre où Dieu a reposé,
Et les autres reliques, comme vous Tentendrez,
Si je vous dis la chanson et si je suis écouté.
Nos barons retournèrent aux tentes et au camp.
Ce jour-là les nôtres prirent Tamiral des Esclavons ;
Au pavillon d'Hugues le Grand il fut emprisonné.
Il était neveu de G?irsion, il était né de sa sœur.
Quand il le saura, il en sera désolé.
Je le laisserai un peu jusqu'à ce qu'il soit renvoyé.
Je vous dirai avant, si vous voulez m'écouter,
Comment Reynaud Porquet fut tiré du cellier.
Là, dedans Àntioche quand il a regardé,
Il vit la porte close et le fléau fermé,
Ce dont il crut en vérité qu'il est assuré de mourir.
Le Seigneur est invoqué doucement par lui :
<f Glorieux Sire Père, qui souffrîtes sur la croix,
« Ayez compassion de mon àme , car mon corps est
fini, « Je n'aurai ni prêtre ni clerc pour me confesser; « Vous savez, Dieu, les péchés dont je suis chargé, « Seigneur, c'est ma faute I pardonnez-les-moi. « Ahl belle amie, jamais vous ne me reverrez, « Ni moi vous, ni vous moi, j'en suis d'autant plus
triste.
« Ce matin quand je partis, et que je m'éloignai, « Vous me baisâtes quatre fois, par grande amitié :
190 Là CHANSON D'ANTIOGHB.
« Que celui qui tow fera du bka mX récovbpeBsé de
Dieu, « Et vous, Robert de Flandre» yaiUant homBfie de raoa
pays, u Je YOttSk eaToie» num saluk (Dieu Yo«a te fsiss» eo-
tendreX (( Et à tous les baxoQS qui sont rassemblés ki. »
 ces mots, il s'est appuyé au mur;
Il n'a fçmt de daager derrière ltti„ deya»i U eeA fort
assailli.
XLIY
Or écoutez, seigoeurs ((|ae Dieu yous doafte gloire 1 X Comment ReyoaudPorquet fut doijjioureisksemjesii^ Uaité^ Mais avant qu'il fût pris il occit maint des teiirs.. Les Turcs et les Sarrasins Tassaillent avec vigueujr, Et le baron se défend comme un vaillant chevalier. Devant la porte d'un cellier il tient son épée^ Et les Turcs l'enviroanent et l'assaillent, Reynaud fait un élan et blesse un aumaçor ' . Il le pourfend entièrement, plusieurs le vireat;. Et la m<;|itié eu toaibe;. on pousse die grande, cris.
* Mot ttré de l'arabe Omara-khor ; il peut r^juke au «Mil eoB« nétable (Glossaire de la langue r9ma«B).
Les mauvais déloyaux s^étonnenli de ce coup, Et un Turc va l'aonoi^cev à Gai sien dans sa tour.
« Sire, dil le païen, je vous apporte une nouvelle ; « Là-bas il y a un Français qui fait grand mal aux
nôtres, « Par lances ni par flèches on ne peut le défaire. <( Il a fendu di'un coup Faumacoar de Mon tire. » Quand Garsion Tentend, il pense enrager :
(( Ab! dit-il, quelle gentt qu'ils soient maudits, ((Entre eux tous il» ne peuvefit diéfaire un Fraa*
çais ! »
Il s'arme promptement sur un tapis de ^yrie Et monte à cheval, une grande force *le suit; De voir le Français chacun est avide.
Que Dieu Tait en sa garde, lui qui est médecin de to«s
les maux t Car s'ils étaient raille, il n'en échapperait aucun*
Garsion chevauche fort en colère, Avec son fils Sansadoine; beaucoup de seigneurs les suivent ;
Car. ils désirent fortement voir le Français.
Par devant le cellier, dans un enfoncement,
Garsion se retire pour être en sûreté.
Autour de lui viennent plus de mille cinq cents Turcs,
Il n*y en a pas qui ne crie douloureusement :
« Ahi I roi d*Antioche, quel deuil et quel tourment
« Nous a faits ce Français par ses exploits !
« Sachez que c'est le seigneur sur lequel toute Tarmée
compte ; « Qui pourrait le prendre vif ferait plaisir à bien du
monde, (( Ëfpar lui nous aurions la paix et un arrangement. » Quand Garsion Tentend, il va en avant, Il appelle proraptement Reynaud Porquet :
« Chevalier, qui es-tu ? ne me le cache pas. » Le baron répond : « Je le dirai véritablement ; « On m'appelle communément Reynaud Porquet.
