‹ La chanson d'Antioche: composée au XIIe siècleChapitre 21 sur 30 · J.A CHANSON 1)*ANT10<:U · texte numérisé non relu

J.A CHANSON 1)*ANT10<:U

(( Les Français ont un tel Dieu, que jamais vous n'en

aurez de meilleur.

« L'Ecriture l'atteste, et c'est la vérité.

(( Fils, vous ne savez pas quelle est sa puissance, Vous ferez une grande folie si vous combattez contre

lui.

« Pharaon fut par lui humilié et confondu, (( Le peuple d'Israël fut délivré par lui, « Ils passèrent la mer Rouge sans pont ni gué, « Puis il noya le roi avec toute son armée.

« A celui qui, d'Amoraive^ était roi couronné, (( Il ôta le royaume dont il était possesseur; « Éon * et Chanaan en furent déshérités , «Puis il donna leurs terres à ses amis particuliers. « Cette nation a été si bien garantie et protégée, (( Qu'aucun grand peuple n'ajouté contre elle « Qu'il n'ait été vaincu sur le champ de bataille. « C'est ce peuple venu de l'Occident (( Qui conquerra nos terres et nos grands héritages. » Quand Corbaran l'entend, il est hors de lui, n répond à sa mère, comme vous pourrez l'entendre :

^ AmorrhéenB.

* Ëdom.

(( Dame, dit Corbaràn, cesses de parler,

d Je suis tout préparé pour la bataille.

— Beau fils, dit la mère^ mon cœur en est affligé ;

« Je sais bien que tous ne serez pas tué dans la ba-

taille, Mais avant la fin de Tannée tos joies seront passées. c( Vous êtes maintenant bien vu à la cour de notre

roi; c( Si vous êtes vaincu tout à l'heure, vous serez méprisé

et honni.

« Jamais vous ne fûtes aimé ni chéri « Autant que vous serez alors blâmé et maltraité. « Fils, vous avez avec vous les Turcs, les Amorrhéens, (( Les Mèdes, les Perses, Syriens et Lutis, (( Et de la gent française les rangs sont fort petits ; (( Si vous êtes par eux occis et défait, « Tant que vous vivrez, vous n'aurez plus la hardiesse « De prendre à aucun homme ce qui vous couvrirait le

poing.

« Comme le lièvre fuit parmi la bruyère , « Quand il est hué et poursuivi par les chiens, « Ainsi vous fuirez les Francs et leurs épieux fourbis. » Quand Gorbaran l'entend, peu s'en faut qu'il n'enrage*

LA CHANSON D'ANTIOCHK. 815

« Beau fils, dit la mère, je crois que le jour est proche, (1 II y a cent ans passés que nos ancêtres ont dit « Qu'un peuple Tiendrait de la grande terre , (( Qui conquerrait ce royaume par force et valeur, « Si vous combattez contre eux , vous ferez grande

folie; « Depuis qu'on m'a conté, dans ma plus haute tour, (( Que vous faisiez venir vos alliés païens, « J'ai appris avec certitude, plusieurs me l'ont dit, « Que vous ne mourrez pas, beau fils, dans le combat ; (( Mais, avant que l'année passe , j'aurai de la douleur

à cause de vous.

« Mon cœur est fort troublé pour Brohadas ; « Les devins disent que son jour approche.

« — Dame, dit Gorbaran, laissez votre discours, ((Car je ne renoncerais pa@, pour tous les fiefa « Que possède l'empereur de l'Inde supérieure, « Â combattre contre eux si j'en ai la licence, » Quand la dame l'entend, elle a si grand'peuf, Qu'elle demande congé et se prépare au départ«

La dame a pris congé, elle va dans son royaume ; Tout ce qu'elle peut prendre avec elle, elle remporte, Elle n'a point de confiance en tout le reste. Et Corbaran reste avec ses troupes.

Écoutez de nos Francs, qui sont dans la cité, Comme ils ont agi heureusement pendant ce temps-là. Ils sont fortement gênés par la forteresse :

Il n'y a pas de baron qui n'ait endossé le haubert Et lacé sur sa tête son casque émaillé d'or.

Droit devant la porte de la forteresse.

Chaque jour ils ont un combat rude et prolongé. Us ont, dans le combat, tué beaucoup de Turcs, Et eux y ont occis et blessé beaucoup des nôtres, Jésus en ait les âmes par sa bonté I Chaque nuit ils font le guet tout armés et en selle; Ils sont travaillés et harassés d'une manière merveilleuse.

