‹ La chanson d'Antioche: composée au XIIe siècleChapitre 19 sur 30 · CHANT VI · texte numérisé non relu

CHANT VI

ARGUMENT. — Corbaran assiège Rohais.— Baudoin demande secours à l*empereur grec.— Corbaran s^ approche d*Antioche. — Sortie des assiégés. — Les chrétiens font prisonnier un enfant. — Le père leur envoie des présents. —L'enfant rendu à son père. —Reconnaissance de Dacien et de son fils. — Dacien Yoit Bohémond en secret. — Etienne de Blois envoyé à la découverte. —Sa frayeur. — Sa maladie feinte. — Son départ du camp.— Songe de Bohémond. — Trêve. —Vision de Dacien. — Il promet à Bohémond de livrer la ville. — Hésitation des cheb. — Prise d'Antioche.

L'année des infidèles est très-grande,

Jamais on n'en vit une telle rassemblée de la terre

païenne. Ils chevauchent tant par les monts et les vallées, Qu'ils sont venus à Fons ; là s'est assemblée l'armée. Cette nuit elle y séjourne. Elle a campé.

Le lendemain matin, quand l'aube eut paru, Us ont fait dire à Baudoin de Rohais ^, Par un interprète qui le lui a expliqué.

Qu'il devienne Turc, qu'il désavoue sa foi.

Et qu'il se fasse faire trois queues selon l'usage du

pays.

Or écoutez du baron de notre noble terre

252 LÀ CHANSON D'ANTIOCtîE.

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Ce qu'il fit du messager qui apporte la lettre : Il Ta fait bien vêtir sans tarder, Puis lui a fait donner une mule bien harnachée, Un arc turc avec des flèches empennées.- Il fait dire à Corbaran que son armée soit en sécurité, Qu'en tout son royaume elle n'a rien à craindre. Corbaran entend le messager, et jure par sa tête Qu'il ne s'en retournera, quelque parole qu'on lui apporte.

Avant d'avoir pris Rohais et dévasté le pays; Il établit ses armées dans les prés d'alentour.

Or l'armée assiège Rohais de deux côtés.

Baudoin prend un messager, la nuit après compiles ;

Il envoie à l'armée du Seigneur pour avoir du secours,

Car sa ville est pauvreiient garnie ;

Il n'y avait qu'un cent de nos chevaliers.

Et le messager a fait si grande diligence,

Qu'il arriva vers l'empereur aux plaines de Roma-

nie.

Il demanda le secours, on ne le lui refusa pas. li'évêquB du Puy et sa grande compagnie Alla pour le secourir, à la prière de l'empereur. Les barons chevauchèrent tant sur la terre de Syrie,

LA CHANSON D'ANTIOGHE. 253

Qu'ils vinrent à Rohais par une belle nuit.

Ils apportent du pain, du vin et de la viande; ils ont

ravitaillé Rohais.

Quand Corbaran le sut, il a rougi, Il a fait sonner les trompettes; il a assailli Kohais. Ceux du dedans se défendent avec si grand courage. Que les païens n*y nuisent pas la valeur d'une alise ^ Sansadoine conseille Corbaran et lui parle à Toreille.

t( Sire, dit Sansadoine, laissez Rohais; « Il faudrait la garder si elle était à nous. « Nous prendrons la cité et les Francs au retour; « Mahomet a dit qu'ils ne peuvent échapper, « Ni jamais retourner en leur pays. »

Corbadas répond : a On doit le croire. »

Alors il fait sonner ses clairons, battre ses tambours. Il commande aux Sarrasins de monter à cheval ; Alors Tarmée déloge, ils font charger leurs bagages. Ils commencent à suivre les plaines vers Antioche. Mais le preux Baudoin ne veut pas les laisser en sécurité.

Avec sept- vingts chevaliers il court après les Turcs,

« Frait de Talisier.

854 LA. CHANSON QUNTIOCiHB,

Et les prend eu queue, par derrière, en criant. Mais ravant'garde ne suspendit point sa marche, Les nôtres ont bien agi, que Jésus les sauve! Ils ont fait entrer à Rohais yingt sommiers de vivres, Ils n'ont plus après cela à craindre pour les vivres. Et la grande armée chevauche, que Dieu l'arrête ! Ils passent le fleuve d'Euphrate dans U vallée de

Dour; Là ils se logent jusqu'au jour, Le lendemain ils remontent pour hâter le voyage; Ils marchèrent tant, comme je Tai entendu conter, Qu'ils passèrent un bras d'eau qui descend à la

mer^, Corbaran commanda à ses troupes de camper; Amédelis se mit à l'appeler :

« Corbaran d'Oliferne, laisse-moi te parler, c Demain, fais diviser tes gens par bandes, « Car nous commençons à entrer dans le royaume de

Garsion, « Et les Francs sont un peuple si fort à redouter, a Qu'il pourrait promptement détruire notre armée, » Quand Corbaran Tentend, il pense perdre le sens : a Amédelis, dit-il, vous êtes à blâmer; « Je vous vois épouvanté et craignant le»

« Par Mahomet, mon Dieu, qui peut nous sauver tous, « Bientôt à Tarmée d'Antioche je pense n'en plus trouver un. »

Alors il demande Teau^ ils s'assoient pour souper. Le lendemain quand Taube commença à paraître, Les païens, les Sarrasins et les Esclavons s'acheminèrent. Que Dieu qui sauve tout protège les Français !

Les païens et leur grande armée continuent & chevaucher,

Ils sont à trois journées de l'armée du Seigneur.

Là, les Turcs se logent le long des flancsrd'une montagne ;

Et les Français sont dans le camp sans défiance.

Les païens d'Antioche font une sortie;

Us font éprouver une grande perte aux troupes de Bohémond ,

Car ils étaient désarmés et n'avaient point de gardes.

Ils sont sortia doucement par le pont^

Et ont attaqué l'armée en quatorze endroits différents ;

Quand les Frao^çais Font vv^ ils ont une grande douleur.

S56 LÀ CHAKSOir D'AVTIOCHK.

Les Turcs ont Tigoniensemeiit attaqiié notre année. De la troupe de Bohémond il y en eut beaaconp de mal

arrangés.

Onand nos barons le surent, ils en furent fort irrités, n n'y en a pas on qui n'ait saisi son armure. Us ont fait rentrer par force les païens dans la Tille; A la principale porte, le carnage fut très-grand. Les Turcs se raUient, ils repoussent les Français, Et les ont rends outre le pont, en les perçant de flèches. Les nôtres ont pris un enfant dans la mêlée.

Dieu l'a voulu, notre Sire, le Roi du Paradis, Par cet enfant la Tille et le palais furent conquis, n était fils de l'homme le plus riche de tout le pays. Oui gardait une des tours d*Antioche Et la principale porte sur le pont tournant.

Quand il sut que son fils était pris par les Français, n pleura tendrement, fut rudement affligé, D prit un dromadaire tout chai^ de sanùs.

Et l'euTOva à l'année du Seigneur, à nos Taillants barons ; n leur demanda par une lettre , au nom du Dieu du paradis. Qu'ils lui gardent son enfant, qu'il ne soit pas tué; n en donnera deux roussins bien charsés de Et tant qu'il Tivra, il sera l'ami des Français.

Le père fut très-dolent pour l'amour de son enfant,

Promptement il a pris un drogman,

Et a chargé un grand dromadaire de drap d'argent,

Qui est appelé samis dans notre roman.

Il Ta envoyé à nos gens qui sont preux et vaillants,

Il leur donnera la rançon qu'ils demanderont,

Et il aimera les Français, toujours, tant qu'il vivra.

Il prit soixante chevaux, des meilleurs d'Orient,

Et avec les sommiers, un grand cheval

Tout chargé de besants d'or fin reluisant.

Afin qu'ils lui gardent son enfant, pour l'amour du Dieu

Qui de la sainte Vierge naquit en Bethléem.

Ils ont salué le messager, et l'ont appelé.

