CHANT V
ARGUMENT. — Le roi Tafor et ses ribauds déterrent les Sarrasins morts et les mangent. — Une trêve est conclue, mais violée par Tafur. — Garsion se venge sur Reynaud Porquet, avant de le renvoyer au camp des Croisés. — Mêlée des chrétiens et des Turcs. — Victoire des chrétiens. — Garâou fait demander aide au soudan de Perse, qui promet du secours. — Oracle de Tidole Mahomet. —La mère de Corbaran s'efforce en vain de le retenir.
A cette heure, je veux vous parler de nos chrétiens Qui sont dehors au camp; ils eurent une grande disette ; Ils n'eurent pas de vivres, ils sont tout éperdus. Sire Pierre THermite était assis devant sa tente, Le roi des Tafurs y vint avec une grande suite, Il y en avait plus de mille enflés par la faim ; « Sire, conseillez-moi par sainte charité, « Pour vrai nous mourons de faim et de misère. » Pierre répondit : a C'est par votre lâcheté ; « Allez, prenez ces Turcs qui sont là jetés morts,' « Ils seront bons à manger s'ils sont cuits et salés. » Et le roi des Tafurs répondit : « Vous dites vrai. » Il sort delà tente de Pierre, il a appelé ses ribauds;
LA CHANSON D'ANTIOCHB. 197
Ils furent plus de dix mille quand il les eut rassemblés ; Ils ont écorché les Turcs et ôté les entrailles, Et dans Teau et au feu ils ont fait cuire la chair ; Ils en ont beaucoup mangé, mais ils n'ont pas goûté de
pain.
Les païens furent trés-efifrayés de cela; Par Todeur de la chair, ils se sont approchés du mur, Les ribauds sont regardés par yingt mille païens ; Il n'y a pas un Turc dont les yeux n'aient pleuré. u Ahil sire Mahomet, quelle grande cruauté, ({ Prends donc vengeance de ceux-ci, qui t'ont fait cet
affront !
« Quand ils mangent nos gens, ils sont dénaturés, (( Ce ne sont pas des Français, mais des démons vivants.
(( Que Mahomet les maudisse, eux et leur chrétienté, (( Car s'ils le peuvent, nous serons tous déshonorés. )>
Le roi des Tafurs est un peu ranimé.
Lui et sa compagnie qui est nombreuse.
Avec leurs couteaux tranchants et affilés.
Ils écorchent les Turcs en bas dans la prairie,
 la vue des païens ils les ont coupés par morceaux.
196 LA CHANSON D^ARTIOCHI.
Dan» l'eau et sur les charbons ils les ont fait cnire,
Ils les mangent volontiers sans pain et sans sel ; Et se disent Tun à l'autre: « Carême prenant est commencé, (( Ceci vaut mieux que chair de porc ou jambon à
l'huile, « Damné soit qui mourra, tant qu'il en aura aasesl » Le roi et ses barons se traitent bien et richement, Bes Turcs qu'ils rôtissent le fumet est monté. Le bruit est répandu dans la ville d'Ântioche, Que les Français mangent les Turcs qu'ils ont tués. Les païens montent aux murs en foule, Les murs sont aussi couverts de païennes ; Garsion est allé aux plus hautes fenêtres, Et son fils Sansadoine, et son neveu Isaac.
Il y en avait mille tant jeunes que barbus; Garsion leur a dit : « Voyez, par Mahomet, (( Ces diables mangent nos gens; là regardez! Le roi Tafur regarde, il voit les païens assemblés, Et les dames et les pucelles dont il y avait beaucoup. Il assemble tous ses ribauds, il les a menés Tout droit au cimetière, ils ont déterré les corps. Ils les ont tous ensemble réunis en un tas.
Ils ont jeté les pourris dans le Ferne, Ils écorchent les autres, les font dessécher au vent. Le comte Robert y vint, Bohémond et Tancrède,
LA CHAHSOlf D'ANTIOCHE. 199
Et le duc de Bouillon qui inspire le respect,
Le comte Hugues le Grand les accompagne,
Et révoque du Puy, le ^age,
Et tous les barons, pas un n'est resté.
Mais chacun d'eux est bien couvert de fer et armé.
Devant le roi Tafur ils se sont arrêtés,
Us lui demandent en riant : a Gomment vousi trouver-
voua?
« — Par ma foi, dit le roi, je suis très-bien réconforté, « Si j'avais à boire, j'ai assez à manger. )> Le duc de Bouillon dit : « Sire roi, vous en aurez. » De son bon vin on lui présenta une outre, Le roi Tafur en but, puis elle fut livrée aux autres. Garsion était appuyé aux fenêtres du palais; Il appelle Bohémond, il fut entendu, Il a aussi nommé le comte Hugues :
<( Seigneurs, dit Garsion, vous avez mal çigi, « Vous écorchez nos gens, vous avez déterré les morts; « Sachez, par Mahomet,, que vous faites une grande vilenie. )) Bohémond répond : « Ce n'est pas par notre consentement.
(( Jamais nous ne l'avons commandé, vous le croiriez à
tort.
« C'est par l'ordre du roi Tafur, qui est leur chef; « Une troupe diabolique, sachez-le en vérité I
300 LA CHANSON D'ANTIOCHB.
(ills aiment mieux la chair des Turcs que paons
épicés, « Le roi Tafur ne peut être dompté par nous tous. »
<( Bohémond de Sicile, dit le roi Garsion,
« Si vous le voulez octroyer, nous ferons une trêve de
quinze jours.
(( Et si nous pouvons avoir une conférence, nous nous.
accorderons, (( Nous avons pris ici un de vos compagnons, (( Il dit même que Reynaud est son nom, « Et vous avez aussi mon neveu en prison.
« Si vous voulez le donner nous rendrons l'un pour
l'autre, « Selon les conventions que nous ferons.
« — Sire, très-volontiers, a dit Bohémond, (( Mais avec les barons de France nous tiendrons conseil, « Après, nous vous le ferons savoir. »
Et le roi répondit: « Nous vous l'octroyons. » Bohémond et sire Hugues assemblent les barons. Ils leur content la proposition; ceux-ci répondent: « Sire, répétez-lui que nous le ferons volontiers, « Ce sera une grande joie de ravoir Reynaud,
LA CHAirSON D'AMTIOCHE. 90]
c( Il n'y a pas de meilleur chevalier entre nos compagnons.
(c Donnez quatre jours de trêve, nous vous y autorisons. »
Bohémond s'éloigne, piquant des éperons,
Avec lui est le comte Hugues, sur un cheval gascon ;
Les deux barons viennent près du roi :
« Grarsion, dit le duc, écoutez-nous;
ce Nous vous donnons quatre jours de trêve, et pas plus ;
<c Si vous voulez faire la paix, nous ne refuserons pas,
« Et si vous ne voulez pas, nous en conviendrons.
« Je ne vois pas d'accord à faire si nous n'avons la ville.
« Si vous voulez la trêve, nous vous l'accordons.
(c — Et nous, dit le roi, nous en donnons notre parole;
(( Mais que nous puissions enterrer nos morts païens.
« Ici vous ne viendrez pas, et nous n'irons pas dehors. »
Le duc répondit : « Nous le promettons,
<c A moins que nous ne venions à parlementer et à discuter. »
Ainsi ils consentent à la trêve sans plus de débats.
La trêve est commencée, chacun y consent.
Bohémond s'en retourne, et Garsion s'en va.
Ce jour-là, à Antioche, un païen mourut;
202 Lk CHANSON D'ANTIOGHE.
Il était fils d'un amiral aimé de Garsion :
Il gardait une des principales portes vers le nord.
Le père du païen mort envoya chercher le roi Garsion,
Le roi reçut le message et y fut volontiers;
Pour la mort du païen il mena un grand deuil.
Le père arrangea bien son enfant ;
Quand il Teut fait bien vétir^ il Tarma
De toutes les armes qu'il portait en la bataille :
Bon haubert et bon casque qui jette une grande clarté,
L'épée qu'on lui ceignit fut forgée par un très-bon
armurier, Puis Galand l'acheva et la trempa un an, On l'appela recuite^ parce que deux forgerons la firent. Quand il l'eut aiguisée, il l'essaya sur un tronc. Et jusqu'à terre il le fendit et le coupa.