Bientôt, en vérité, survint une telle cherté. Que dans l'armée chrétienne les plus riches se trouvèrent pauvres.

LA CHA.NSON D'ÀNTIOCHK. 317

L'armée du Seigneur eut une telle disette , Que les hommes les plus riches eurent peu à manger, Ce dont les princes commencèrent à souffrir beaucoup ; Leurs corps s'affaiblissaient, et aussi leurs chevaux, Et les petites gens étaient en proie à de grandes souffrances.

Ils couraient arracher les herbes toutes crues, Ils n'y laissaient ni feuilles, ni racines ; La cuisse d'âne crue, celui qui peut l'obtenir L'achète soixante sols, on ne peut l'avoir à moins, Et qui peut l'avoir sait bien marchander.

Celui qui peut trouver un petit pain entier L'achète volontiers un besant d'or fin ; Ils faisaient écorcher ânes, chevaux et mulets. Ils en mangeaient la chair bouillie et rôtie ; Ils mettent le cuir avec tout le poil sur le brasier, ' Les sergents et les écuyers le mangent sans pain. La mère qui veut allaiter son enfant, Ne trouve dans son sein rien qu'il puisse sucer ; Il ferme les yeux, et meurt de besoin.

Nos chrétiens souffrirent cela pour exalter notre loi sainte,

3X8 LA CHANSON P'ÀNTIOGHB.

Et pour conquérir et gagner le saint paradis.

Écoutez de Forgueilleux et ûer Corbaran :

Un jour, il commanda à son armée de marcher;

Il s'en vint, pour attaquer les Français,

 la porte d'un cb&teau qu'Us avaient fait élever;

Les nôtres eu sortirent pour venger leur honte,

Mais lé comte de Flandre ne pouvait agir,

Car il n'avait point de béte pour aller au combat.

Il commence à pleurer et à mener grand deuil ;

On le fut annoncer aux bons barons de France:

« Voilà où en est le comte, il n'y a pas de ressources,»»

Quand les barons le surent^ qui l'aimaient cbèrQ«-

ment.

Maint gentil chevalier en pleura pour l'amour de lui. Le bon duc de Bouillon et Tancrëde tout le premier Prirent entre leurs mains un hanap d'or, Et par l'armée de Dieu ils allèrent quêter pour nn

cheval.

Leur ont fait l'aumône les Allemands et les Picards, Les Français, les Normand^, les Flam^ds et ceux du

Berry, Ils lui ont cherché un cheval de prix, Et il y est monté par l'étrier gauche, ^ Maintenant qu'ils sortent, les chevaliers de Jésus ! Mais ils sont si faibles, nos dignes barons, Qu'ils ne peuvent supporter le combat meurtrier.

LÀ CHANSON B'ÀNTIOGHE. 819

A rentrée de la porte U y eut une rude et biillaute

mêlée, Car les Turcs les repoussent, qui eout forts et légers. Néanmoins, Dieu en soit loué (qui conduit touti). Ils n'y perdirent pas la valeur d'un sommier. Après eux ils font fermer et verrouiller la porte; Ils descendent de cheval pour rafraîchir leur corps; Et les païens sont dehors, les détestables perfides, Qui souvent les attaquent de traits et de flèches, Dont vous auriez vu nos gens durement affligés. Plusieurs se sauvent la nuit pour chercher du pain. Aux créneaux des murs ils attachent des cordes, Et ils descendent jusqu'à terre ; En fuyant ils vont à la mer où sont les nautoniers. Ceux-ci leur ont demandé ; « Que font nos cbers ba^

rons, « Ceux qui servent le Seigneur d'un cœur loyal ? » Et les fuyards répondent : « Ils ne peuvent que s'af*-

fliger, « Les vivres leur manquent, ils ont peu à manger ; « Il leur faut tous mourir sans nul remède. » Quand ceux des navires les entendent, ils n'osent pas

s'arrêter.

Ils se poussent en haute mer pour s'éloigner de l'ar^ * mée.

Seigneur, je voudrais vous raconter

820 LA. CHANSON D'ANTIOCHB.

Du comte Etienne, un noble guerrier :

Il était tenu dans Tannée pour un lâcHe paresseux. Avant que nos gens pussent loger Dans Antioche aux épaises murailles, Il prit un si. grand mal au comte qu'il ne put combattre.