Quand nos barons le surent, ils en furent joyeux;

Il leur a livré la lettre à l'instant ;

Le comte Hugues la lit et en rit de joie.

Et Baudoin du Bourg fit le magnifique.

Il 6ta son hermine et la donna au mécréant;

Et Hugues de Saint-Pol qui a le poil grisonnant,

Fit bien vôtir le messager d'un bougran vermeil ;

Puis il le fit monter sur un mulet qui va l'amble,

Et le promène par l'armée tout en se jouant.

Mais il l'éloigné du quartier des pauvres

S68 LA GHAKSOir D'ANTIOGHR.

Car ils sont nus et défaits, et ils vont mourant de faim. Nos barons tenaient conseil dans un pré verdoyait; Le messager y fut, il les regarde beaucoup.

Hugues de Saint-Pol, en cheyauchaût, Amène l'enfant devant eux et s*arréte ; Quand nos barons le voient, tous le baisent.

Nos barons ont richement paré l'enfant,

Ils l'ont armé à la française,

Avec les plus petites armes qu'on a pu trouver dans

l'armée.

Il a un casque vert, un haubert et un écu bordé d'or, Il a une épée au côté gauche, ^

Il tient une lance avec un pennon frangé; Puis, ils lui ont donné un destrier pommelé, Qui est beau et vif, et très-doux à l'amble.

Ils livrèrent l'enfant au messager ainsi arrangé, Il prit congé des Français et l'emmena avec lui. Ils sont entrés dans la ville d'Autioche par le pont, Les Turcs se pressaient pour les regarder.

Ils se disent les uns aux autres : « Où ce Turc a-t-il été? (( Il a tué uu Français dont il rapporte les armes. » Les autres répondent : « Vous dites la vérité. » Le messager et l'enfant ont passé outre.

LA GHANSOK D'ÀNTIOCHE. S60

Ils sont venus au palais et s'y sont arrêtés. Le père vint au-devant de son fils , il Ta désarmé » Il le baise et le serre, il Ta tant désiré 1 Il lui demande quels sont les sentiments des Francs : « Par ma foi, sire, je ne vous cacherai rien; (( Jamais on ne vit de tels gens ni de telles largesses. • « Ils servent un Dieu qui fait leurs volontés ; « Sachez que seul il nous donne le vin et le blé, « Qu'en Mahomet, notre Dieu, il n*y a nulle puissance; « Je ne prise sa vertu pas plus qu'un chien mort, « Mais je veux croire en Jésus qui donne la clarté. « Si je ne suis chrétien, je ne veux plus vivre. « Dis-tu vrai, beau fils? — Oui, par charité. « —Beau fils, dit le père, parle donc plus bas, «Car si les Turcs nous entendent, tu auras la tête coupée. »

« Beau fils, dit le père, ne me cache rien, « Si tu crois en Jésus, le Père tout-puissant, t' — Oui, dit Tenfant, je vous le dis en vérité, (( Si je ne suis baptisé, je ne vivrai pas longtemps. « — Beau fils, dit le père, parle doucement, « Car si les païens t'entendent, ils te maltraiteront. « Je veux le faire aussi, si Dieu me l'accorde*

260 LA CHANSOX D'ÀNTIOGHE.

« A présent restons ainsi pour rapparence,

« — Sire, dit Tentant, à votre volonté! »

Cette nuit le Turc va doucement au camp

Parler à Bohémond, il lui dit gentiment

Que le secours vient du côté de Forient,

Et qu'ils pensent à se préserver ;

Il ne lui dit rien de plus, mais il s'en va et prend congé.

Bohémond resta et ne dormit pas ;

Le lendemain il est monté sur un mulet de Syrie,

Il convoque tous les barons à un conseil.

Tous les barons du camp de Dieu discutent ensemble,

Bohémond leur conte le récit

Que le Turc lui a fait dans son pavillon,

De la grande armée qui vient, et qui n'eut pas sa pareille;

A trois journées du camp les Turcs félons sont déjà,

Quand nos barons l'entendent ils ne disent ni oui ni non.

Mais l'évoque du Puy leur parle ainsi :

« Seigneurs, examinez qui nous enverrons

<( Pour découvrir de loin l'armée de Mahomet. »

Et les autres répondent : « Le comte Etienne. »

Il monte promptement à cheval avec ses compagnons,

Ce furent trente chevaliers, il n'y eut pas de varlets.

Sire Etienne s'en va, piquant de l'éperon,

Il vient dans les montagnes noires courant sans s'arrêter, Il a vu la cuisine des gens de Mahomet, Et regardé à gauche dans la vallée de Corbon. L'armée et les tentes couvrent plus De quatorze lieues aux environs.

Le comte s'est arrêté; il s'appuie à l'arçon, Et entend le bruit et la musique des Sarrasins, Les trompettes d'airain, les timbres de cuivre. Le comte a grand'peur, il baisse la tête.

Il se retire au camp de Dieu, tout bouleversé, Il est morne, abattu, la tête cachée sous son chaperon. Les gens de grand renom sont venus autour de lui. Ils lui demandent si l'armée des Turcs est nombreuse. Mais on n'en peut tirer parole ni raison.

Godefroy de Bouillon l'aperçoit le premier :

« Seigneur, laissez-le, il ne faut pas lui parler. « Je pense qu'il est blessé au foie ou au poumon ; «Qu'il s'en aille à Liserdete^ par devers le mont d'Orson. »

Le duc de Bouillon dit : « Seigneur, laissez-le ;

« Car le comte est malade, je le vois changer de couleur,

i Alexandrette.

9SSt LA CHAKSOH D'AHTIOCHI»

« A lâserdete qu'il se fiasse porter,

a C'est un château fort, il y peut séjourner;

« Puis qu'il reyîenne vers nous, s'il peut en réchapper. »

Et le comte Etienne dit : « Je yous entends bien parler;

« Sire, duc de Bouillon, je yous remercie pour cela. »

On fait apprêter un brancard pour le comte Etienne,

Par les douze plus pauYres de l'armée il se fit porter.

Il fit donner à chacun douze deniers de Lucques.

Us le portent à leur col jusqu'au déclin du soleU.

Alors qu'ils ne peuvent plus apercevoir Antioche,

Le comte saute du brancard, il n'y yeut plus rester;

Car il n'ayait point de mal ; il était fort à blâmer.

Il commença à aller au grand pas, et au trot.

Et il fit venir avec lui les douze pauvres,

Car il n'en voulut laisser aucun revenir, quoi qu'ils

pussent lui dire.

Nos barons sont au camp, que Dieu leur donne honneur 1 Cette nuit le comte Raymond fait le guet Avec le comte de Flandre qui est digne de louanges. Toute la nuit jusqu'au jour ils ont fait le guet Avec leur suite qu'ils ont fait bien armer.

LA CHANSON D'ANTIOGHE* 363

Bohémond de Sicile était couché dans sa tente,

Il était accablé de fatigue, et dormait volontiers;

Le jour même il était revenu du port Saint-Siméon.

Lors il a fait un songe dont il s'émerveillait fort :

Il vit le ciel s'ouvrir, et la terre se retirer;

Une échelle descendait au milieu de sa tente

Qui atteignait aux murs d'Ântioche.

La cité d'Antioche brillait d'un grand éclat,

Les Sarrasins disaient que Mahomet était mort;

Le soleil et la lune attiraient tellement Bohémond,

Que du paujde sa cotte d'armes il les cachait à la .terre.

Les plus hauts palais semblaient bas près de lui^

Tant il était élevé au-dessus des murs*

Un des barons de l'armée rampait vers les remparts,

Et tous les autres le suivaient.

Ils allaient les atteindre, mais l'échelle se brisa;

Et ceux qui restaient dessus furent en grand effroi.

Bohémond qui avait beaucoup dormi s'éveilla.

Il conta à Dieu le songe qui lui fut envoyé;

Puis il regarda Antioche aux murs escarpés :

« Cité, dit-il, malheur à toi, les païens t'ont fait maudire!