Alexandre, qui conquit le monde, la posséda d'abord. PuisPtoloméus, puis Judas Macbabée.
L'épée a été de çà et de là Jusqu'à Vespasien, qui vengea le Seigneur; Il l'offrit au sépulcre où Dieu ressuscita.
Cornumaran, père de Corbadas, l'eut ensuite.
Il la donna à celui qui livra Jérusalem.
Celui-là ne resta plus un jour dans la ville, Il vint à Ântioche, où il s'établit, Il épousa la sœur de Garsion selon la loi.
Dont naquit le païen qui a l'épée à son côté.
LA CBAlfSO!! D'AITIOCHK. S03
Quand il fut bien anné, on le conronna conune un roi,
L'émir Garsion demanda mille Turcs la nuit ;
Us emportent le païen mort, ils veulent l'enterrer,
Garsion et le père cheyauchent avec eux.
Ils sortent d'Antioche par une porte écartée.
(( Seigneur, dit Garsion, écoutexHuoi.
a Si les Français nous ^lerçoivent, ce sera mauTaise afiEaire,
c( Car le roi des Tafurs déterrera notre mort,
tt Et quand il sera déterré, il le mangera.
tt — Sire, dirent les païens, jamais nul ne le saura, o
Dans un vieux cimetière, où Ion va rarement,
lis enfouissent le mort, chacun y aida;
Le père posa une image à sa tête.
En rhonneur de Mahomet qu'il servira toujours.
Et lui mit sous les pieds deux mille besants.
La bière où on le déposa était très-bonne.
Ils out enterré le mort, et chacun s'en est retourné.
Depuis lors jusqu'à primas le père le pleure et le regrette.
Le lendemain au matin, quand le soleU se leva,
Garsion s'appuya aux fenêtres du palais,
Et vit l'armée des Français dont il s'émerveille,
Il s'en tourmente fort et invoque Mahomet.
Garsion est monté aux fenêtres de marbre, Il voit Tarmée des Francs qui est très-nombreuse ; U invoque Mahomet, il se tourmente fort :
(( Apollon ! quel grand peuple est ici rassemblé ! a Ils ne s'en iront pas avant d'avoir pris ma ville, « Mais il me vaut mieux être mort que déshérité. » Il a imaginé une grande félonie :
Il fit venir Reynaud Porquet, on le lui amena. Il fut richement chaussé et habillé : « Reynaud, dit Garsion, vous viendrez avec moi ; « Si vous pouvez m'accorder avec vos Français, « Vous serez à jamais riche et puissant. »
Reynaud Porquet répond : « Qu'il soit comme vous commandez. »
Garsion d'Ântioche est monté sur son cheval, Et son fils Sansadoine est allé avec lui; Il mène quinze mille païens tout équipés.
Bohémond fut appelé à la porte d'Hercule, Avec le duc de Bouillon et Tancrède de Pouille, Le vaillant comte Hugues le Grand ; Le duc de Normandie est allé avec eux.
Et ils n'ont pas oublié Robert le Frison.
Tous nos barons y vont, ils sont nombreux.
Que Dieu soit à leur conférence et la sainte Trinité I Car un grand bien leur sera proposé ayant yépres, Et s'ils Tacceptent, ils rachèteront bien cher : Maint chrétien en sera occis et déchiré.
L'assemblée des barons s'établit sur le pont.
Garsion les appelle, et il leur parle ainsi :
(( Seigneurs , je tous donnerai une grande partie de
mon trésor, (( Et TOUS aurez Ântioche en votre pouvoir, a Quand vous aurez "pris Jérusalem.
(( Vous me rendrez mon neveu l'émir de Perse, (( Et vous reprendrez Reynaud sain et sauf et en vie, « Et avec tout cela je vous donnerai, pour vous venir
en aide, •
(( Trois cents sommiers chargés de vivres. »
La convention fut jurée et affirmée; Mais le duc de Bouillon n'y veut pas consentir Avant d'avoir Reynaud et le donjon.
Quand Garsion l'entend, il rougit de colère.
906 LA CHANSON D*ANTIOCHB.
Quand Garsion voit qu'ils ne feront rien,
Il appelle nos barons, il leur dit doucement :
« Seigneurs, ne croyez pas qu'il y ait trahison,
tt Car je ne le ferais pas, dussé-je être brûlé.
a Vous pourrez voir à l'instant si je vous hais ea
rien. »
Alors il fait venir Reynaud Porquet en sa présence, Monté sur un mulet richement caparaçonné.
Nos barons lui demandent comment il est traité, Et il leur raconte toute sa position, Que Garsion le fait honorer grandement.
Quand nos barons l'entendent, ils en sont fort joyeux. Et ils se disent l'un à l'autre : « Il tiendra bien la convention. » < Tous auraient été trompés, saches-le vraiment, Mais le duc dit toutefois t «i Je n'en ferai rien, (c Si nous n'avons le palais tout à nous. »
VIÎI
Quand Garsion voit (le mauvais mécréant!)
Que par nulle manière il ne trompera nos Français,
Il appelle Bohémond ; son visage est irrité :
LA CHANSON B'ANTIOCHE. Wl
a Envoyez-moi moii lieveu, Témir dea Persaos^ < Que nos prisonniers soient écliangésTun pou? l'autre. (( — Par ma foi , tu Fauras , dit Robert de Normandie. »
Ils amenèrent Tamiral, qui était fort dolent, Car il avait été blessé de trois coups d'épieu ; On ne pouvait le guérir, car les plaies sont grandes; Quand Garsion k voit, son sang bouillonne, Il voit qu'il ne xecouvrexa jamais la santé.
Garsion d'Antioche a vu que son neveu
Ne guérira jamais, tant il a perdu de sang.
Il fut plein de fureur et il eut le cœur irrité;
Il a juré à voix basse, par Mahomet et Cabu,
Que jamais il ne rendra Tun pour l'autre,
Mais que Reynaud Porquet sera cbèrement vendu.
« Seigneur, dit Garsion, je suis vieux^
'( Vous savez bien quelle fut notre convention;
(( Je ne porterai contre vous ni lance ni écu,
(( Et, selon mon pouvoir, elle sera maintenue.
(( Je vais éloigner mes gens sortis debors avec moi ;
(( Je ne veux pas qu'ils connaissent notre arrange*
ment; « Vous aurez la grande tour, le palais Capalu ;
« Je compte vous le rendre de telle sorte que cela ne
sera pas su. n Quand nos barons Ten tendent, chacun le salue.
Garsion a appelé son neveu,
Il a raisonné avec lui doucement, à basse voix :
{( Comment l'armée se comporte-t-elle, sont-ils bien
repus?
( — Nenni, par Mahomet, oncle, mais ils sont affamés ; ( Car ils n'ont point de vivres, ils en sont éperdus. ( D'ici à huit jours ils seront déconfits, ( Car les deux tiers sont enflés par la faim. ( Gardez-vous de rendre la cité à cause de moi, ( Car c'est fini de moi ; ils m'ont blessé à mort. »
Garsion, en l'entendant, a tendrement pleuré,
Il appelle nos barons, il prend congé d'eux,
Il le lui ont donné volontiers, de bon gré.
Écoutez ce que fit le roi Tafur :
Tandis que les Francs et les païens parlaient ensemble,
Il a pris un aumaçor qui avait nom Josué. ^
Voilà un Sarrasin qui le conte au roi.
Quand Garsion l'entend il entre en colère;
Il médite en son cœur une grande félonie.
Il a mandé prompxement à Bohémond
LA CHANSON D'ANTIOCBE. 209
Qu'il vienne devant la tour pour lui parler,
Bohémond y vint. Le roi Ta appelé :
« — Seigneur, dit Garsion, vous avez mal agi;
« Vous avez enfreint la trêve que nous avions jurée,
« Vous avez pris Taumaçor, là dehors, dans ce pré, »
Et Bohémond répond : « Jamais nous n'en avons eu la
pensée ; « Et s'il y en a quelqu'un des vôtres emprisonné, « On vous le rendra à votre commandement.
« Vous feriez mal d'en douter, n'y pensez pas. « — Va donc, dit Garsion, tu m'as rassuré. »
Bohémond revient, il descend à sa tente, La nuit ils eurent abondamment à manger.