Il resta dans un château pour guérir son corps.

Le mal qui prit au comte l'afiaiblit beaucoup^ Il vint à im château dont il était le seigneur ; Là il séjourne avec sa suite particulière.

Quand il fut guéri, il oublia de bien faire.

Il entendit bien dire aux fuyards : « L'armée est abîmée, « Car la faim et la soif les accablent durement. » Il monta à une plate-forme tout seul, sans suite ; Il aperçoit les murs et la grande tour d' Antioche ; Il voit en dehors Corbaran avec les Persans. Promptement il vient à sa maison.

Il rassemble son avoir, il se met en route.

Droit vers Constantinople la ville forte ; Il ne s'occupe plus des chevaliers de Dieu.

Eux croyaient n'en être pas oubliés.

Et qu'il leur amènerait du secours contre le peuple détesté ;

LA CHANSON D*ÀNTIOCHB. 321

Mais que Dieu, fils de sainte Marie, leur soit en

aide !

Car ils ne le reverront plus avant Pâques fleuries. Il arrive à Loseignor ^ à Taube du jour, Il y trouve Tempereur avec sa grande armée, B rappelle au conseil et lui dit de tristes nouvelles : « Sire , juste empereur , je ne laisserai pas de vous

dire « Que nos gens ont vraiment pris Antioche, (( Mais ceux de la forteresse font de fréquentes sorties, (( Corbaran est dehors avec son armée, < En dedans ils ont la disette, n'en doutez pas, « Ou ils sont tous morts, ou peu restent en vie. » Quand Tempereur Tentend, il n*a garde de rire. La nouvelle fut bien vite sue par toute Farmée.

La nouvelle en fut bientôt répandue dans toute Tar-

mée.

Un chevalier vaillant et redouté Tentend, Il aimait beaucoup Bohémond, il était de sa maison. En notre langage on rappelait Guy;

' Séleucie.

S3S LA CHANSON D'ÀNTIOGHE.

Far Bea exploits et sa bouté Il était aimé et chéri de Tempereur.

Quand U apprit la nouYÔlle, il fut eu colère et triste. De la douleur qu'il eu eut il tomba k terre pâmé. A haute voix il se proclame malheureux :

(( Àhi 1 glorieux Père, Jésus de majesté, « Sont**ce bien vos barons qui sont là rassemblés 1 « Ils ont quitté pour vous les châteaux, les cités, « Et vous souffres qu'ils soient mis en déroute, « Ahi I sire Bohémond, franc et fort chevalier, « Vous en étiez la fleur, et loué par-dessus tous « En savoir, en prouesse et en générosité I (( Par vous de bons conseils étaient donnés aux pauvres.

« Comment les Sarrasins peuvent-ils être si hardis « De blesser votre corps qui est si bien orné. « Si vous êtes mort, je ne pourrai vivre « Quand pourriraient en terre votre bouche , votre

nez, « Les yeux et le visage, le front et les côtés. « Ahi ! Dieu de gloire où est votre puissance? « Combien mon cœur est dolent, triste et désolé, « Si ceux-ci disent vrai, j'en perdrai Tesprit. « Comment le sépulcre sera-t-il délivré des païens ? « Ils garderont en paix leurs terres et leurs biens. <( Seigneurs, francs chevaliers qui pleurez de pitié,

LA CHAKBON D*À1CTI0CHB. 33S

ti Et vous juste empereur, écoutei^moi :

(( Je ne croirai pas, qui que ce soit qui me le diie, (( Que de si nobles barons soient si vilement traités. « Si dans un champ on Qivait jouté avec les Sarrasins, « Et si on avait combattu dans une bataille « Contre les peuples d'Orient d'une extrémité à Tautrâ, (( Avant que les barons qui ont passé par ici (( Fussent si vilement occis, vaincus et défaits, (( Ils se seraient bien vengés avec les lames acérées. (( Et nos gens seraient maîtres des murs et des fossés : (( S'ils sont occis, il en reste peu des ennemis* « Sire, juste empereur, si vous croyes mon conseil, « Vous aurez Antioche, si vous voulez la prendre. (( CombatteE à outrance, vous déferez les Turcs. u Si l'armée du Seigneur (qui souffrit sur la croix) « Y est morte et occie , vous la vengeres sur leA

Turcs, (( Et vous enterrerez le corps des barons pour l'amour

de Dieu.

