‹ La chanson d'Antioche: composée au XIIe siècleChapitre 20 sur 30 · CHANT VII · texte numérisé non relu

CHANT VII

ARGUMENT. — Alarmes des chrétiens dans Antioche. — Approche de Tarmée persane. — La mère de Corbaraa Tcut en Tain le détourner de combattre contre les -chrétiens. — Disette dans Antioche. — Plusieurs croisés quittent la Tille. — Etienne de Blois se sauve dans l'Asie Mineure. — Épisode de la lance de la Passion. — Message à Corbaran. — Sa réponse. — Amédelis Tient épier T armée chrétienne. — Épisode de Tâne d'ÉTerrin de Creil. — Préparatifs de la bataille. — Allocution du jongleur.

Antioche fut prise un mercredi soir,

Et le lendemain jeudi tout leur avoir fut dedans.

Mais ils y trouvèrent peu de vivres et de provisions;

Ceux du maître château les mettent souvent en alerte.

Et font gémir et courroucer les chrétiens,

Car la nuit ils les attaquent avec force et vivacité.

Il y eurent beaucoup d'occis, cela ne peut cesser;

Ils ne se soucient pas du deuil de leurs amis.

Un vendredi matin, au lever du jour,

Les Turcs descendirent de la grande tour carrée. Chacun avait la tête armée de son mieux;

LA CHANSOX D'ANTIOGHE. 305

Ils attaquent nos chrétiens doucement, à rimproviste. A rentrée d'une rue il y eut un grand carnage, Et ils eussent fait plus, mais le bruit s'en répand. Et nos barons y accourent à grands coups d'éperons. Ils repoussent les Turcs dans la grande tour carrée. Devant le maître donjon il y avait une entrée fortifiée. Et de chaque côté une tour carrée.

Là se sont arrêtés les païens endiablés.

Nos hommes les rejoignent, le rassemblement est

grand.

Quand les Sarrasins voient qu'ils ne peuvent résister. Ils rentrentau château, les nôtres s'en retournent. Ils y ont perdu trois barons de la terre chrétienne. L'armée de Dieu en est très-dolente.

Nos Français sont courroucés et dolents.

Depuis qu'ils ont pris la grande ville d'Antioche.

Un jour ils regardèrent vers le soleil levant.

Et ils virent un nuage montant vers le ciel.

Formé par la poussière que soulevaient les chevaux de

bataille.

Ils se dirent l'un à l'autre : « Écoutez ce que je crois, « C'est l'empereur qui vient là chevauchant, « Ils nous amène le secours, je le crois bien.

306 LÀ CHANSON D*ÀNTIOCHB.

« --^ Ce n'est piis lui, disent les autres, tous juges follement, « Mais ce sont ceux de Perse de Tannée du Soudan. » Ils disent la vérité, car les païens cbevaucbent fiera et

joyeux. Gorbaran les conduit dans lequel ils espèrent : Dans son armée sont les Arabes, les Persans, Et tous les Âmorrbéens, et tous les publicains, Les Turcs et les Mèdes, une nation guerrière; Ceux de Samarie y furent et tous les Agolants \ Une nation qui était fortement orgueilleuse, Et ne portait d'autres armes qu'une épée tranchante. Écoutez une merveille de leurs chevaux ; Ils ne souffriraient sur eux, pour rien au monde, Ni lance, ni écu, ni enseigne flottante; Et celui qui les porte court à côté du cavalier. Ceux qui vont en avant de l'armée en piquant de Té-

peron, Aperçurent la grande tour d'Antioche ; Ils se sont arrêtés en bas d'un rocher en pente. Quand les mécréants se sont rassemblés, Gorbaran les appelle et leur dit :

« Nos coureurs vont aller dans la ville grand train ^ « Et nous irons après au petit pas, k l'amble,

1 HabitanU ae Fm,

LA CHANSON D*ANTIOGHE. 307

CI Si nous pouvons attirer dehors ces mécréants,

« Nous les occirona tous, Us n'en seront pas garantis, »

Alors les troupes légères se séparent de l'armée, Ils vont à Antioche pour commencer le combat ; Mais ils n'en purent faire sortir sergents ni écuyers. Dans le camp, ceux du dehors font un grand tumulte :

Là, vous auriez vu maint Turc brandissant sa lance, La lancer au ciel et la rempoigner par le fer. Seigneur, écoutez d'un noble guerrier : Il était né à Barneville, il s'appelait Roger ; Le baron monte armé sur un coursier rapide.

Il sort de la cité pour venger l'armée de Dieu ; Trois chevaliers qui le chérissaient le suivent. Quand les Turcs les aperçurent, ils n'osèrent les ar-*

réter, Tant ils ont entendu louer et priser les Français, Ils n'osent pas jouter ni combattre en plein champ. Ils mirent leur guet dans un chemin creux en embus^

cade; Les premiers se laissent blesser et poursuivre Jusqu'à une portée de trait par delà l'embuscade ; Ceux du chemin creux sortent et se mettent à crier :

308 LA CHANSON D*ANTIOGHE.

« Vous n'en pouvez échapper, orgueilleux piétons ' . »

Quand nos gens l'entendent, ils sont courroucés.

Roger tire les rônes de son cheval de bataille,

Il a fait chevaucher devant lui ses trois compagnons,

Il reste derrière pour soutenir la charge ;

Il tient dans sa main son épée à la poignée d'or pur;

Celui qu'il atteint n'a pas besoin de médecin.