Le roi Tafur a amené son prisonnier; Il l'a donné à Bohémond de Sicile, Le baron le reçoit et l'en a remercié.
Il le retient cette nuit, il a soupe avec lui. Et le roi Garsion a le cœur gonflé ; Le lendemain, il se leva quand il fut jour.
Puis il manda tous ses conseillers dans son palais : (( Seigneurs, dit Garsion, je vous dirai mon idée; (( Les Français nous ont assaillis par cruauté, (( Je n'aurai point la paix de toute ma vie (( S'ils n'ont cette cité et le palais.
« Par Mahomet, j'aime mieux avoir la tête coupée! (( Ils tuent nos gens avec une grande cruauté ;
« Hier ils ont pris VauiDaçor^ à présent Us VoskX emprisonné,
« Et ils étaient en trôye ; Us. ont été f^ux envers moi.
(( Mais par la foi que^e. 4ois à Maboniiet que i'aun^,
(( Je le ferai payer au Fraudais qui est ici.
(( Avant que je le rende, je Taurai tellement arrogé
(( Qu'il ne fera plus jamais, ri^u ^ sa vie,
(( Et que par lui jamaîa un ch^eyal ne sera éperouAé. »
Garsion, pleiA de colère, a cUt & haute voix :
« Allez, ameues^, ici, le Français infidèl^e. w.
Les païens y courent çt le lui out amené.
Garsion d'Anlioche e&t foït courroucé ;
11 fait mettre uu^ tabte^uir deux marbres polis<^
Elle était grande et large, fait<^d'uQe pièce del^ois apl^r
nie, Garsiou appela huLl; païen» maudits :
« Il u*y a plus féloa que vous en tout ce pays i «Prenez HeyQiaud Porqu^t qui a tué. tant de Tuiîcs, <( Qu'il soit étendu sur cette tabl^;, (( Qu'avec le soufre et 1^ feçs chauds il ait les. jarrets
« brCilés^ il Et les neilset les veipes tout g];i]lés et uoircis ;
LA CHAUSON D*ANTiaCHE. 211
(( Tant que je. vivrai^ les Français seroat mes ennemis. »
Et ceux-là répondlrenlL : « Il sera n;ial arran<gé. » Alors Reynaud fut ss^si de toutes paita, Be cordes nouées U fut battu et blessé, Tellement que le san^ ea a coulé de trei^te endroits; Et il invoque Dieu, le Roi du paradis :
(( Glorieux Sire, Père, qui fûtes mis en croix; « Vous qui avez ressuscité de mort le corps de Lazare, « Garanti des lions le prophète Daniel, (( Soutenu et saurvé Jouas, dans h baleioie; ((Aussi vrai,, beaUi Sire, que vous naquîtes d'une
Vierge, (( Vous fûtes SUIT la terre, ebacun le croil de foi,; (( Treute-deux ans tout pleiOiS, TÉcrituire W raconte, u Vous fûtes m Jénusalem (que tiennent les Arabes). (( Là vous fûtes mené à la. boute et à la moxt. (( Les Juifs méchiants vou^ pendirent à la croix, (( Et LpHgin vous blessa (il était aveugle)^ a D'une lance au côté dont le fer était massif! (( Et le sang et l'eau (comme on me Ta appris) « Lui coula jusqu'au poing le long du boi^ poli, « Il l'essuya à sa joue, il vit alors la lumière;^ (( Puis il vous, cria merci, et vou3 lui doonites lie pardon.
« Danj& le 64pul.cre vous fO,tes coMcbé et enseveli,
« Et au troisième jour vous ressuscitâtes de mort ; « Vous fûtes dans Tenfer obscur^ « Et vous en fîtes sortir vos filles et vos fils : (( Comme il est vrai qu*ici je vous parle, « Ayez merci de mon âme, car mon corps est fini. » Alors il a frappé sa poitrine, et prie Dieu de lui pardonner.
Les Sarrasins ont pris Reynaud Porquet;
Ils Font étendu en croix sur la table tout de son long,
Ils lui ont lié les pieds et les bras,
Il lui ont cuit les jarrets avec le feu et le charbon,
Avec du soufre brûlant, puis après avec du plomb,
Et les veines des bras, et aussi chaque talon.
Reynaud pleure et crie à haute voix :
« Glorieux Sire Père, qui souffrîtes passion,
« Ayez pitié de mon âme et donnez-lui le vrai pardon.
(( Ahi! vous l'ignorez, beau sire Bohémond,
« Et vous, Hugues le Grand, et vous, duc de Bouillon,
« Qu'ainsi m'aient traité ces félons Sarrasins !
(( Jamais il ne serait pris de rançon,
« Des Turcs que vous avez dans votre prison î
« S'ils sont rendus pour moi, vous ferez une folie,
« Car jamais pour jouter je ne chausserai l'éperon.
LA CHANSON D'ANTIOCHB. 213
« Ni ne pourrai monter en selle sur un cheval.
a Si je pouvais vivre, par le corps de saint Siméon !
(( Je fendrais encore des païens jusqu'au menton. »
Par cette parole il irrite Garsion,
Qui de fureur le frappe de quatre coups de bâton,
De sorte que le sang lui coule sous le menton : ^
(( Méchant, lui dit Reynaud, tu fais une trahison;
« Tu m'as donné à manger, et tu m'occis à ton plaisir,
(( Tervagan et Mahomet ne te préserveront pas
(( Des chrétiens qui se vengeront sur ton corps. »
Garsion commanda qu'on délie Reynaud,
Puis il le fit donner à ses médecins ;
Ds guérissent ses plaies. Us font raccourcir ses nerfs.
Reynaud ne peut marcher et ne peut se tenir droit.
Garsion le fait bien vêtir et chausser,
Il le fait orner de riches habits de soie,
Puis il le fait mettre sur un destrier courant.
Il le fait bien lier aux arçons de la selle.
Pour qu'il ne puisse trébucher d'aucun côté,
11 le fait mener à la porte, et chevaucher.
Puis il appelle Bohémond qu'il vienne lui parler,
Et qu'il ramène son prisonnier, en échange du sien.
Bobémond y vint, avec maints chevaliers.
914 LA GBAirSOll DUNf IQCHV.
Et les ducs et les eomtes^ et les Bol>les seigneurs ; ReyBftud Porquet les ¥oit^ il cckiqineiiee à appeler : a Bohémond de Sicîle, pour Dieu je tous demande (( Et à tous nos barons^ je le demande aussi^
« Que TOUS ne repaies pas pour moi 1$ valeur d'un denier,
(( Car j'ai les jarrets euitâ, jamais je ne pourrsâ ^x.
(( lies Turcs m'ont fait attacher sur ce cbeyal,
«Je n'ai plus hesioiu de vivre, n'étant plus hm à rien. ».
Quand nos barons l'entendent, ils sont tous courroucés;
Ils laissent courir leurs chevaux, ils veulent le venger;
Mais les païens s'^ vont, tes maudits trompeurs,.
Et Garsion aussi, que Dieu lui envoie des maUieurs !
Us entrent dans la porter Us la font verrouiller,
Reyn^ud reste dehors^ que Jésus puisse l'aider I
Les chrétiens font sonner leurs cors
Pour réunir nos gens sur le pont^
Ils se sont bien armés quarante mille ;
Ils vont frapper à la porte, avec de grands pics d'acier;
Mais ils le fout pour rien ^ cela ne leur vaut pas un denier.
Car la porte était toute de' fer et d'acier.
Les Turcs avec leurs arcs de corne vont défendre les murs,
LA C&ÀNSOÎi !)»AÏITI0CHB. 315
U y eut un graad combat de traite et de jaYelines; Ce jour-là les nôtres ont subi un grand échec^ Led Turcs en oiit bien tué soixante sur le sable.
Seigneurs^ si vous aviee été là^ je puis tous dire potir vrai-,
Vous auriez très-bien pu dire et affirmer
Que jamais tous ne Vîtes d'armée agir si Taillamment.
Vous eussiez entendu Reynaud se plaindre et se lamenter,,
Et rappeler souvent son hardi courage et ses prouesses.