« Quoique fasse ce comte, vaincu et épouvanté, « Sachez que de peur il a pris la fuite i »

Par le discours de &uy il ne fut pas arrêta* L'empereur retourne avec ses riches barons.

Guy même s'enr est allé avec lui,

Il part tout dolent, il ne s'arrête pas.

334 LA CHANSON D'ATiTIOCHE.

Il sent une telle douleur que jamais on n'en verra de plus grande.

L'empereur retourne en arrière en Remanie,

Mais avant de partir il prépare une ruse ;

Il fit dévaster par son armée la terre d'Angorie ^,

Afin que si les Turcs y viennent, en tous cas

Quand ils arriveront, les vivres leur manquent.

Or je laisserai là les Turcs, que Dieu les maudisse I

Je parlerai de nos chrétiens de la gaie terre,

Qui sont dans Antioche dolents et afiQigés ;

Car la faim et la soif les tourmentent fort.

Le pain et Tavoine leur manquent entièrement.

Cette triste vie dure vingt-cinq jours.

Si le Seigneur n'y met ordre, lui qui gouverne tout,

D'ici à peu de temps, tous auront péri.

Il y avait à Antioche, de toute antiquité.

Une église fondée au nom de sainte Marie;

Le prêtre dormait par une belle nuit,

Jésus vint vers lui, avec noble compagnie,

Et tout le lieu resplendit de sa beauté.

^ Hongrie. (Voir la note de M. Paulin Paris.)

Le prêtre dormait, il avait beaucoup réfléchi, Et beaucoup prié Dieu pour notre armée.

Jésus, le Roi de majesté vint devant lui, Saint Pierre et saint Paul étaient à ses côtés. Et la Vierge qui a porté Dieu.

Leur beauté jette une si grande clarté, Que le soleil ne brille pas autant par un jour d'été. Notre-Seigneura doucement appelé le prêtre; Quand le prêtre l'entend, il s'est incliné profondément.

Il est tombé à ses pieds et lui a crié merci.

« Seigneur, secours ton peuple par ta bonté !

<( — Ami, dit Notre-Seigneur, n'as-tu pas vu

a Que je les ai aidés volontiers et de bon gré?

«Je leur ai fait rendre Nicée, cette bonne ville,

« Et jamais si grand peuple n'a combattu contre eux

« Qu'il n'ait été vaincu.

a Je les ai sauvés de la faim qu'ils ont endurée

« Devant Antioche avant d'y être entrés.

(( Je leur fis rendre la cité à discrétion.

« Les maux qu'ils ont soufferts, je les leur ai infligés,

«Parce qu'ils ont beaucoup violé mes commandements ;

326 LA CHANSON D'ANTlOrRE.

« Ils ont dormi avec les Sarrasines, quand ils avaient

perdu le sens, « Et avec les femmes païennes dont ils ont fait pis ; « Dans la nuit et le soir ils ont agi en vrais fous. Quand Notre-Dame l'entend, elle en a grand 'pitié. Entre lui et saint Pierre elle se jette à ses pieds, Et saint Paul de même, que Dieu a tant aimé.

La Mère du Seigneur tombe aux pieds de son Fils,

Elle prie doucement celui qu'elle a nourri

Qu'il ait pitié et merci de son peuple.

« Seigneur, dit saint Pierre, je vous en prie ;

ce Car cette gent m'a très-bien servi.

« Ils m'ont rendu mon église, qui fut faîte pour tnoî,

«Les Turcs et les Amorrhéens l'ont gardée longtemps.

c( Les anges en ont grande joie et les apôtres aussi;

« Ils désirent que je l'aie, ils en sont réjouis. »

Notre-Seigneur a entendu leurs prières.

Alors il rappelle le prêtre , doucement et avec sérénité :

« Va, dit-il^ vers mon peuple, dis que je lui mande par toi

(( Qu'ils n'oublient pas les péchés qu'ils ont faits,

(( Mais qu'ils aillent se confesser à leurs prêtres ;

« Dans cinq jours ils Seront secôurutt et guéris* n Quand il eut ainsi parlé, il disparut; Il s'en ta en paradis, d'où il est descendu.

Le prêtre demeura après avoir entendu cela, Et il s'étonna fort de ce qu'il avait vu ; Il en loua Dieu qui jamais ne manqua à êa parole; Au matin, il se leva, quand le jour commença à éclairer.