Là vous auriez vu les trois amis fièrement se défendre ;

Aussi, comme l'alouette fuit devant l'épervier.

Les Turcs vont après eux et n'osent les approcher.

Roger de Bameville, qui est digne de louanges,

Avait déjà si bien fait avec son épée.

Qu'il va se débarrasser des Turcs;

Mais il advient au baron un grand malheur:

Son cheval tombe au milieu du chemin.

Eb ! Dieu I quel chagrin quand il le sent trébucher !

Avant que le noble homme eût pu se relever.

Il eut plus d'un millier de Turcs autour de lui :

Avec leurs épées nues ils courent le dépecer.

Les ducs et le prince les regardent d'Antioche,

Et vous auriez vu tordre les poings et arracher les cheveux.

Plus de mille sergents et écuyers en pleurèrent,

* Injure pour des chevaUers.

Pour le baron qu'ils voient ainsi martyriser. Les Turcs qui veulent affliger nos gens Font ficher la tête sur un grand pieu aigu, Et remportent jusqu'à Tarmée au fier Corbaran*

Les Turcs ont porté la tête jusqu'à l'armée.

Quand Corbaran la vit, il l'a bien regardée, Le félon en a montré une grande joie.

L'armée chevauche, rangée et serrée, Elle s'est campée la nuit autour d'Autioche ; Là vous auriez vu maint pavillon dressé.

Près du pont de fer on éleva la tente D'un Turc orgueilleux, de grand renom, Cette nation infidèle l'appelle Sansadoine, Il est fils de Garsion d'Antioche la grande.

Ce fut celui qui la nuit sortit de la ville, El vint vers l'émir en un pays étranger.

Sansadoine lui a si bien démontré son besoin^ Que le Soudan de Perse a rassemblé son armée Et n'a laissé prud'homme jusqu'à la mer Bétée ^ Qui puisse porter la lance ni ceindre l'épée.

< L'Océan.

810 LA CHAHSOir D'AVTIOCHX.

Les Persans ont assiégé la cité d'AntioCbe^ Lorsqu'un Turc, qui était de leurs amis, Trouva une lance gisant dans une bruyère Et une vieille épée dont la lame est faussée; Elle était bosselée, rongée et noircie, Le fourreau en dehors était à demi pourri.

Quand Gorbaran le voit, il se met à rire:

« Où as-tu pris ces armes, frère, dis-le-moi. (( — Sire, c'est du train de ces chétifs orgueilleuiL, « Qui ont pris la Roménie et conquis les forteresses, « Et pris les murs et les palais d'Antioche.

(( — Ami, dit Gorbaran, par ma foi, je vous le jure, (( Je tiens cette nation pour folle et insensée, « Qui croit conquérir le pays avec de telles armes. (( Par mon dieu Mahomet, par qui je suis sauvé, « Ils viennent pour leur mal en Syrie, si je vis long^ temps, n

Ils ont cessé ce discours.

Gorbaran a fait appeler son chancelier, '

Qui devait sceller ses chartes et ses brefs :

LA CHANSON D*ANTlOCHIt. 811

t( Frère, dit Gûrbaran, pense ft te h&ter:

(( Prends encre et parchemin, garde-toi de tarder, « Au calife pontife, je veux mander par lettre « (Il est chef de notre loi, nous devons Thonorer) , « Et au bon roi Soudan, qui nous doit garder, « Que leâ chétifs d'outre-mer sont dans Antioche ; « Là nous les avons entourés , ils ne peuvent échapper.

« Quand je le quittai , le baron me pria « D*occire ces chétifs et de les détrïire, « Et je veux agir selon son commandement.

« Si je peux emmener les plus riches enchaînés, (( Mon seigneur eu sera toujours plus à craindre; (( S'il peut jeter en sa prison le comte Hugues le Grand, (( Frère du roi qui gouverne la France ; t( Quand il lui plaira, il pourra le railler, « L'insulter de paroles, s'en amuser et jouer, « Et s'il veut, il le fera occire et décoller. « Nous devons emmener en servage (( Ceux qui veulent nous faire serfs et captifs ; u Que messire Soudan, que je dois tant aimer, « Se fasse dans sa chambre saigner et ventouser, « Qu'il aille en la rivière pour délasser son corps, « Et qu'il pense à engendrer des enfants en quantité, « Afin que quand mon seigneur devra trépasser de ce monde,

« Si jamais les Français yiennent conquérir son

royaume, c( Ils puissent contre eux le garantir et le défendre. » Ainsi parle Gorbaran, et il pense à continuer. Il ne se passa pas beaucoup de temps, je Tai ouï conter, Avant que la mère de Gorbaran vînt lui parler ainsi : Écoutez ce dont la dame veut l'entretenir.

(( Beau fils, lui dit la dame, écoutez-moi un peu :

(( Vous êtes mon soutien, mon cœur et ma pensée;

(( En vous est toute ma joie et toute mon amitié.

« J'étais en Oliferne, c'est ma principale ville ;

« Là me vint un messager, bien orné et armé ,

« Qui me dit que vos barons étaient avertis et convoqués,

« Et que vous deviez combattre contre les Français.

« Je suis venue en hâte pour savoir si c'est la vérité.

« — Dame, dit Gorbaran, c'est comme vous voyez;

« Ainsi le veut le Soudan, notre suzerain.

« — Beau fils, dit la mère, mon cœur en est affligé.

(( Qui peut être cet homme sans foi

« Par qui un si mauvais conseil vous fut donné?

<( Vous avez fait une grande folie en ne m'en parlant pas.

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