Sa mie en mène un tel deuil qu'on ne peut Tapaiser;
Elle arrache ses cheveux, elle déchire son beau visage,
Les barons lui ont dit : n Dame^ calmez-vous,
Il Car pour quelque deuU qu'on fasse, on ne peut le guérir. »
Nos barons s'assemblèrent, ils font appeler le roiTafut;
Ils ont fait couper la tête au neveu de Garsion
Et l'ont fait jeter dans la ville par un mangonneau.
Quand les païens l'ont vu, ils entrent en fureur ;
Ils font sonner l'appel dans la ville d'Antiochd,
Plus de soixante mille Couretit s'armer:
Us viennent à la porte, ils la font ouvrir.
ilG LA CHAÏSOX D'AHTIOCHE.
AJors il y eut grand combat à coups de flèches et d'épées;
Les chrétiens s'avancent [qui n'aiment pas les Turcs),
Et plus il en vient, plus ils en décollent ;
Ils en mettent à mort quinze mille cinq cents.
Les Sarrasins voient bien qu'ils ne pourront résister;
Ils rentrent dans la cité, ils font fermer la porte;
Dont vous eussiez vu les païens fort épouvantés,
Garsion lui-même commença à crier.
Et frapper ses poings Tun contre l'autre.
Tellement que le sang lui sort par les ongles.
Les Français sont au camp (que Jésus daigne les sauver I).
Ils se désarment deux à deux, puis ils se mettent à souper ;
Les princes et les pairs sont assis à manger ;
Quand ils eurent mangé, ils vont se reposer.
Ils se font garder «cette nuit par le comte de Saint- Gilles,
Et par toute sa suite jusqu'au point du jour.
Quand le jour parut et commença à édiùrer,
Nos gens se levèrent en hâte dans le camp.
Ils préparent leurs repas, ils alloment leuis feux
Ils mènent une grande joie, Dieu veuille les bénir !
Garsion d'Antioche se leva lentement,
Selon Tusage sarrasin il se fait habiller,
n met un manteau de soie, une robe de pourpre de Tyr,
Des chausses d'étoffe brodée blanche comme fleur de
lis.
Il va s'asseoir aux fenêtres de marbre.
Il regarde Tannée des Français qu'il ne peut voir tout
entière, Il entend les mulets braire, et les chevaux hennir. Et les vautours crier, et les braques aboyer ; il voit Les cuisines fumer, les chaudières bouillir.
Aller et venir vers la mer les sommiers Qui apportent des vivres pour ceux de l'armée. Ce qui fit savoir à Garsion qu'ils ne partiront pas Avant d'avoir pris Antioche et de l'en avoir chassé, Et s'ils peuvent le prendre, ils le feront mourir dans
les tourments.
Alors il pleure et se lamente, il ne peut s'en abstenir.
Garsion d' Antioche s'est grandement désespéré; Il a tordu ses poings, il a arraché ses cheveux. Il a mandé ses hommes dans son palais.
Il y a tant de païens assemblés,
218 LA CHANSON D'ÂN'^IOCHE.
Que le palais princier en fut tout rempli.
Garsion se leva et se mit au milieu d'eux :
« Seigneurs, dit Garsion, écoutez-moi.
« Quand j'étais jeune j'ai conquis cent royaumes,
« J'ai mis à mort maints chrétiens dans les tourments ;
<( A présent les Francs me haïssent j'en suis très-peiné.
(( J'ai occis les pères, je les ai maltraités ;
« Je suis sûr d'être par les enfants tué et dépouillé, *
(( Et mon fils Sansadoine en sera appelé misérable.
(( N'y aurait-il nul de vous qui fût preux et sage,
((Pour m'aller chercher du secours près du Soudan?
(( Car je tiens de lui ma terre et mes richesses,
(( Il est roi et seigneur de toute la Perse.
(( Celui qui ira vers lui sera bien assuré par moi
(( Que toujours il jouira en paix de ce qu'il aura en fief;
(( Et j'augmenterai ma rente de mille marcs d'or bien pesés;
(( Il sera toute sa vie mon ami et mon conseiller, n
Les païens se turent, aucun ne dit mot ; -
Quand son fils Sansadoine s'est levé.
Il s'est présenté aux pieds du roi son père :
(( Sire, dit-il, j'irai si vous voulez;
« Vous ne devez être abandonné par moi dans aucun besoin.
<( — Beau fils, dit Garsion, sois-en cinq cents fois remercié. »
De douleur et de pitié il s'est incliné vers lui, Les larmes lui découlent une à une sur le nez, n embrasse Sansadoine et le baise mainte fois.
Vous devez bien le faire, beau fils, dit Garsion,
Car de tout temps je vous ai bien nourri.
« Dans ma jeunesse, j'ai conquis ce royaume ;
(( S'ils ne me le prennent, il sera à vous.
« Le port Saint-Siméon vous vaudra de belles rentes.
« Priez tant l'émir qu'il entende nos raisons :
« Dites-lui que je lui demande, par son dieu Mahomet,
a Qu'il vienne me secourir sans retard,
(( Car les Francs sont sur ma terre, les félons criminels I
(( n y a cent mille tentes tendues tout autour;
« Godefroy de Bouillon nous met en détresse,
« Bohômond et Tancrède, et les autres barons,
« Robert de Normandie,*au cœur de lion,
« Et Raymond de Saint-Gilles, et sire Raimbaut Creton,
(( Ënguerrand de Saint- Pol, avec son père Hugues,
«Hobert, comte de Flandres, qui déteste la félonie,
« Et sire Hugues le Grand, frère du roi Philippe,
« Et l'évoque du Puy, qui leur fait le sermon.
» Wiia prennent Antioehe, par vérité nous te faisons
(( Qu'ils iront te chercher en Perse, quoi que tu fasses.
« Aucune cité ne pourra se défendre contre eux ;
(( Ils ôtftront Mahomet de la cité de la Mecque.
« Hélas ! s'ils le font, malheureux, que deviendronsnous!
« — Cette considération est très-bonne, répondent les assistants ;
(c Mais à présent, avez-vous pensé qui nous enverrons avec lui?
« — Le conseil en est pris, dit le roi Garsion,
« Cahus et Sordion iront avec Sansadoine,
« Et ils emmèneront ce qu'il y a de mieux dans ma maison.
<( Cette nuit ils partiront doucement, comme des voleurs ;
« Que les chrétiens détestés ne le sachent pas,
(( Et que Mahomet les garde par son très-saint nom t»
Garsion a appelé son fils Sansadoine,
Et a fait écrire une lettre, puis il Ta scellée.
(( Beau fils, tu iras vers le Soudan ;
« Tu lui diras de ma part salut et amitié,
« Tu lui diras qu'il vienne me secourir avec son armée,
« Car il n'est pas resté de Français dans la chrétienté
« Qui n'ait passé outre-mer sur des navires.
« Ils ont assiégé Antioche, la belle cité;
« Ils seront assez puissants pour aller jusqu'à la
Mecque; (( Et les deux candélabres qui y sont allumés « Seront placés au sépulcre, à Jérusalem.
« Ils brûleront là devant leur Dieu Jésus.
« S'il ne veut croire ce que je lui fais dire par toi, « Ce côté de ma barbe lui sera présenté. »
Alors il serre le rasoir affilé qu'il tenait, Et il coupe un côté de sa barbe ; II ne l'aurait pas fait pour mille marcs d'or, Il aurait mieux aimé avoir renié Mahomet.
Or la nuit est venue, le jour est entièrement fini, Les messagers s'en vont, chacun est préparé.
Sansadoine s'est bien couvert de fer et armé; Il a mis une cotte de mailles ornée d'or, Il a lacé un casque vert très-bien travaillé, Le cercle en est d'or finement damasquiné ; Puis il a ceint une épée au côté gauche, Elle a une toise de long, la lame en était fort large. Elle avait bien une paume de deux pouces de large ; Le carquois et l'arc ne furent pas oubliés,
293 LA CHANSON D*ÂNTIOGHE.
Il en avait tué et blessé maint chrétien*
Son cheval fut amené devant lui;
U est grand, fort et vif, il s'appelle Baiars,
Jamais il ne peut être fatigué ni lassé. " '
Sansadoine le monte, sa fierté est grande.
Il est démesurément grand ; s'il eût été chrétien,
Il eût vaincu dix Turcs en champ clos.