964 LA CHANSOX D'ANTIOCHE.

« Le Seigneur daigne me donner la vie jusqu'à ce qu'on

y serve (( Le Dieu que Longin blessa dans le côté, (( Que son corps y soit consacré et ses saints bénis ! )>

Âutiocke est très-forte, le mur élevé et bien uni.

Il y a cinquante tours de marbre et de pierre de liais.

Douxo émirs redoutables la gardent,

Chacun a quatre tours à défendre;

L'un d'eux en a six^ il a plus de puissance,

Et sous Garsion il a toute la domination.

Un matin les douxe princes se sont levés.

Ils ont mené Garsion au temple du démon.

Chacun de5 émirs se mit à le consulter :

« SiDO^ que foDdus-nous? nous avons besoin d*aide,

« Sausadoiue tarde ainsi que notne messager,

A Je crois que le secours nous feia beaucoup attendre,

<* Car le soudau est allô «iierrover en Xubie,

<< Deiuaniions aux Français une trêve d un ibcàs entier,

*. F:aiîes^la jurer de part et d autre.

4i I>cîïdai\l ce temps l année viendnu el il koar ea cc«iù-

teia cher.

« \m2s iîev4:nîs no®s d causer oe la pdije poïir xrcamj^es:

les Fiaarais, i»

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Et Garsion répond : « J'y consena. n Il fit porter cette proposition par deux drogmans^ L'un fut Grec, Tautre Arménien, ils savent bien parler. Il les envoie aux Français pour leur annoncer cette

parole.

Les messagers vont sans tarder à la tente de Bohémond, Ils le saluent gentiment, ils sont habitués à parler : « Bohémond, dit Tun, écoutez-nous sans vous irriter, « De par le roi Garsion je vous demande de jurer (( Une trêve de soixante jours et de la garantir, (c Celui qui l'enfreindra, on lui fera trancher la tête. (( Vous achèterez à boire et à manger dans la ville, « Dans l'intervalle nous chercherons à nous arranger, (( Et nous vous rendrons la ville sans combat. « — Seigneur, dit Bohémond, laissez-moi prendre conseil. »

Bohémond s'éloigne sans tarder.

Il appelle nos barons aimés et chéris de Dieu. Il leur conte la proposition de la trêve.

Il n'y eut aucun des barons dignes de louanges Qui dit un mot pour l'empêcher.

Et le pauvre et le riche se mettent à crier:

« Sire, donnez la trêve, pour Dieu, sans tarder, (( Jusqu'à soixante jours faites-la promettre. »

Quand Bohémond entend les nôtres parler ainsi,

Et que pauvres et riches veulent bien s'engager,

Il vient vers les messagers et leur fait jurer la trêve.

Alors les messagers s'en vont sans perdre un instant,

lis allèrent raconter à Garsion d'Antioche

Qu'ils ont fait accorder et jurer la trêve.

Garsion en adore Mahomet.

Les chrétiens sont au camp (que Jésus les sauve I),

Ils commencent à mener grande joie pour la trêve,

Mais si Jésus n'y pense qui a tout en sa garde,

Ils la payeront chèrement ;

Car les armées de Perse sont fort à redouter,

Aucun homme au monde n'en vit tant assembler.

Si les Turcs d'Antioche avaient su se garder,

Notre armée eût été livrée à une grande douleur.

Dans Antioche il y a des Sarrasins et des Esclavons \

Les douze émirs y sont fort redoutables ;

Chacun a une tour sous sa garde.

Un d'eux est le plus riche, il n'a pas son égal dans la

cité, Il défend six tours à la porte principale.

Il songeait toutes les nuits, pendant son sommeil. Que Dieu venait lui parler visiblement.

' Et qu'il lui commandait de se faire laver Et baptiser dans Teau et régénérer dans les fonts ; Et de rendre Antioche aux Francs pour tout terminer. Il voulait cacher à sa famille ce qu'il avait dans le cœur, Môme à sa femme qu'il aimait beaucoup.

Que le Seigneur le préserve de mort et de blessure !

Le Turc vaillant était couché dans son lit, C'était celui-là même auquel on rendit l'enfant. Voici un messager qui vient de la part de Dieu : <: Ami, dors-tu ou veilles-tu ? écoute ce que je te commande.

« Dieu te mande par moi, le roi de Bethléem, c( Que les Juifs mécréants attachèrent sur la croix, « Que vous fassiez entrer l'armée chrétienne, h Qui est là dehors, à la pluie, au grésil et au vent. » Le messager s'en va, il est parti à l'instant. Et le Turc est resté, il est fort préoccupé.

Et quand il eut bien pensé, il se rendormit.

Voicile messager de Dieu qui lui apparaît de nouveau : « Ami, dors-tu ou veilles^-tu ? tu me peines beaucoup. « Notre-Seigneur te mande, ne tarde pas, « Que tu rendes à l'instant la ville à l'armée chrétienne.

868 LA CHAirSOH D'ANTIOCHB.

« Fais une échelle de cuir forte et solide, d Par laquelle ils Tiendront au haut du mur.

c( Je m'en yais ; trayaille sans aucun délai, b L*ange disparait, le Turc reste pleurant ; Et la nuit il ne dormit pas, jusqu'à ce que l'aube commença à paraître.

A l'aube le Turc s'est levé, Il s'est Yétu et paré à la manière des païens, Il est entré dans une grotte voûtée, en cachette; Il a trouvé là dedans plus de mille peaux de cerfs. Le païen s'est enfermé dedans tout seul.

Il a apporté avec lui deux bons couteaux d'acier, Un poinçon, une aléue, il a pensé à tout.

Il a découpé les peaux en grandes et larges courroies.

Il a jeté tous les ventres derrière lui, Et il a cousu et serré ensemble tous les dos. Chaque dos fut cousu en vingt-huit courroies. Puis il ^ bien mesuré les échelons.

Il les a espacés de deux pieds de l'un à l'autre ; Chacun est noué par un double nœud.

Chacun des échelons était si fort et si large. Qu'il pouvait soutenir trois chevaliers armés.

Mais à la jointure du milieu le Turc ne prît pas garde Que le cuir était un peu écorché et faussé.

Dieu ! pour cela il y en eut bien des nôtres de perdus. Maints poings furent tordus, maints cheveux arrachés. Quand Téchelle fut faite et assez grande et longue, Elle avait cent quatorze pieds largement mesurés. Le Turc se lève et se signe, il est sorti de la grotte; Il est venu sur le mur, il a regardé les Français; Doucement il les a appelés dans son cœur :

« Àhi I Francs chrétiens, vous ne savez guère « Que mes intentions soient si bonnes pour vous ! (( Je pense à vous rendre la cité à discrétion. » Quand il fut nuit, le Turc est descendu.

Doucement il est allé dans le camp vers nos barons ; Et il vint à Bohémond dont il est le plus aimé. Quand le baron Ta vu, il Ta embrassé:

« Bohémond, dit le Turc, écoutez-moi :

(( Demain soir, vous aurez la cité; « Faites attention demain à la nuit, et soyez prêts. « — Sire, dit Bohémond, il en sera ainsi ; «Si vous voulez croire en notre Dieu, vous serez sauvé. ))

870 LÀ GHATTSOir D'ÀKTIOCHB»

« Bohémond, dit le Turc, dites en vérité,

«Oui vous rendrait la ville, quelle récompense aurait-il?

« — Vous saurez là vérité, dit le duc : dorénavant

c( Il tiendrait sa terre et tous ses biens sans aucune redevance,

« Et mille besants de rente pour ses besoins;

« Et tant que je vivrai nul ne lui en fera tort. »

Le Turc a juré à Bohémond sur sa loi.

Que le lendemain au soir il lui rendra la cité.

Et Bohémond a juré la convention.

Il a livré son fils en otage la môme nuit.

Alors le Turc s'en retourne doucement, en cachette.

Nos barons qui le voient ne pensent pas

Qu'il soit venu et retourné pour rendre la cité,

Mais ils croient qu'il est venu pour assurer la trêve.