(( Je suis de haut parage, moi et toute ma famille. « Je vois venir mon jugement, ma mort et mon tourment; (( Je souffrirai la mort pour Dieu et pour mon salut, (( Mais avant je prendrai vengeance de ces Turcs. » « Vassal, dit Garsion, vous parlez follement. »
LA CHANSON D*ANTIOGHB. 193
« Reynaud, dit Garsion, vous avez une folle idée;
« Faites ce que je vous dis par cet accord :
« Croyez à Mahomet et à notre Dieu Tervagant,
« Et je vous enverrai à Tamiral Soudan,
« D vous fera aumaçor ou roi ou amiral.
« — Païen, dit Reynaud, que vas-tu préchant?
« Ni toi ni tous tes Dieux, je ne les estime pas un
besant.
« Pour venger le Dieu rédempteur, « Je vins en ce pays, contre votre nation mécréante, (( J'en ai tué trois cents à ma connaissance, « Et, si je puis, j'en ferai encore autant ou plus « Si je prends cette ville, j'aurai le cœur joyeux, (( Je donnerai ce palais à Bohémond le vaillant, « Fils de Robert Guiscard, le hardi combattant; « Puis nous irons, s'il plaît à Dieu, en Jérusalem, (( Et nous prendrons le sépulcre où Jésus souffrit, « Et nous conquerrons la terre d'ici jusqu'en Orient. » Quand Garsion l'entend, il se met en grande colère. Il crié à haute voix : « Que faites-vous, Persans? « S'il n'est pas mort ou pris, vous serez des lâches. » Garsion descendit de cheval à l'instant.
Par la porte de la maison il vint au cellier en courant,
194 LA CHANSaïf D'ANTIOCHE.
Et avec lui vinrent plus de trois cents païens. Ils frappèrent Reynaud Porquet de leurs dards, Et ceux de dehors lui jettent des traits nombreux, Et le baron se défend en bomme vaillant.
Du premier coup il tue le fière de Tamiral, De l'autre PrincipTe, du troisième Malquidant, Du quatrième le roi desAsnes, du cinquième Reboaat, Au sixième Clariel, au septième Morgant; Les païens lui courent dessus en cvi^at tou» eiiseiD>ble : Les mécréants ont pris Reynaud Porquet.
Ils le frappent tant de leurs massues qu'il est tODt sanglant.
Et qiie te sang lui jaillit par la iMmcbe, Et lui demanda à Di-eu le Père totit-puissant Qu'il ait pitié de son àme^ dans sa bonté.
Les Sarrasins ont pris Reynaud Porquet,
Avec de grandes massues de plomb ils l'ont fortUessé ;
Les Turcs l'auraient déjà tué eu cet endroit.
Quand Garsioa s'écrie et a juré par Mahomet
Que le Français ne sera plus frappé ni tourmenté,
Et que si quelqu'un le touche, il le payera chej?;
Sansadoine, son fils, l'a délivré des Turcs.
Garsion vient près de lui, il lui a ôté son épée,
LA. ':hanson D*ANTI0GHB. 195
Ils le hissent sanglant et tout pâle sur un cheval.
Les Turcs Tont mené au palais de Garsion,
Ils ont jeté un tapis au milieu de la salle,
Là les païens ont désarmé Reynaud Porquet.
Garsion rappelle, il lui a demandé :
(( Dis^ Reynaud Porquet, qu'as-tu pensé?
(( Croiras- tu en Mahomet et en sa sainte bonté?
({ — Non, dit Reynaud, pas plus qu'à un chien mort.
« Pour Dieu, tuez-moi, je l'ai beaucaup désiré. »
Garsion répond : « J'ai une tout autre pensée. »
Le roi l'a recommandé à un de ses bons médecins,
Et ils l'ont guéri de ses plaies et rétabli.
Il y avait avec lui vingt Turcs qui en tout temps l'ont
gardé,.
Néanmoins ils l'avaient attaché à une chaîne. Il fut vêtu et chaussé à sa volonté,^ Il eut en abondance à boire et à manger.
Il fut souvent promené en bas de la cité.
Ahi I on lui fit bien, payer tout cela, Comme vous l'entendrez avant le soir, Si vous faites tant pour nM)i que j,e vous l.e conte.