Écoutez comme les messagers sont mal inspirés :
Ils redoutent nos Français, qui sont dans leurs tentes.
Quand les cinquante Turcs sont montés à cheval ^
Ils ne veulent pas sortir ensemble côte à côte.
Sansadoine, qui était prudent et fort.
S'est dérobé aux Turcs par une vieille poterne.
Il a trente hommes avec lui, il les a choisis,
Et il a dit aux autres : « Allez par le pont. »
Et ceux-ci le firent sans hésiter; les voilà passés.
Ils côtoient l'armée de^ si près qu'ils voient très-bien lea
tentes; Ils chevauchent serrés, ils ne disent pas un mot. Les casques reluisaient et donnaient une grande clarté. Cette nuit, Bohémond et Tancrède faisaient le guet; Il y avait aussi bon nombre de chevaliers d'autres
pays; Le comte Rotoul du Perche, qui est vaillant et sage; Il est très-bien avec Tancrède, il est son ami. Quand ils virent les Turcs sortant de la cité,
LA CHANSON D'ANTIOGHE. 223
Ils vont à eux dans un endroit resserré, au poncelet
d'un gué, Et ils ont placé cent chevaliers vers la porte. Ils laissent courir les Turcs, ils ont crié sur eux ; Ils les ont tous défaits, tués et blessés; Il n'en est pas revenu un dans la ville.
Le massacre des Turcs est accompagné de grands cris, Enguerrand de Saint-Pol les a bien entendus ; Il se lève promptement, car il était armé.
Il dit à ses compagnons : « Seigneurs, hâtez-vous, « L'armée est attaquée, gardez-vous d'attendre. » A ces mots, il monte à cheval.
Son écu à son col, il s'élance; Ses compagnons, dont il est aimé, le suivent. Écoutez une aventure sans pareille:
Enguerrand a tourné à droite d'Antioche, Dehors du camp il a rencontré les Turcs sur un tertre» Alors il a parlé ainsi à ses compagnons :
(( Barons, voici les Turcs, pensez à bien frapper. » Quand les Turcs ont aperçu les nôtres, Le meilleur n'eût pas voulu y être pour mille marcs
d'or, Chacun tourne bride, et s'enfuit; Il ne regarde pas ce qu'il perd, pourvu qu'il soit sauvé
de mort.
Nos barons les poursuivent à toute bride.
224 LA CHANSON D*ANTIOGHE.
Le jour a paru, il commence à éclaircir ;
Les Francs atteignent les païens dans une plaine ;
Enguerrand de Saint-Pol laisse courir son destrier,
Et va frapper un Turc sur son écu armorié;
Il lui plonge sa lance au milieu du cœur
Il rabat mort de son cheval, dans le sentier.
Quand Sansadoine le voit, il est troublé,
Il tend son arc, il veut le venger,
Il prend une flèche dont le bois est de pommier,
Le fer est acéré, il Ta fait empoisonner,
Il la décoche au brave Enguerrand de Saint-Pol;
Il lui perce son écu et son haubert doublé,
Le fer a glissé sous les côtes ;
Le Seigneur le préserva, car il ne put toucher la
chair.
Le baron a tiré Tépée dont le pommeau est d'or. Il court vers Sansadoine, mais il ne peut Tatteindre , Car son cheval va plus vite que ne vole Tépervier. « Va, méchant, dit le baron, que Dieu te maudisse ! » Il atteint un autre Turc, il ne veut pas l'épargner, Il lui tranche la tête jusqu'à la poitrine.
Et les autres barons ne veulent pas faire moins, Ils font vider les arçons à quatorze Turcs.
LA CHANSON D*ANTIOGHE. 225
Alors une pluie épaisse tomba,
Et ainsi les mauvais brigands furent sauvés.
Sansadoine a fait retourner un païen
Pour conter la nouvelle à Garsion son père,
Qu'il s'en va en Perse porter son message.
Et qu'il est sain et sauf, il n'en doit pas douter.
Et nos barons reviennent, que Jésus les aide !
Ils ont fait porter au camp les Turcs qu'ils ont occis,
Dont vous auriez entendu faire grande fête;
Ils leur tranchent la tête, les font mettre sur des pieux
Et les font dresser dans les champs.
Garsion d'Antioche se leva matin,
U alla s'appuyer aux fenêtres de marbre Et regarda dans le camp du seigneur; n vit les têtes des Turcs, il entre en colère, Il crut que son fils était mort, lui qu'il aimait tant. Alors il mène un grand deuil.
Il tord ses mains blanches, il arrache ses cheveux. Il frappe ses poings l'un contre l'autre.
« Ah ! dit-il, malheureux, comment pourrai-je résister ! « Ah! sire Mahomet, comme vous m'oubliez !
« Je crois que vous êtes endormi, que vous ne pouvez vous lever !
(( J*irai vous tant donner d'un pieu par le col, « Que je vous le casserai et je le briderai. » Par ma foi il allait perdre le sens, Quand il vit le messager entrer dans le palais, Oui lui contera de bonnes nouvelles.
Le messager monta en haut du palais,
Il fut mené devant le trône de Garsion;
Il lui conta les nouvelles de son fils
Qui s'en va sain et sauf avec son cheval,
Tout droit en Corôscane ^ vers le Soudan :
(( Il vous fait dire par moi de bien garder
iK Ce palais princier, et la ville et le pont de fer,
" Occupez-vous d'Antioche, car il ne vou« demande
pas autre chose.
(( Avant que vous voyiez un mois passé, (( Il amènera à votre secours une armée <( Où seront trente rois couronnés d'émail; <( Vous verrez la montagne et la vallée couverte dfj soldats, <( Les perfides ne pourront échapper. »
Quand Garsion l'entend, il saute sur son siège
^ Korasaan.
LA CHANSON D'ANTIOCHB. 227
Et s'écrie à haute voix : « Mes' princes suzerains^ (( Je veux que nous fassions grande assemblée et grand bal. ))
(( Seigneurs, dit Garsion, ne craignez pas maintenant, « Je ne redoute pas plus les chrétiens qu'un chien
mort. »
— Or écoutez des ambassadeurs qui s'en vont chevauchant :
Le baron Sansadoine a le cœur dolent, Et aussi les Turcs qui sont restés avec lui ; Ils ont passé les monts, les vallées, Il arrive droit à Halape \ en piquant son cheval. Sansadoine descend, il monte au palais.
Plus de soixante Turcs sont venus au-devant de lui. Et le roi le premier lui parle et lui demande i (( Beau neveu, comment vous trouvez-vous?
« — Par ma foi, sire, bien et mal.
(( Les Français nous assiègent, les mauvais mécréants, (( Autour d'Autioche il y en a une grande quantité, « Il n'y a pas de terrain vide l'espace d'une lance : « Bientôt de tout notre royaume ils ne nous laisseront pas plein un gant.
Alep.
(( Et quand ils l'auront conquis, ils iront plus ayant ;
(( Ils ne s'arrêteront pas jusqu'en Orient :
« A cette heure, je vais demander du secours au soudan. »
Celui-ci lui dit : n Bel ami, restez ici,
« Car vos chevaux sont fatigués et lassés.
« Et demain quand l'aube paraîtra,
(( Je vous donnerai le choix de maints chevaux courants,
« Vous prendrez les meilleurs, à votre goût.
« Vous trouverez très-agiles ceux qui sont les plus lourds. ))
Puis ils ont demandé l'eau, ils se sont assis.
Les conviés sont tous à leur gré.
Le lendemain ils se levèrent quand ils virent le grand jour;
On leur amène les destriers du lieu,
Ils ont laissé les leurs et ont monté ceux-ci.
Sansadoine garda Baiars à l'allure rapide.
Il a laissé à droite la grande ville de Tornalcele,
Et à gauche il laisse Aramargant;
Ils passèrent le grand fleuve d'Euphrate.
Celui-ci est un des fleuves aimés de Dieu,
Il descend du paradis (comme nous le trouvons dans les livres)
Où Notre-Seigneur baptisa saint Jean.