Mais Bohémond, qui est plein d'astuce,

A fait appeler ensemble tous les barons de l'armée.

c( Seigneurs, dit Bohémond, écoutez ma pensée:

LA CBàNSOK 1^'AKTIOCHE* 971

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« Je vous prie au nom de Dieu, si cela tous convient,

« Que si l'on me rend Antioche, où nous avons tant souffert,

« Que chacun me Toctroie par charité. »

La plupart répondirent : « Ce ne vous sera pas refusé. »

Le comte de Saint-Gilles dit : <( Je n'y consentirai ja* mais,

« J'y aurais enduré en vain tant de maux et de souffrances,

« La famine, la soif et la fatigue,

c( Si je n'en ai pas ma part telle qu'on me la doit ! n

Depuis cette parole ils sont restés deux jours .

Entièrement troublés et égarés.

Jamais ils n'eussent pu la prendre, tant ils sont découragés,

Et ils ne savent pas les grands ravages

De l'armée païenne qui arrive comme une tempête.

Jamais aucun chrétien ne vit tant de païens réunis.

Corbaran d'Olifeme appelle un messager,

D l'envoie ^ Garsion, et lui mande

Qu'il aura le secours avant que le troisième jour soit passé ;

Qu'il lui amène tout l'empire de Perse.

Le messager s'en va, 11 ne cherche pas les chemins ferrés ;

Il a tant poussé et éperonné son dromadaire.

Sn LA CHAirSON D'ANTIOGHE.

Ou'il vint à Ântioche un soir;

Il descendit devant Fescalier du palais.

Le messager de Perse descendit au perron;

Dans le grand palais , il est monté à la hâte ,

Il conta les nouvelles au grand roi Garsion :

Que Gorbaran vient avec des Turcs et des Esclavons,

Qu'il amène trente rois et le Rouge Lion.

Quand Tamiral Fentend, il en adore Mahomet,

Puis il fait rendre la trêve au hardi Bohémond;

Quand nos Français le surent, ils eurent grand'peur.

Les barons en blâment le comte de Saint-Gilles :

« Sire, votre secours sera de peu de profit ;

« Sans votre orgueil, nous aurions la cité.

« Avant que nous Tayons désormais , nous la payerons

cher. »

Garsion d'Ântioche va au maître donjon.

Il appelle les douze émirs de grande renommée, Et, quand ils sont réunis, il leur parle ainsi : « Seigneurs, gardez la ville, tenez-vous dans l'attente « Du secours qui nous vient; jamais on n'en vit de si

grand.

LA CHANSON D'ANTIOGHE. â7B

« Seigneurs, dit Garsion, défendez-vous vaillamment,

(( J'ai rendu la trêve aux Français,

« Ceux qu'ils pourront prendre seront livrés aux tourments. »

Les douze pairs s'en vont du conseil royal,

Et chacun descend de son palefroi devant son palais.

Le Turc béni, qui avait donné à sire Bohémond

Sa parole, ne s'attarda guère.

Il a veillé toute la nuit, mais il a fait dormir sa troupe ;

Il appelle en secret le fils de Robert Guiscard,

Et le baron vient vers lui doucement et sans bruit :

« Bohémond, dit le Turc, tu tardes trop à agir;

« Je tiendrai ma convention à présent loyalement;

« Ou tu prendras la cité, ou tu me rendras mon otage.

a Si vous attendez le jour de demain,

c( Vous êtes morts et détruits sans rançon,

« Car demain nous verrons ici les grandes armées d'Orient.»

Bohémond répondit : « Gentil sire , pensez-y à cette heure,

« Préparez-vous, je ne tarderai plus ;

(( Je vais rejoindre nos barons en piquant des éperons.»

Le Turc accepte, et le presse fortement.

974 I«A GAÀN80II X^UNTIOCHB,

Tous deux se sont quittés, ils s'en vont à l'instant. Bohémond vient au camp piquant de Téperon, Et le païen s*en va soucieux dans son palais ; Il 1^ reucontré sa femme, qui le questionne.

(( Sire, dit la païenne, dites-moi d'où vous Yenes?

« Par Mahomet, j'aperçois assez de vos œuvres.

« Que cherchez-vous, que vous parlez tant aux Eran-i*

cais?

(( Je pense que vous voulez devenir chrétien, « Ou que vous tramez avec eux une grande trahison. (( Par notre Dieu Mahomet , auquel mon corps est

voué, (( Si je puis voir demain le soleil se lever, « Je le dirai à mon père ou à mes frères aînés, « Au palais de Garsion , vous aurez le chef coupé* a — Dame, dit Dacien, vous avez grand tort, « Je ne le ferais pas, fussé-je haché en morceaux; « Vous viendrez avec moi sur ce mur, u Je vous montrerai leur logis et leur tente , (c Et leur nombreuse chevalerie ; « Vous y verrez notre fils, couvert d'une armure, ^ Comme il portç 9^8 ^wes, çQmtne il e^t aimé des

Français !

« — Sire, dit U dame, qu'il soit comme tous le com^

mandez ! »

En haut, contre le mur, ils ont monté les degrés, Ils viennent au plus haut étage qui est adossé au mur. Et les voilà accoudés à une fenêtre.

« Dame, dit Dacien, écoutez-moi un peu ; « Vite, croyez en Jésus, qui mourut en croix, (( Et en la sainte Vierge qui le porta dans ses flancs. » Quand la païenne l'entend, elle rougit de colère : V Ah ! dit-élle, perfide, je le savais asse^ , « A présent, votre mauvais cœur ne peut être caché, « Cette parole est sortie de votre bouche pour votre

malheur, « Bientôt vous serez démembré, n Quand Dacien Tentend, il s'est tourné vers elle , Il Ta saisie par les bras, il est fortement en colère^ Il la jette en bas, son corps en est brisé, Et en vingt endroits blessé et rompu.

Le diable emporte l'âme, et le corps est fini. Le Turc est allé dans la grotte voûtée , Il a pris l'échelle, il s'est attelé au bout, Lui d'un côté, et de l'autre deux chiens accouplés; Il a tant tiré l'échelle avec ses deux chiens privés, Que le bout de devant est poué au mur, Attaché et bieu tenu à un maître créneau , Et l'autre bout dç derrière fut jetéli tçrre.

d76 LÀ CHANSON D*ANTIOGHE.

De sorte qu'il pendait jusqu'à quatre pieds du sol.

Bohémond de Sicile n'est pas rassuré,

n vient très-eflErayé à la tente de Godefroy :

« Sire, dit Bohémond, pour Dieu, vite, hâtez- vous,

« La viUe et le palais vont vous être livrés.

« — Hé Dieu I dit le duc, Dieu en soit adoré! »

Quand le duc de Bouillon a entendu ces mots,

n tend ses mains vers Dieu, et le remercie doucement.

Il s'arme promptement, lui et sa compagnie.

Puis va parmi les tentes et ne se repose pas.

Il fait armer les barons et la chevalerie,

Et les hardis sergents (que Dieu leur soit en aide);

Ils furent mille sept cents, gens vaillants et éprouvés,

Mais ils ne surent pas où le bon duc les guide.

Ils croient qu'ils vont combattre contre ceux (que Dieu

les maudisse!) Oui sont venus de l'armée de Perse.

Bohémond et le duc se sont mis en marche, Les sergents vont à pied et souffrent de grandes peines. Leurs souliers sont en pièces et leurs chausses percées, Ds s'en vont bien serrés au clair de lune.

Les cavaliers se hâtent et ne les épargnent pas. Et ils pleurent très-fort, mais ils ne parlent pas.

(( Seignear, dit Godefroy, ne vous étonnez pas (( Si les Turcs vous assaillent (que Dieu les maudisse!), « Que chacun se défende bien avec son épée fourbie. » Et les chrétiens ont dit : « Vous feriez mal d'en douter^ (( Nous ne vous manquerons pas tant que nous vivrons. »

Le bon duc de Bouillon les en remercie fortement. Dans un vallon qui descend dans une prairie, Ds ont envoyé en avant Robert de Normandie Et le comte de Flandre au fier visage, Tancrède et Bohémond, auquel on se confie.