Le jour éclaire et le soleil luit ^

Les Turcs et les Amor&vis^ courent s'armer,

Ils courent à la porte pour tomber sur nos gens,

Là où ils avaient fait fortifier un château*

On entendit les trompettes et les cors d'airain soU"

ner, Et braver les nôtres^ les moquer et les railler4 Ils disent : « Fils de ...^ vous n'en pourrea échap-^

per! »

Quand nos barons l'entendent, ils vont s'armer* Ceux du maître donjon montent à cheval, Ds arrivent à la porte, ils la font ouvrir*

* Les Marocains.

Il y eut là un grand combat de traits et de pierres.

Le troisième jour, je Tai entendu conter,

Le prôtre vient en pleurant, il commence à crier :

(( Barons, francs chevaliers, faites cesser ce combat,

« Et venez écouter mes paroles. »

Quand les barons Tentendent, ils font fermer la porte.

Les princes s'assemblent autour de lui :

« Seigneurs, dit le prêtre, vous plaît-il d'écouter?

« Je veux vous parler de par Jésus de gloire :

« Cette nuit, vraiment, Dieu vint me parler,

« Il me dit des paroles que je ne veux vous cacher.

« Pensez à réparer les péchés que vous avez faits,

« Dites-l^s à vos prêtres et confessez-vous :

« Avant que vous voyiez passer huit jours,

« Il remplira vos cœurs de biens ;

« Si vous doutez de ce que je vous dis,

« Il n'y a pas d'épreuve judiciaire sous le ciel que je ne

sois prêt à soutenir. »

L'évoque du Puy, qu'on appelait Aymar, A fait apporter la croix et les reliques.

Il lui a fait jurer que ce qu'il dit est vrai. Pour mieux attester son récit, Pierre le bon Hermite les appelle ; Écoutez de quoi il veut leur parler.

« Seigneur, leur dit Pierre, écoutez-moi:

« Avant que cette ville fût prise par vous,

« Je dormais dans mon lit, dehors dans ce pré,

« Un homme d'une grande beauté vint devant moi,

« Il fut au baptême appelé André.

« 11 me dit : Bel ami, écoutez-moi,

« Quand vous entrerez dans Antioche,

« Droit au moutier de saint Pierre qui tient les clefs du

ciel, « Bien près de Tautel, à droite, fouillez, (( Là vous trouverez la lance dont Dieu fut blessé « Quand il mourut sur la croix.

« Quand il eut parlé ainsi, il disparut.

« Le lendemain matin, quand je me suis levé, « Je crus que c'était un fantôme qui avait disparu; « Cette nuit, il est revenu vers moi, « Il m'a montré le lieu où vous la trouverez. « Venez-y, s'il vous plaît, à l'instant vous la verrez. « Mais saint André me dit (vous n'en douterez pas), (( Que chacun de vous soit vraiment confessé ; « Si vous livrez un combat où vous la porterez, (( En l'honneur du Seigneur vous gagnerez la bataille ; « Si vous doutez d'un seul mot de ce que je vous dis.

880 LA CHANSON D*ANTIOCHB.

« Il n'y a pas sous le ciel de jugement que je ne supporte,

(( Soit en Teau ou dans le feu, comme vous le choisirez.

ce — Amis, dit Tévêque, Dieu en soit adoré ! »

Pierre s'en va devant, et Tévôquo à 80u côté;

Après les autres chefs, en grand nombre.

Aussi bien que si Pierre y eût été né.

Il les mène au lieu dit, il le leur a montré ;

« Seigneurs, dit Pierre, fouille^ en cet endroit,

« Si elle n'est pas trouvée ici, brûlez-moi vif, n

Ils y ont mis douze ouvriers avec des pica acérés.

Vers l'heure de vêpres, on trouva le coffre

Où gisait la lance, dont vous avez entendu parler;

Quand elle fut tirée de terre, on témoigna une grande

joie, Le peuple en fit un riche çervicet

Quand ils eurent trouvé la lance, ils sont ravis;

Ils jurent tous ensemble et d'un commun accord

Qu'ils ne fuiront de la bataille en aucun cas.

Qu'ils ne s'arrêteront qu'au saint sépulcre,

Qu'ils prendront Jérusalem si Jésus le leur accorde.