Cette eau traversée ils viennent à Carcan,
Ils ne suivirent pas le droit chemin ;
Mais par le mont de Mogres ^ ils passèrent non sans
crainte, Et ils traversèrent Barbais^ où il y a des précipices. Je ne sais pourquoi je vous parle si longuement. Les Turcs firent tant de diligence par l'aide du diable, Depuis le jour qu'ils partirent d'Antioche, Qu'en vingt-cinq journées ils vinrent au pont d'argent. Au-dessous de Sarmasane où était le soudan, Qui était venu là du camp des hauteurs de Bocidant. — Sous Sarmasane il y avait un verger ondoyant De cyprès et de lauriers, qui répandent une douce odeur ; Les oiseaux y sont joyeux et y font entendre leurs
chants.
D n'y avait sous le ciel plante rare qui ne s'y trouvât. Le Soudan y a fait tendre sa tente et son enseigne, Les Turcs y sont venus de tout l'Orient ; Car Mahomet doit y faire une grande œuvre.
Là descendent les messagers qui sont las et en sueur. Us diront des nouvelles dont les Turcs seront affligés.
1 Moghar.
s Diarbekr.
xxrv
Au-dessous de Sarmasaue il y avait un verger rare
De cyprès et lauriers, avec des oliviers,
On y trouvait beaucoup de baume de baumier :
Le Soudan y fit dresser son pavillon ;
Tous les pieux étaient d'argent et d'or pur,
Et la tente d'une étoffe de différents morceaux.
Ouelques-uns étaient verts ouvrés comme un échiquier,
Plusieurs autres d'un jaune fort estimé
Et les autres sont bleus pour varier,
Les autres blancs comme fleurs de pommier;
Ils étaient bordés de mille bordures éclatantes.
Et dans chacune il y avait plus de mille pierreries.
Césaire\ ni son frère Angobier ne les auraient pas mieux
choisies.
Cette tente pouvait ombrager mille Turcs; Le Soudan a fait mettre sur le faite une idole, Elle était toute d'or et d'argent massif.
Vous seriez convenu sans mensonge Qu'on n'en pût jamais voir ni souhaiter de plus belle. Elle était grande et bien formée, avec le visage fier. Le Soudan l'a fait descendre en bas ;
I Fameux joaillier.
LA CHANSON D*ANTIOGHE. 231
Quatorze rois païens ont eoura l'embrasser^
Us l'ont &it placer et dresser sur quatre aimants,
Afin qu'elle ne puisse s'incliner ni plier.
Mahomet fut en l'air, il se mit à tourner,
Car un vent le pousse et le fait tournoyer.
Alors les rois vont s'agenouiller par terre,
Ils lui offrent de riches dons, ils lui baisent les pieds.
De mille côtés on l'entend adorer et prier.
XXY
Mahomet fut en l'air par la vertu de l'aimant;
Les païens l'adorèrent et le vont saluer.
Ils lui offrent de l'or, de l'argent et des soieries,
Môme les bracelets de leurs bras et les trésors dont ils
sont émaillés.
A ces mots voici les messagers arrivés.
Sansadoine les voit, il est fort en colère.
Dès les premiers mots, il leur fait ce salut : « Dites, folles gens, je vous vois éperdus; « Pourquoi adorez-vous cette pièce de bois?
Sachez que Mahomet ne vaut pas deux fétus :
« J'ai perdu mes hommes par sa fausse croyance. « Si vous me croyez, vous le battrez tant avec un pieu, (( Que jamais il ne sera reconnu pour notre Dieu. » Alors il lève le poing, qu'il avait gros et fort,
Il frappe au col Mahomet, qui tombe tout étendu, Il lui monte sur le ventre devant mille mécréants. Quand les païens le voient, ils jettent des huées. Et lui lancent des dards tranchants et aigus ; Le Soudan leur crie : « Pendez-le à l'instant ! » Et il l'aurait été bien vite, lorsqu'il fut reconnu.
Sansadoine est furieux et courroucé.
Il a frappé Mahomet et Ta foulé aux pieds comme un
chien.
Le Soudan lui demande : « Où es-tu né ? ,
« — Sire, je suis d'Antioche, Talné des fils de Garsion. « — Ami, je vous connais bien. Que demandez- vous? (( Avez-vous de grands besoins? Vous paraissez très-
effrayé.
(( — Oui, sire, par Mahomet; jamais je ne le fus autant , « Car toute la chrétienté est dans notre pays. « Ils ont assiégé Antioche de tous côtés, (( Ils nous ont pris les ports, les ponts et les gués ; « Il ne nous viendra plus ni pain, ni vin, ni blé; « Nous avons tout perdu, les prés et les bois. «Il y a des Français qui ont des écus si larges « Qu'ils en feraient aisément trois des nôtres, (( Et ils ont tous des épées dont la poignée est croisée,
(( Parce que leur Dieu fut tourmenté sur la croix. (( Les uns portent des arcs et des flèches empennées, (( Les autres portent des lances au fer acéré. (( Quand vous les verrez ensemble, rangés et serrés, (( Malgré les efforts des nôtres, on ne pourra en faire
bouger un seul; <( Un d'eux déconfirait quatre des nôtres tout armés. <( — Par mon chef, dit le Soudan, tu es très-épouvante, ({ Tu as grand'peur, tu es tout pâle.
<( — Non, a dit Corbadas, mais il a bu trop de vin. (( — Vrai, dit Tamiral, il lui est monté à la tète; (( Je ne suis pas étonné s'il est ivre. »
Quand Sansadoine l'entend, il enrage.
Il dira de telles choses qu'il sera bien écouté. « Soudan de Perse, par mon chef, vous avez tort; « Je ne le dis pas par ivresse, mais c'est la vérité: (( Le roi Garsion vous demande de le secourir, « Et si vous n'ajoutez pas foi à ce besoin, (c Vous en verrez de telles marques que vous devrez
croire. »
Il met sa main à sa poche, sans s'arrêter, Il en a tiré la barbe dont le poil est mêlé.
Il la donne au Soudan devant tous ses vassaux. Le Soudan la déploie, il est convaincu Que Garsion l'a rasée de son menton.
Le Soudan en fut triste et indigné.
Il crie à ses hommes : « Occupez-vous du secours; « Voici de vraies preuves. Il parait très-pressé, « Puisqull a coupé sa barbe. C*est une grande pitié. » Tous les païens se turent. Ils ne dirent pas un mot.
Quand Sansadoine vit les païens rendus si muets,
Que nul mot et nul son ne sort de leur bouche.
Il se leva, il avait le visage très-fier :
« Soudan de Perse, il n'y a ici ni jeu ni plaisanterie ;
« Les chrétiens ont assiégé mon père dans Antioche;
« Slls le prennent par force,' je vous jure par ma foi,
« Ils viendront vous chercher en Bagdad la Belle,
(( Ils n'y laisseront à abattre ni tour ni palais.
« Ils briseront les murs et les remparts de la Mecque ;
« Ils ôteront Mahomet du temple où il est mis,
« Et les deux candélabres qui y brûlent toujours,
« Ils les mettront au sépulcre de leur Dieu ressuscité;
« Et s'ils font cela, vous serez maltraités :
« Il vous faudra fuir, exilés et misérables,
Notre loi sera détruite et honnie pour toujours. »>
Quand les Sarrasins l'entendent, ils sont si pensifs,
Que vous auriez vu les plus vaillants consternés.
LA CHANSON D'ANTIOGHE. 235
Le Soudan changea de couleur,
Mais dans peu de temps il pourra encore plus s'irriter.
En bas, sous des oliviers, Il regarda,
Et vit quarante Turcs descendre et crier
En invoquant à haute voix Mahomet et Tervagant.
« Âhi! chétifs malheureux^ comment pourrons-nous ré*
sister, « Quand les chrétiens nous veulent honnir et désho*
norer ! »
On eût cru à voir leurs blessures qu'ils allaient tomber. Soliman de Nicée se mit à les réconforter ; Il a quitté son cheval, et l'a laissé aller.
Le Soudan a regardé sous les oliviers, dans les prés, Et a vu les Turcs descendre de leurs chevaux» Il n'y en avait pas qui n'eût les poings coupés. Ou un œil perdu ou les deux crevés, Ou ne fût estropié du nez ou des lèvres ; Jamais vous ne vîtes de gens ainsi défigurés. Soliman les avait amenés avec lui De Nicée où il avait été vaincu et défait ;
Ouand il fut descendu dans le pré,
Et qu'il eut ôté le chaperon de dessus son chef,
Il se tire la barbe, en arrache cent poils.