Et les autres barons qui commandent dans l'armée.

Les barons chevauchèrent à grand effort.

Ils viennent à la cité doucement, en cachette ;

Quand ils arrivent aux murs ils ont trouvé l'échelle,

Et la femme du païen, qui était jetée en bas.

Le Turc tient sur le mur la lanterne allumée ;

Du côté de la cité il l'avait bien ombragée,

Et du côté de l'échelle, il avait tourné la lumière ;

Quand il voit nos barons, il montre une grande joie.

Il appelle Bohémond, il hâte sa parole :

« Gentil duc de Sicile, tu attends trop ;

« Il est près de minuit, l'aube est prête à paraître ;

919 LA CHAKSOK D'IHTIOCHI.

c( Si les païens m'aperçoivent, j'aurai la tète coupée, « Et votre armée sera demain livrée an martyrs. « Vite, prends cette ville qnand je te la présente, « On rends-moi mon fils et reprends ta parole. H Les Francs sont de pauvres gens, eSrayés de peu. » Robert de Flandre l'entend, il a rougi.

Et dit à Bohémond : « Vois l'échelle apprêtée, (( Tu monteras le premier, la cité t'est donnée, n <( — Sire, dit Bohémond, c'est une parole perdue ; a Par ma foi , je n'y monterais pas pour la tour remplie d'or,

(( Car vous me verries à l'instant retomber en bas. »

Le Turc fut sur le mur tenant la lanterne ardente. Et dit à Bohémond : «Vite, tiens ta convention^ « Ou prends la cité, ou rends mon enfant.

(( Par le Seigneur de gloire les Français sciassent vite, (( Ils sont preux et hardis tant que leur jeu va bien, (( Mais quand il ne va pas bien, ils ne valent pas un

gant.

« Bohémond, dit le Turc, pourquoi tardes-tu tant? (( Il est plus de minuit, l'aube est prés de paraître. (( Si je suis aperçu, sache pour sûr « Que demain je perdrai la tête dans le palais de l'émir.

LA CHANSOir D'ANTIOCHB. 879

« Gardez-Yous de douter de moi,

« Ni que j'aie pensé à aucune trahiBon;

« Par ce Dieu, qui d'une Vierge est né en Orient,

« Je ne le ferais pas quand je devrais perdre la tête.

« Vous avez parmi tous mon enfant en otage. »

Quand nos barons le voient, ils s'agitent fort.

Mais il n'y eut si hardi, si preux ni si vaillant

Oui veuille se hâter, ni qui ose monter le premier.

Le comte Robert de Flandre voit que les Français ont

peur, Il en eut un tel chagrin, qu'il commença à pleurer; Il retourna vers le bon duc de Bouillon, Qu'il avait laissé au vallon pour garder les autres. Le -duc le voit venir, il se met à l'appeler : « Par ma foi, sire cousin, vous tardez trop, c< Il est plus de minuit, le jour va se montrer; « A qui avez-vous laissé la garde de la cité? (( Est-ce à Bohémond qu'on la doit donner?

« Il nous conviendrait d'entrer dans la cité, « Car si les Turcs nous aperçoivent, ils peuvent nous

attaquer (i Et tuer nos gens malades dans les tentes.

« — Sire, dit le comte, pour Dieu, restez ici,

280 LA CHANSON D'aNTIOCHB.

« Car nos chevaliers sont fort à blâmer, « Ils sont devant Féchelle et ils n'y osent monter. » Quand le duc Fentendit, il entra en colère; Il dit au comte Robert : « Donc, laissez-moi y aller. « — Vous ne le ferez pas en vérité, cousin, il vous convient de rester ici, a Afin que les païens ne sortent pas pour détruire le

camp. »

Quand le bon duc Tentend, il se met à invoquer

Dieu:

« Glorieux sire Père, qui te laissas tourmenter « En la très-sainte croix pour sauver ton peuple, « Comme cela est vrai, et que je le crois sans douter, « Donnez-nous cette nuit la ville en conquête. » Puis il a dit au comte : « Vous êtes digne de louanges, « Je n'en connais pas de plus vaillant pour porter les

armes, (( Ou montez le premier, ou laissez-moi monter. » Le comte Robert l'entend, et se remet en chemin,

Le comte Robert de Flandre se hâte grandement, Jusqu'à la ville il pique son cheval ; Il vient au pied de Téchelle, où il trouve nos barons Dolents et consternés, car chacun est efirayé.

Le Turc est sur le mur, qui a très-grand'peur ;

Il appelle Bohémond, il secoue Téchelle :

« Eh! gentil duc, viens vite, vois quel moyen tu as;

<( Ou toi, ou un des autres qui y viendra le premier

« Aura toute la seigneurie de la cité. »

Les Français se turent tous, et chacun se regarda.

Le comte Robert de Flandre appela nos barons :

« Seigneurs, dit le comte, ne vous troublez pas;

(t J'ai quitté toute la Flandre et les honneurs que j'y ai,

« Et ma femme Clémence qui m'aime fortement,

a Et deux jeunes fils que Dieu me gardera.

« En l'honneur du Seigneur qui créa le monde,

« Je serai le premier qui montera en haut. »

Il fit la croix sur lui, se recommanda à Dieu,

Puis il a saisi l'échelle, et l'empoigne à deux mains.

Et il tourne son écu derrière lui par la courroie ,

Il s'apprête bien pour monter sur l'échelle,

Quand Foucard l'Orphelin l'embrasse par les flancs :

Il était né en Flandre où il y a de bons chevaliers ;

Il dit au comte Robert : « Sire, entendez-moi,

« Vous êtes le fils de saint Georges, on vous surnomme

ainsi; « Si nous vous perdons, ce sera une grande perte, « Mais moi, si je mourais, nul ne me pleurera. « Je monterai, beau sire, et Jésus m'aidera. » Le comte Robert l'entend, il lève sa main en haut,

tel LA CHANSON D'ANTIOCHB.

Il fait descendre Foucard, et après se signe, Puis il monte les deux premiers échelons.

Le comte Robert de Flandre a un grand courage, Il monte deux échelons de Téchelle lentement, Mais Foucard l'orphelin le saisit par le flanc, Et lui dit : « Sire comte, pour Dieu, ne m'afflige pasi « Plus vaillant que toi ne peut terre tenir, « Ce serait grand dommage si tu allais mourir ici, (( Car tu as de grands flefs, beau sire, à garder, (( Tu as femme et enfants, Dieu t'en laisse jouir! « Si je dois périr ici, ce ne sera pas un malheur, « Car je n'ai rien à donner, et ne veux rien prendre ; (( Laisse*moi monter le premier, au nom du Saint-Esprit.

« Si je meurs, moi, qu'importe? c'est pour servir Dieu, « L'armée en a beaucoup de meilleurs, plus précieux. « — Sire, disent les barons, veuillez souffrir c( Que Foucard monte le premier, consentez-y. » Quand Robert les entend, il soupire.

LA CBàNSOH D'ANTIOCHE. S8S

(( Sire Robert de Flandre, disent les barons,

« Vite , souffrez que Foucard monte le premier,

c( Nous vous le demandons pour Tamour de Jé6u&-

Christ.

« — Seigneurs, dit le comte, nous vous raccordons.

(( Qu'il monte ! et je le recommande à saint Siméon « Qui porta Jésus-Christ sur son bras droit. » Et le Turc Dacien les rappelle à voix basse : « Pour Dieu I hâtez-vous , voici la lumière du jour. » Et Foucard, à ces mots, prit Técu portant le lion; Il jette le blason derrière ses épaules.