Les pauvres furent très-joyeux de ce serment;

Ils 80 dirent Tun à l'autre ; « Oui, c'est un bon serment ;

c( Gr4ce en soit à Dieu, à qui le mondç appartient ! ^

La nuit d'après, si Thistoire ne meut pas, Un orage vint de Toccident;

Il tomba avec un bruit effrayant sur Tarmôe des Sarrasins ; Les nôtres en furent dans un grand effroi, Et les Sarrasins encore plus, sur qui la foudre descend. Depuis ils ne peuvent plus se camper en ce lieu-Jà. Les plus sages païens en furent attristés, Ils s'en seraient volontiers retournés en Orient, Mais les insensés en plus grand nombre s'y opposèrent; Vers le pont ils vont tous chacun avec ses chefs, Et combattent les nôtres par petites attaques.

Ceux de l'armée de Corbaran, le perfide infidèle.

Vont au fort donner des alarmes ;

Ils font de petites troupes.

Et combattent les nôtres; et quand ils sont lassés.

Il en revient d'autres en bon ordre;

Mais les nôtres ne sont pas changés ni abattus.

Nos barons ont décidé en conseil

Qu'il faudrait faire un mur entre eux et la ville ;

Ils pourront mieux se défendre s'ils sont attaqués.

Il advint une alerte un jour où ils étaient assemblés.

Les nôtres les chassèrent de force

Jusqu'à une tour où ils sont entrés,

Et ont enfermé trois des nôtres par ruse.

En entrant deux sont durement blessés,

Quand ils voulurent sortir, ils furent décollés;

Et le troisième a monté un étage par force,

Il se défendit tant qu'il put.

Néanmoins ils lui ont coupé la tôte.

Le bon duc Bohémond en a le cœur irrité.

Il aurait voulu le secourir, car il en est très-afQigé,

Mais ses hommes ne peuvent agir, ils sont trop affamés.

Lui-même de sa main a allumé un feu

Dans un ancien palais proche de là;

Le vent souffle dedans, et Ta bien embrasé,

Depuis les méchants n'ont pu y demeurer.

Ecoutez comment le diable a opéré :

Juste à l'heure de tierce , voici le feu allumé,

Jusqu'à minuit la bonne ville a brûlé;

Tant églises que maisons, on dit en vérité.

Que deux mille furent brûlées avant qu'il fût éteint.

Les nôtres en furent durement effrayés.

Et surtout des églises, ils sont tristes et désespérés.

Nos Français sont courroucés et dolents.

Ils disent l'un à l'autre : « Gela va trop mal pour nous;

« Les pauvres gens meurent tous de faim céans,

(( II3 ne pourront plus longtemps souffrir de tels maux.

« — Seigneurs, dit Tévôque, écoutez mon projet;

« Mandez à Gorbaran (que Dieu Técrase!)

« Que ce royaume est à nous d'ancienne date,

« Que leurs gens le prirent par force.

«Maintenant, nous à qui cette seigneurie appartient, <( Sommes prêts à montrer qu'il n'y a rien à réclamer, « Ou avec vingt chevaliers, ou avec dix seulement, « Ou par un seul corps à corps entre les plus hardis; « Et s'il ne le veut pas faire, nous ferons autrement. « Nous avons entendu le commandement de Dieu, « Nous avons la lance, nous le savons en vérité, « Dont il souffrit pour nous la mort et le tourment; « Nous tous, ses fils, nous en prendrons vengeance. » Et les barons répondent : « Malheur à qui s'y oppose ! »

Cette raison est admise par les guerriers.

Ils disent l'un à l'autre : « Qui pourrons-nous envoyer? »

Mais il n'y en a pas un qui veuille s'en charger, Hors Pierre l'Hermite. Il a parlé le premier :

834 Li. C^ÀIISON Q*A9T10CHB.

« Seigneurs, diMl ^n\ princes, si vous raccordez^

« £a Vhonneur de Dieu j'irai porter votre message;

« Si j'y reçois la mort, je Taccepte volontiers.

«Au jour du grand jugement, j'en aurai bonne récompense. »

Avec nos barons il y avait un chevalier ;

Il avait nom Herluin, ISit beaucoup de choses dignes de louanges :

«Seigneurs, dit-il aux princes, écoutez ce que je demande :

« J'irai avec lui, j'en ai un grand désir.