Il ressemble en tout à un homme en fureur.
Puis il est entré dans le pavillon accablé de douleur,
Il a fendu la presse, il est allé en avant;
Il voit le Soudan, il s*est prosterné à ses pieds ;
Malingre, qui est roi, le redresse :
C'était un Sarrasin âgé de plus de cent ans.
Il le reconnut bien, à son visage et à sa tête grise,
Et à une petite plaie qu'il avait sur le nez.
Le Soudan demanda : « Soliman, qu'avez-vous?
« Vous êtes venu bien seul et dégarni ;
(( Vous aviez coutume de venir à ma cour sibien équipé,
« Toujours armé et prêt pour mon service,
(( Mais à présent vous n'avez avec vous que trente
écloppés, « Ils ressemblent à des gardiens de juments, « Et vous-même, vous êtes tout pâle, (c Dites-moi, qui vous a arrangé ainsi? ne me cachez
rien; « Sachez, par Mahomet, que vous serez vengé. »
Sire, dit Soliman, je ne vous mentirai pas.
Les chrétiens ont pris mon fief et ma terre;
Ils ont passé en Remanie sans vaisseaux ni galères,
Jamais si grande armée ne fut vue ni entendue;
On a pu voir devant Nicée ma ville forte,
Gomment ils Tout assaillie et avec quelle ardeur.
Ils ne redoutaient pas plus les païens qu'une pomme
pourrie.
Ils ont conquis ma ville et la mosquée,
Ils ont pris mon palais, déshonoré ma femme,
Je crois qu'ils ont coupé la tête à mon fils.
Dans mon grand palais de pierre massive
Séjourne l'empereur et ses chevaliers.
Mais si je n'ai de vous aide et secours.
Par Mahomet que j'adore et prie.
Avant un mois je me tuerai avec mon épée. »
Corbaran d'Olifeme a parlé le premier; Il est sénéchal du Soudan et de toute l'armée. <( Par Mahomet, mon Dieu, qui fait croître le blé, « Je m'étonne qu'on parle de ces gens-là.
338 LA CHAWS09 D'ANTIOCHK.
a Au mont de Ciyetot, à la descente,
c( J'en ai tué et haché trente mille.
« Je ne croyais plos ayoir à les combattre de ma
vie.
a — Sire, dit Soliman, as-tu perdu le sens?
(( C'étaient des pèlerins que nous avions rencontrés, « De mauvaises gens, laâ, ramassés et enflés, (( Tous maigres et chétifs et décharnés par la 6dm ; « Ils étaient de l'armée de Pierre le Barbu, u Celui dont la barbe descendait jusqu'au ncBud du
baudrier.
« Le temps est venu où nous devons le payer, (( Car ici est la fleur de la chrétienté, (( Jamais on ne trouvera de meilleurs dievaliers. « Soudan de Perse, je vous ai dit la vérité, (( Les Français sont loués pour toutes leurs prouesses, b
<* Soudan de Perse, dit le roi Soliman,
" Je vous dirai la vérité, so^ez-en assuré.
" Si vous aviez été sous Xicée dans les champs et les
bruyères, a Vous eussiei vu tant de chevalin» vaillaatB, « Tant de hauberts et de casques flaoïboyiats d'or, a Tant d'écus bouclés, larges et grands.
LA CHANSON D'ANTKHÏHB. 389
(( Tant de chevaux caparaçonnés, roux, bruns et tachetés ; « Et tant de riches enseignes d'étoffes voltigeantes, (( Et tant de riches épées et d'épieux tranchants , « Que vous ne me blâmeriez pas si je fuis mainte^
nant, (( Et si je vous demande que vous me secourieK. (( Si vous ne le faites, soyez bien sûr, (( Par Mahomet, mon Dieu que j'adore, qtie (( Le matin je me tuerai, vous ne me verrez pas vivant, « Car j'aime mieux mourirque de vivre vaincu. (( — Ami, vous aurez du secours, dit Tamiral, a Mais écoutez ma parole, et soyez silencieux; (( Et si vous y consentez vous ferez< sagement. (( Nous secourrons premièrement Garsion le Vaillant. (( Mais ne vous en chagrinez pas, et ne pensez pas f( Que ce délai soit à votre détriment; (( Si vous venez avec moi chevauchant dans l'armée, <x J'accroîtrai votre fief de cent de mes châteaux. (( — Grand merci je vous en rends, sire, dit Soliman, (( J'accepte votre volonté, vos ordres et vos désirs. »
Quand Soliman de Nicée eut finit de parler,
Brohadas se leva, il fendit la presse :
Fils du Soudan de Perse, de sa première femme ;
Il appela son Père à haute voix :
« Vous m'armâtes, sire, il ne faut pas le cacher,
« A Corbnde ^, dans votre grande salle;
« Vous me ceignîtes une longue épée.
« Il me déplaît de ne Tavoir encore tirée,
(( Et du sang des Français teinte et ensanglantée ;
(( Corbaran a en garde tout vôtre pays.
« Faites venir vos hommes jusqu'en la mer Bétée*;
(( Puis chevauchons à force, sans aucun repos,
« Jusqu'à ce que nous arrivions dans la plaine d'An-
tioche.
« Si je puis trouver les Français, cette nation insensée, « Chacun aura au col une chaîne bien fermée, « Puis je vous les amènerai à Baudas * la fameuse ; « Votre terre déserte en sera repeuplée, « Il y a plus de cent ans qu'elle n'est labourée,
1 Ville de Perse.
« L'Océan. ' Bagdad.
({ Et Bohémond aura la tête coupée;
« Mais s'il voulait recevoir notre loi sainte
« J'en ferais mon frère, quand il aurait quitté sa loi,
« La moitié de la Perse lui serait donnée,
<( Ou toute la Coroscane ^ si elle lui plaît mieux. »
A ces mots il y eut de grandes risées.
Oui plus tard se changèrent en douleurs et en honte.
Le roi Hango de Nubie a répondu d'abord :
(( Par Mahomet ! dit-il au Soudan, « Faites écrire vos lettres, ne tardez plus ; « Envoyez vos messagers jusques en Orient, « Et à Bagdad qui est sur un grand précipice, « Au calife qui est puissant par-dessus tous les autres; « Il a la seigneurie qui est au soleil levant. « Faites venir les Turcs jusqu'au bout de la terre, « Qu'ils viennent tous s'assembler sous Coronde, « Et que là ils attendent pour savoir vers quel endroit
ils devront tourner. »
L'amiral répond : a Vous parlez très-bien. »
Il a fait écrire ses lettres par un clerc nubien,
* Le Korassan.
343 LA CHANSON D*ANTIOCHB.
Les courriers furent bien quatre cents Qui portèrent les brefs et les sceaux de Tamiral. Avant que le mois passe, il est à ma connaissance Qu'ils iront mander les gens en cinquante langues.
Le roi de Perse ne s'attarda pas, Il envoya ses lettres droit à Bagdad, Et demande en hâte le calife pontife.
Et celui-ci est venu avec tous ses gens ; Il se joint àCoronde au Soudan.
Là de toutes parts se rassemblent les armées; Chacun, selon son pouvoir, y contribue, Car le calife leur dit et leur jure Que Mahomet leur Dieu leur donnera de grands pardons.
Le Soudan a écrit toutes ses lettres.
Premièrement il a demandé les Arabes :
Ce sont des gens que Dieu a maudits ; Car ils ne croient pas qu'il fu|; mort et vivant, Ni qu'il est ressuscité de son sépulcre.
Ni qu'il est né d'une vierge.
Dieu! quels chevaux ils amènent, quels destriers de
prix!
Ils sont prompts à la course, ils dont forts et hardis. Comme ils auront à faire avec nos barons Qui combattent les troupes de T Antéchrist!
Puis le Soudan demanda le roi Sublicanas,
Et le Rouge-Lion qu'on appelle Satan.
Ils amènent quatre cent mille Turcs à la fois.
Ils les joignent sous Coronde à l'armée du calife,
Là, sans raillerie, Mahomet doit leur faire grand pardon.
Le Soudan envoya chez son ami Sucaman,
Qui tient sous sa domination le pays jusqu'à Jérusalem,
Il en avait chassé Témir africain;
U était cousin germain du roi Comumaran.