Et en montant à Téchelle il commence une oraison : « Seigneur, sire Père, par ton très-saint nom, « Qui pris naissance de la Vierge « Et sauvas Jonas dans le ventre d'un poisson , « Qui ressuscitas le corps de Lazare, (( Qui donnas le pardon à Marie Madeleine « Quand elle pleura à tes pieds dans la maison de Simon, a Les larmes de son cœur tombèrent en telle abon«

dance, c( Qu'elle te les lalva entièrement;

S84 LA CHANSON D'ANTIOCHB.

« Après, elle les couvrit d'un parfum excellent, « Elle agit très-sagement , elle en eut bonne récompense; (( Dieu, vous souffrîtes la passion sur la sainte croix, (( Et Longin vous blessa de la lance.

« Il était aveugle-né, on le sait de foi sûrement ; <( Le sang lui vint par le bois de la lance jusqu'aux

poings, en coulant.

« Il ressuya à ses yeux, il vit la lumière ; « Sire, merci I cria-t-il avec une vraie foi : « Vous lui fîtes pardon, et lui remites ses fautes; « Vous fûtes mis au sépulcre et gardé contre les voleurs.

« Au troisième jour après, vous ressuscitâtes, « Vous fûtes en enfer sans empêchement, « Vous en fîtes sortir vos amis, Noé et Aaron, « Puis vous montâtes au ciel le jour de TAscension. <( Vous dîtes aux apôtres d'aller prêcher par tout le

monde (( Ce que le saint Évangile nous apprend; « Devant eux vous allâtes en votre demeure, « Là-haut, dans votre saint ciel , où nul félon n'est

reçu.

« Dieu ! comme nous croyons tout cela véritable, « Ainsi, laissez-moi monter sain et sauf, (( Et garantissez les Français de mort et de prison;

« Faites que nous puissions avoir cette ville en notre

pouvoir I )) Alors il a levé la raain, il fait la bénédiction , Puis il prend Téchelle et commence à monter.

Puis Tancrède monta, et après lui Bohémond, Et après ces trois monta Raimbaut Greton, Le comté Rotoul du Perche, et après monta Ivon ; Et après Gontiers d*Aire, écuyer du Frison, Et Thomas de la Fére, et Droon de Monci, Et Evrard de Puysac; Hugues, neveu de Guyon, Enguerrand de Saint-Pol et Faucher d'Alençon, Robert de Normandie qui déteste la félonie.

Le comte Robert de Flandre, que Dieu lui fasse paix! Après monta Eustache, frère du duc de Bouillon. Or, les Français se hâtent de monter en haut du mur. Il y en a tant qu'ils sont trente-cinq.

Eh I Dieu ! quel grand malheur quand Téchelle se rompt I Deux chevaliers sont tués, dont on mène un grand deuil. Ceux qui sont sur les murs ont regardé en bas. Ils voient l'échelle rompue, ils sont désespérés.

Quand l'échelle rompit il y eut une grande douleur. Deux chevaliers de Tannée du Seigneur furent tués; Leurs âmes allèrent devant le Créateur.

Ceux qui sont sur le mur eurent une grande frayeur,

Ils se regardèrent tout épouyantés,

Mais Dieu leur envoya hardiesse et vigueur.'

c( Seigneurs, dit Dacien, rappelez votre valeur,

« Ne vous troublez pas, soyez bons combattants,

« Je vous donne mon palais et ma tour pour vous aider,

(( Il y a longtemps que je crois en Dieu notre Sauveur ;

(( J'éteindrai la lanterne, elle jette trop de lumière,

« Et Taube a paru, nous allons voir le jour, n

<( Seigneurs, dit Dacien, ne vous effrayez pas,

c( Car je crois vraiment au Fils de sainte Marie,

« Jamais je ne vous manquerai tant que je vivrai, n

Le comte Robert de Flandre le remercie doucement ;

« Seigneurs, dit le baron, francs chevaliers,

« Combien sommes-nous en notre compagnie?

« — Trente-cinq, dit le comte Robert de Normandie.

« — Par ma foi, dit Tancrède, c'est une petite suite.

« — Seigneurs, dit Dacien, faites bonne contenance,

« Le Dieu en qui vous croyez vous sera en aide.

« Qu'une moitié aille dans la vieille tour,

c( Qu'une autre moitiés'en aille àla porte qui est dessous,

n Elle sera bientôt défoncée avec des cognées d'acier;

« Si bien que vos chevaliers entreront.

a Puis ils iront à la porte de la masquée;

« Je sais bien que la cité sera tite éTeillée*

a Que chacun frappe ferme de son épée.

(( Qui rencontrera un païen ne manque pas de Toc**

cire ! »

Nos barons répondirent: a Félon qui y manquerait! » Alors ils se séparent. Ils ont établi leurs gardes, Et le Turc leur a donné à chacun une cognée, Car il avait tout préparé d'avance.

Les chrétiens s'en vont en grande hâte.

Et le Turc béni les guide vers le bas du rempart.

Nos chértiens sont partis et se sont séparés ;

Vingt sont allés à la porte de dessous*

Avec les cognées qu'ils portent ils ont coupé le fléau;

Dacien leur avait donné des pieux de chêne,

Avec cela ils déterrent le devant du portail,

Et le Turc béni a appelé les Français.

Il les prie doucement et leur a dit :

« Barons, j'ai mon frère que j'aime fortement

« En ce palais, là-haut, qui est fort antique,

« Yenez-y avec moi, vous saurez ses projets*

« S'il veut croire en Dieu, qu'il soit sauvé,

a Et s'iUn'y consent pas, qu'il ait le chef coupé ;

(( Car s'il nous échappait, nous serions perdus,

it Nous serions tués et démembrés par lui.

« Il vaut mieux qu'il meure et que vous ayez la cité. »

Le comte Robert de Flandre a appelé le Turc ;

Vers le palais d'en haut il Ta mené avec lui,

Et il a mené aussi Bohémond et Tancrède;

Il n'a pas oublié Robert de Normandie.

Ces quatre barons sont allés g,u palais,

Chacun a ceint l'épée au côté gauche;

lis montent et entrent par la porte dans la salle.

Quand le Turc les aperçoit il a jeté un cri :

(( Celui qui vous a mis ici a fait une trahison,

<( Ahi I Garsion , sire , aujourd'hui vous perdez votre

cité I »

Quand les barons l'entendent, ils sont irrités, Ils lui courent sus, ils l'ont jeté par terre. Ils lui ont lié les poings, bandé les yeux.

Ils reviennent vers son frère qui les attend sur les degrés ; Quand ils sont près de lui, ils ont ôté le bandeau, Et il appelle son frère et lui parle ainsi.

Bacien voit son frère et le prie doucement :

« Ami, crois en Dieu, le Fils de sainte Marie, « Et quitte Mahomet et ses enchantements, «

c Car sa puissance ne vaut pas une pomme pourrie;

(( Quand tu le sers et l'adores, tu fais une grande folie.»

Le païen répond : « Qu'entends-je, quelle folie!

« Je ne le renierais pas, quand je devrais perdre la vie.

c( Perfides, traîtres, larrons, vous avez cette hardiesse!

« Ahi ! Garsion, votre ville est trahie! »

Quand Dacien Fentend il crie à nos barons :

« Que faites-vous, seigneurs, ne le laissez pas vivre. »

Le comte Robert de Flandre a tiré son épée bien fourbie,

Il lui tranche la tête au-dessous des oreilles,

Et par derrière lui il Ta lancé en bas.

Maintenant ils sont plus en sûreté dans la ville forte.

Le bon duc de Bouillon était dans la prairie.

Dans le vallon où il veillait afin que l'armée persane

Ne vînt pas assaillir le camp des chrétiens.

Quand il n'entend aucune nouvelle de nos chevaliers.

Ni bruit, ni combat, ni enseigne déployée.

Il monte à cheval promptement avec sa compagnie,

Il craint que nos Français n'aient perdu la vie ;

Il vient en piquant des deux aux murs de l'antique cité,

Il y trouve nos guerriers tristes et abattus,

Devant eux git l'échelle rompue;

Une moitié pend attachée au mur.

Quand le bon duc le voit, cela ne lui plaît pas ;

Il leur a demandé d'un air désolé :

« Pour Dieu, barons, où est Robert de Normandie,

« Et Robert, mon cousin, qui gouverne la Flandre, « Tancrède et Bohémond et les autres barons?

« — Gentil duc, ils sont montés dans la ville forte « Trente au plus, nous ne savons, Dieu leur soit en aide ! « Il y en avait tant des nôtres rassemblés sur l'échelle, (( Que par le poids des armes elle s'est rompue et brisée ; (( Là-baut un Turc d'Esclavonie les attendait^ a Tenant une lanterne claire et ardente.

« Il emmena nos gens, depuis on n'en a plus rien su« (( — Eh ! Dieu 1 dit le duc, ils sont morts dans les sup^

plices, (( Pourquoi ne suis-je pas, hélas, en leur compagnie I « Je me fiais tant en Dieu I je croyais qu'ils n'y mourraient pas, (( Mais que nous aurions ôté la vie à mille païens, n Le duc pleure et gémit, il n'a pas envie de rire.

Godefroy de Bouillon s'est livré à la tristesse, Il a promptement mandé à tous ceux du camp Que chacun d'eux s'arme et se revête de fer.

Il a grand besoin d'aide, car il a beaucoup perdu. Au camp du Seigneur le messager est allé, Il leur conte les nouvelles, les voilà effrayés; Chacun s'est harnaché selon son pouvoir.

LA CHANSON D'ANTIOCHB. 991

Or, écoutes des barons que Dieu a tant aimés. Qui sont en la cité aux murs épais; Ils déterrèrent les portes avec de grands pieux pointus* Dacien, le baron turc, est monté sur le mur, Il appelle ceux de dehors : « Barons, hâtez-vous v^te, a Allez vite à la porte, vous entrerez à Tinstant, (( Vos compagnons sont tous allègres et en santé. (( — Eh I Dieul dit le duc, soyez-en adoré I » Il a mené tous ses compagnons à la porte, Et le Turc béni est descendu du mur.

Enguerrand de Saint-Pol est allé au palais, Il fut le quatorzième des barons ; Dacien les y a conduits et guidés.

Ils trouvent cent Turcs dormant, ils les ont tous décollés.

En haut d'un mai on leva un pennon Aux armes de Bohémond, c'était une croix d'or. Gela signifie que la ville est prise.

Et chacun des autres barons s'est donné tant de peine, Qu'ils ont déterré les battants de la porte ; Toutes les poutres sont jetées à terre.

Quand l'aube a paru et que le jour est levé, Le fléau fut coupé devant la principale porte, Et le portail ouvert et jeté par terre.

Le bon duc de Bouillon est entré le premier; Lui, tous ses compagnons, et les autres barons.

392 LA CHATYSON D'ANTIOCHE.

Il y en eut dix mille dedans quand le soleil fut levé ;

Les Turcs dormaient encore tous tranquilles,

Us ont mis des gardes dans les six tours de Dacien.

Quand le soleil se leva et commença à éclairer,

n y eut dedans plus de treize mille Français.

Ils commencèrent par garnir les six tours des païens;

Us ont fait planter au sommet les bannières de soie.

Les autres les virent des tentes voltiger au vent;

On entendit les trompettes sonner et retentir.

Nos barons s'armèrent et se préparèrent à marcher ;

Ils sortirent du camp bien serrés et en ordre.

Sire Raymond de Saint-Gilles conduit Tarrière-garde,

Il a fait coucher les malades dans des litières,

Il les fait apporter, ils en avaient besoin.

Jusqu'à la cité ils ne cessent de marcher,

Ils entrèrent tous dedans. Dieu les garde d'embûches !

Vous auriez entendu crier Montjoie I

Ils attaquent les Sarrasins, ils les ont réveillés ;

Ils crient: « Aride I aride M Mahomet, quelle surprise!

« Ahil Garsion, sire, vous avez trop tardé I

1 Cri d'alarme en arabe, (Voir la note de M. Paulin Pftris aar ce mot.)

LA. CHANSON D'ANTIOGHE. 293

« Votre ville est conquise sans combat. »

Le tumulte fut grand, et le bruit terrible.

Vous auriez vu nos barons parcourir Antioche,

Et occire les païens, et leur couper les membres,

En les renversant les uns sur les autres I

Ils souillent leurs épées de cervelle et de sang.

Vous eussiez vu trembler maintes belles païennes,

En tordant leurs mains, et arrachant leurs cheveux.

Invoquer et prier Mahomet et Apollon,

Et maudire les Français qui détruisent leur nation :

« C'est grande pitié que ces démons s'emparent de notre terre ! »

Les Sarrasins et les païens se rallient ;

Ils furent bien trente mille pour commencer le combat.

Vous eussiez pu voir une grande mêlée,

Force lances brisées, force écus percés,

Et les cottes de mailles rompues, et les hauberts démaillés ;

Et les Sarrasins tirant avec leurs arcs de corne ,

Et les flèches et les dards qui volent,

Et les javelots qu'on lance.

Et les massues plombées qui blessent et écrasent!

De morts et de blessés les rues sont jonchées;

La bataille dura tout le jour.

Le soir, et encore le lendemain jusqu'à la nuit.

SM ljl chanson D'ANTIOGHS.

Vous pouvez bien dire et croire qu'il y eut là un grand carnage.

Grande fut la bataille; pendant deux jours

Et deux nuits aussi, jamais elle ne cessa.

Garsion descendit du fort principal,

Et vint dans la mêlée avec dix mille Turcs qu'il cou-*

duit.

Chacun portait un arc turc et des flèches, Garsion s'arrêta dans la principale rue ' Là où il rencontra les Français et leur livra un grand

combat.

Chacun des Turcs s'efforce de bien faire ; Il repoussa nos Français jusqu'au bout d'une rue, Godefroy de Bouillon cria alors à haute voix: « Barons, Francs chrétiens, retirez-vous, « Car je crois la force des païens trop grande de ce

côté, n Voici Robert de Flandre qui descend du haut dea

murs, Avec lui est Hugues qui jamais n'aima les païens, , Et Enguerrand son fils qui a grande hardiesse, Tancrède et.Bohémond; avec effort Ils ont conquis quatre des principales mes ;

LA CHANSON D'aNTIOCBE. 285

Ils y ont tué les Turcs, dont nul n'échappa.

Quand les Francs voient la bataille, ils s'agitent

Et crient : « Saint sépulcre"! barons, montrez- vous,

« Jamais n'aura d'honneur celui qui ne le fera.

« Accordons à chacun ce qu'il conquerra.

(( Le bien sera grand des barons qui tomberont sur les

païens. »

Enguerrand de Saint-Pol donne de l'éperon, n dépasse tout le gros de notre armée, Et se jette sur la plus forte colonne des Turcs; L'épieu qu'il tenait y fut bien employé :

Tout proche de Garsion il tua son neveu ; Avant que l'épieu se brise il a haché cinq Turcs, Puis il a tiré l'épée qui jette une grande clarté, n poursuit le roi Bredalant, il lui tranche la tête. Garsion d'Antiocbe lui lance un javelot.

Il atteint son cheval et lui transperce le flanc, Le destrier tombe mort. Enguerrand se relève \ Il a tiré l'épée et serré son écu, Il court sus aux païens, il n'en redoute aucun ; Avec son épée d'acier fourbie, il leur donne de grande

coups.

Mais si Jésus n'y pourvoit, qui forma le monde, Il est trop entouré de païens, il n'en reviendra pas. Quand nos barons le voient, ils eurent une grande an*

goisse,

296 LA CHANSON D'ANTIOj^HE.

Ils crièrent : a Saint sépulcre ! » et chacun s'avança. S'ils ne défendent Enguerrand, il y aura grand dommage.

Pour dégager Enguerrand il y eut une grande lutte: Maintes lances brisées, maints écus broyés, Maints hauberts rompus, maints clavins faussés; Mille et cent sont tués dans ce combat, Dont les âmes allèrent en enfer pour toujours. Hungier FAUemand a tiré son épée.