Celui-ci a amené une armée syrienne.
Us sont bien cent mille combattants.
Chacun est armé selon l'usage des tnécréants ;
Sous Coronde ils vinrent au lieu de réunion.
L'amiral de Perse envoya des lettres plus avant,
A l'extrémité du royaume, à droite vers l'Orient ;
244 LA CHANSON D'ANTIOCHB.
De là est venu une race merveilleuse,
EUe n'a de blanc rien que Tœil et les dents.
Chacun porte une épée au col
De fort acier trempé dont la lame est merveilleuse,
Dieu ne fit aucun homme qui se garantit d'eux.
La mère de Corbaran est venue avec eux,
Elle était vieille et chassieuse et savante dans Tart
De lire dans le soleil, la lune et les planètes;
Elle connaissait mieux le ciel, l'air et le tonnerre.
Que jamais ne les connut Morges ni son frère Morgan.
La vieille avait sept-vingt ans passés.
Elle avait appris par les sorts dans une île, près d'une montagne.
Que les chrétiens vaincraient, elle l'a trouvé dans ses livres ;
Et elle voulait le dire à son fils Corbaran.
Elle le pria de retourner, mais ce fut en vain.
La vieille est descendue sous Coronde en bas de la montagne;
Les Sarrasins et les Persans en ont une grande joie,
Les poils lui pendent au bas des oreilles,
Elle a les sourcils longs et les cheveux tout gris ,
Son nom était Calabre, fille de Rubiant,
Qui fut roi des deux parties du monde.
L'amiral envoya à la Mecque un messager A trois rois qu'il y avait. Ils sont frères et trèsbraves ; L'amiral leur mande, sous peine d'avoir la tète coupée, Qu'ils viennent à lui avec tout ce qu'ils pourront rassembler; Et qu'ils fassent transporter Mahomet avec eux. Les rois ont répondu qu'ils iront volontiers. Us mandèrent leurs sujets et leurs vaillantes armées; Et ils firent apprêter et charger leurs vivres, Et leurs bagages, bien arrangés et apprêtes.
Le bruit fut grand dans l'armée païenne.
Pour accompagner Mahomet il y eut plus de cent jeux.
Les cors, les trompettes, les- conques, sonnent continuellement,
Les harpes, les vielles, les cornemuses font un grand bruit :
L'un sonne du chalumeau, l'autre d'un flageolet d'argent.
Les Sarrasins dansent et chantent tout haut;
346 LA CHANSON D*ANTIOCHB.
Avec grande joie ils l'emmènent jusqu'au lieu du Conseil, Là où le pontife calife les attend.
Quand il voit Mahomet, il Tadore profondément.
Quand Mahomet parvint devant les barons, L'assemblée de ces païens détestés était fort nombreuse ; D était tout d'or et d'argent, il reluisait et flamboyait; Il était sur un éléphant, assis sut un siège en mosaïque; Il était creux en dedans et fait à jour.
Mainte pierre y flamboie, y reluit et y brille. Il n'y avait rien dans l'intérieur Que de dehors on ne le vît, tant l'œuvre était bien faite. On y mit un démon par des enchantements, " Qui bondit là dedans et fait grand tapage.
Il parle aux Sarrasins, on entend bien sa voix : « Holà ! entendez ça, écoutez mes ordres :
« Les chrétiens, qui croient en Dieu, ces gens imbéciles (( N'ont pas droit à ma terre; ils l'ont prise à tort; « Le Seigneur garde le ciel; la terre est en ma puissance. )) Quand les païens l'entendent, chacun le remercie; Ils disent l'un à l'autre : « Celui-ci a un grand pouvoir, « On doit croire en un tel Dieu, bien fol qui ne s'y fie.
« A présent nous voyons bien qu'il ne nous hait pas,
« Mais qu'il nous donnera secours et aide.
« — Vrai, dit Satan, tous feriez mal d'en douter;
(( Allez tous 4 Tannée, ne vous arrêtez pas
« Jusqu'à Antioche, la ville fortifiée. »
Quand les païens ont entendu parler Satan,
Chacun d'eux le remercie et le loue fortement.
Le calife de Bagdad a parlé le premier :
« Écoutez, seigneurs, ce que mon maître dira,
(( Et le riche pardon que Mahomet vous donnera,
« Je vous dis de par lui, car il me l'a commandé,
« Celui qui a cinq femmes peut bien en avoir dix,
« Ou quinze, ou vingt, ou trente, ou comme il lui plaira.
« Les païens s'accroîtront ainsi, et notre peuple viendra
« Contre la chrétienté qui chevauche vers nous.
« Chacun peut engendrer au mieux qu'il pourra;
« Ecoutez tous quel profit il eu aura :
« Celui qui demandera le pardon de Mahomet,
« Et qui pour son amour ira en la bataille,
« Quand il adviendra qu'un de nous mourra,
(( Il portera dans le poing gauche deux besants,
(( Et dedans la main droite une pierre ;
(( Mahomet en posera une autre dans son sein;
248 LA CHANSON D*ANTIOGHB.
(( Le païen ira tout droit en paradis (( Que le Seigneur de gloire fit pour Adam.
(( Il ofifrira les deux besants au portier pour y entrer, (( Et s*il le défend, il montrera la pierre ; (( Il frappera saint Pierre au milieu du front, (( Et de celle de sou sein il Tassommera, « Et bon gré mal gré il entrera, (( Car Mahomet le conduira dedans par force ; (( Et il donnera deux besants à Dieu pour le pardon, « Et de cette manière il nous sauvera tous.
(( — Seigneur, dirent les païens, allons tous jusque-là u Où est Tarmée des Français. Malheur à qui y manquera !
<( Honni soit qui n'y frappera pas de grands coups ! » Le Soudan appela Corbaran :
« Ami, je resterai, et vous vous irez, (( Et le bon roi Soibaus restera avec moi; (( Ainsi que Mariagaus et le roi Daria, « Le pontife calife, qui nous sermonnera, « Et Mahomet avec lui, qui nous fortifiera.
« — Sire, dit Corbaran, ce sera selon votre volonté. « Mais Brahadas, votre fils, viendra avec moi, « Et si vous me le donnez, il sera bien gardé! » Quand le soudan Tentend, il branle la tête.
Et regarda fièrement Corbaran d'Oliferne.
« Gorbaran, dit le soudan, tu veux emmener mon fils? « Je te le donnerai; tu dois le bien garder.
(( Ecoute cette convention que nous allons faire : « Si je ne le retrouve pas en vie, je te le ferai payer; « Ne compte plus sur ta tète ni sur tes membres ! « — Sire, dit Gorbaran, j'en aurai bien soin. » A ces mots, ils font battre leurs tambours, Et sonner les trompettes, et corner les cors d'airain. Gorbaran d'Oliferne va diviser ses troupes ; En trente-deux corps il les a fait ranger, Et en chacun il y a soixante mille Esclavons^ Gorbaran d'Oliferne monte à cheval, Promptement il va parler à sa mère ; Quand la vieille le vit, elle se jette à son col : « Beau fils, lui dit la mère, veux-tu aller à Tarmée ? <( — Oui, dit Gorbaran, je ne puis vous le cacher, « Gar les chrétiens veulent nous déshonorer.
« Outre le bras Saint-Georges ils sont déjà campés, « Ils sont déjà à Antioche pour détruire la ville ; « Mais ils sont tous morts et pris, si je puis les rencontrer.
1 Tolal: 1,920,000 hommes!...
« — Beau fils, lui dit la vieille, veux-tu perdre le sens? (( Si tu veux croire mon conseil, tu laisseras tout cela. « Reviens à Oliferne te reposer avec moi, « Car je sais en véiîté, et je veux te le montrer, (( Que de toute cette armée tu en verras peu revenir, <( Tous y seront occis, ils n'en pourront réchapper. » Quand Corbaran Tentend, il pense perdre le sens. Il dit â sa mère : « Cessez de sermonner.
« Vous êtes insensée, on devrait vous tuer. » Puis il piqua son cheval, fit mettre l'armée en route, Et sa mère va après, car elle l'aime beaucoup. Mais de dix grandes lieues elle ne veut approcher de l'armée.