Il va frapper Corbarel qui est sire de Lutis, Il Ta pourfendu jusqu'à la nuque; Quand Garsion le voit, il en est éploré, Et aurait voulu être là-haut dans son palais voûté. Il retourne son cheval, il s'est enfui Et les païens avec lui; les voilà déconfits.

Là, la païenne a quitté son mari Et l'ami son amie sans prendre congé.

Les Français les ont repoussés de force dans le château.

Us renversent les païens et en font un grand carnage. Les Turcs tirent des tours avec leurs arcs de corne, Ce qui irrite et met en désordre nos Français. Voici le roi Tafur qui vient tout furieux

LA CHANSON D'ANTIOGHE. 297

Et sire Pierre rHermite qui a le poil blanchi, Us ont bien avec eux dix mille hardis ribauds. Le roi Tafur s'écrie à haute voix :

« Bohémond de Sicile, franc chevalier, « Et vous Bobert de Flandre, gentil comte, (( Et les autres barons bénis de Dieu, « Gardez que les Turcs entourés par vous n'échappent; « Car ceux qui de ce palais voûté tirent sur vous « Je vous les livrerai tous morts ou vivants. » Vous auriez vu alors les ribauds empressés d'assaillir, Et jeter avec les frondes de gros cailloux massifs, Et frapper les portes avec de grands maillets. Et monter aux échelles à couvert.

Ils ont surpris le palais en plus de trente endroits ; Pas un seul païen ne fut laissé en arrière.

S'il n'est blessé ou déjà acquis à la mort.

Les ribauds prennent les tours, les murs, les palissades.

Ils ont occis là dedans mille et cinq cents païens. Ils ont fait leurs délices des belles Sarrasines; Cela déplut à Jésus, le Roi du paradis.

Les Turcs qui échappèrent s'enfuirent par une poterne. Vers un fort qui est bâti sur le roc.

988 LA CKAVSOa D'ÂBTIOCHI.

Les gens dn roi Taifàr se conduisait wUaimiiBiit , Car ils ont conquis les premien hait des

tours,

Et nos antres barons eurent soin de ne pas tarder.

Us tombent sur les Turcs, ils n'ont garde de leur faire quartier.

Le duc de Bouillon dit : « Nous doTona peu nous es* timer

o Tant que ces mécréants sont encore près de nous.

«J'aime mieux perdre la Yie dans cette grande ba*taiUe,

Et leur faire vider entièrement cette forteresse, m

Il crie : (( Saint sépulcre 1 » il rallie les Français ;

Il court sur les païens, et tire son épée d'acier;

H frappe le roi Briquemer sui: son casque,

Le cercle d'or ne lui sert pas plus qu'un rameau d'olivier;

Il l'a tout pourfendu jusqu'au destrier,

Quand les païens l'ont vu, ils sont en fureur.

Depuis, il n'y en eut plus qui os&t s'opposer aux Fran^ çais.

Ils sont en fuite, il n'y a plus rien à espérer.

Chacun a là sa mie, sa sœur ou sa femme,

Là GUàNSON l>*ANTiOCHE. 299

Quo par peur de la mort il lui faut laisser.

Les chrétiens les poursuivent, Bien les aime et les

chérit; Ils jonchent la terre de morts et de blessés ; Jusqu'au principal fort ils ne se lassent pas de les

poursuivre.

Vous eussiez vu mainte belle païenne gémir.

Tordre ses mains et arracher^es cheveux ; « Ah! Mahomet, sire, vite venez nous aider! n Garsion s'enfuit, pour prolonger sa vie, En haut du château fort qui est sur un rocher, Il avait de hauteur le trait d'une arbalète \ Il se fie en la porte , ouvrage des démons ; Les diables la firent et travailler et poser Il y a bien plus de mille ans, sans mensonge , Et ils firent faire la tour à un de leurs ouvriers \ Ce fut Cerbère qui est portier de l'enfer, Il eut la porte de l'enfer pour sa récompense. Les Turcs tombent en bas du rocher par la trop grande

foule; Celui qui tombe au bas de la falaise n'en peut réchapper.

Il lui vaudrait autant trébucher en enfer.

La roche du château de Garsiou est très-élevée,

Elle avait bien la hauteur d'un trait lancé par un archer;

La roche était vive, et la pierre noire.

A la porte Esquinart, faite par Noiron, diable d'enfer,

La falaise et le précipice sont immenses ;

On en a tiré la pierre pour bâtir le donjon.

Là se pressent les Turcs à force et en hâte,

Car la presse et la foule sont grandes ;

Ils ont peur de la mort, ils cherchent sûreté;

Celui qui tombe en bas ne peut payer rançon à la mort,

Car jamais, en ce monde, on n'en entendra parler.

Là-haut, Garsion se met dans sa forteresse.

Et avec lui dix mille, tant Turcs qu'Esclavons.

Le château est garni de toutes provisions;

Il y a des armes en si grande abondance.

Qu'ils ne craignent pas les Français plus qu'un petit enfant.

Et ils ont de bonnes issues pour aller

Aux champs et à la ville, quelque part qu'ils veuillent.

Que Dieu pense aux Français 1 Les Turcs sont en sûreté.

Les barons fouillèrent la ville d'Antioche,

Mais ils trouvent peu de vivres,

Car les Turcs les ont gâtées pendant le siège.

« Seigneur, pour Tamour de Dieu , dit le duc de

Bouillon, « Envoyons là dehors à notre camp ; « Il y a encore maint riche pavillon tendu, « Nous y avons aussi des malades, « Et nos bagages, seigneurs, pensons-y.

« — Sire, vous dites bien, dit le duc Bohémond, « Nous conseillons d'envoyer Robert de Normandie ; « Le comte de Flandre ira avec ses compagnons, « Et Tèvêque du Puy, qui nous fait le sermon, « Et Hugues de Saint-Pol, au cœur de lion. »

Les barons répondirent : « Dieu soit béni ! »

Les barons s'en vont, ils ne veulent pas s'arrêter Jusqu'aux pavillons, ils ont soin de ne pas s'attarder; Tous les malades qu'ils ont pu trouver.

Ils les ont fait porter à Antioche très-doucement. Puis, ils y font porter tout leur avoir en charrettes, Et tous les vivres qu'ils purent trouver; Armes et pavillons, ils y font tout entrer,

dOS LÀ CBAKSON O'ANTIOGHB.

Et enterrer les chrétiens morts dans les cimetières, L'évéque recommanda les âmes à Dieu, Quand les Turcs du château les virent ainsi travailler, Ils seraient sortis volontiers, s'ils l'avaient osé; Mais ils les ont laissés en paix aller et venir, c Seigneurs, dit Garsion, je suis désespéré « Du secours qui ne vient pas, il tardera trop. « — Sire, dit Crucados, ne craignez pas, « Par-devers la montagne je vois un nuage se lever , «Je vous dis que c'est l'armée, qui est fort redoutable ; « Demain, avant midi, vous les verrez camper. » Il disait vrai en tout (que Dieu l'écrase) !

Car les Turcs sont déjà au bas de l'escalier. Par dix fois cent mille on peut les estimer.

Et nos Francs chrétiens (que Jésus daigne sauver I) Ont fait nettoyer Antioche des Turcs morts , Ils allèrent les jeter dans des charniers hors la ville , Ils les firent bien recouvrir, de peur de la puanteur.

Ils font baptiser dans les fonts maints belles païennes Qui veulent croire en Dieu et l'adorer de cœur; Et Dacien le Turc, on ne peut l'oublier, Par l'évèque il se fit régénérer dans les saints fonts, Et son fils aussi, qu'il devait chérir.

Les Français font chanter le service dans les églises, Et bénir et consacrer le corps du Seigneur.

Mais ils furent peu en paii, il leur fallut souffrir, Car les païens les attaquent et les font souvent armer.

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