« — Sire, disent les barons, nous vous en devons des remerclments,

« Si nous pouvons par vous traiter cette affaire,

« Tant que nous vivrons vous nous serez très-cher,

<( Vous mènerez avec vous un de nos interprètes

« Qui sache entendre et traduire leurs discours.

c( Allez promptement, fils de bon chevalier! »

Les messagers s'en vont, ils n'ont garde de tarder.

L'évoque du Puy commence à les bénir.

Les trois messagers sortent de la cité.

Ils vont vers Corbaran pour lui réclamer le royaume.

Les messagers sortent de la bonne ville,

Ils sont richement vêtus, chaussés et ornés,

Pierre monte un âne bien sellé,

Les autres des mules à l'amble ;

Jusqu'à la tente de Gorbaran on ne tire pas les rênes.

Corbaran était assis en un fauteuil doré,

Une jambe sur l'autre, avec une grande fierté,

Il était vêtu selon l'usage de son pays.

Il ressemble bien à un baron possesseur de grands fiefs,

Autour de lui il a une grande partie de ses barons.

Nos messagers se sont arrêtés devant lui,

Ils ne le saluèrent pas et ne s'inclinèrent pas;

Les Turcs qui sont dans la tente en sont irrités.

S'ils n'eussent été des envoyés, ils les auraient tués.

Pierre l'Hermite a parlé le premier :

« Écoute, Gorbaran, ce que nos Français te mandent ;

« Ils sont fort affligés et très-humiliés

« De vous voir oser venir contre eux en armes;

« Les dieux que tu as tant chéris et aimés

(( T'ont maintenant cruellement manqué et raillé.

« Nos barons te font savoir, ils te l'ont bien montré,

« Que ce royaume est à eux de toute antiquité,

« Mais votre nation le leur a ôté par une grande cruauté;

« Maintenant ceux qui eu réclament Théritage sont arrivés, (( Us sont prêts à combattre corps à corps en champ clos, (( Ou à vingt ou à dix dehors, dans la prairie, « Ou bien en combat singulier, à outrance; « Celui qui sera vaincu s*en ira dans son royaume (( Avec ceux de sa loi, à sa volonté. »

Quand Corbaran Tentend, il éclate de rire.

Quand Corbaran Tentend, il ne peut s'empêcher de rire : « Ces gens ont un grand sens et une grande finesse, ce Ecoutez comme ils me font dire une étrange folie : « Que ce royaume est leur de toute antiquité, « Et qu'ils sont prêts à le prouver en combat judiciaire, « Que ce soit à vingt ou à dix dans cette prairie, « Ou par un corps à corps, si les nôtres Tacceptent !... a Pour un seul d'entre eux, ils voudraient tous racheter

leurs vies.

«Mais par cette loi que j'ai longtemps servie, « Ils n'en pourront échapper; rien ne les sauvera!... « Il leur faut tous mourir, ou être en mon pouvoir. « Néanmoins, s'ils voulaient quitter leur loi détestée, « Je donnerais de grandes terres aux plus riches barons, <i Et les pauvres gens seraient rassasiés de vivres;

LA CHANSON D*ANTIOGHB. 837

(( A celui qui est à pied, je donnerais une mule de

Syrie, (c Je les accompagnerais jusqu'à Jérusalem ; c( Us auraient mon amour et ma grande confiance, « Et je leur donnerais la seigneurie de tout ce royaume.» Quand Herluin Tentend, le sire au fier visage, Il répond à Corbaran : a Maudit soit qui Taccepte ! »

Herluin a un tel chagrin , qu'il s'en faut peu qu'il n'éclate de colère.

Il dit à Corbaran : « Vous parlez follement, « Vous êtes fou et voleur et de mauvais esprit, « Vous ne connaissez guère le cœur de nos gens. (I Si vous saviez combien c'est criminel « De renier Jésus, à qui le monde appartient, (( Lui, sa chère mère et ses saints, a De votre bouche puante, vous n'en auriez rien dit. (( Avant que la semaine passe, à ma connaissance, « Vous verrez tant de jeunes chevaliers de prix, <( Tant de casques, de hauberts, de riches armures, « Que vous aurez le cœur bien dur, si la peur ne vous

prend.

« Vous n'attendrez pas leurs coups, pour l'or de Bénévent,

« Ou bien vous serea tous occis daas les lourmeuts. »

Quand Corbaran Tentend parler si rudement,

Il jure, par les dieux quil adore.

Que s'il n'était pas envoyé, il le pendrait à l'instant.

Quand Herluin l'entend, il ne s'arrête pas daTantage,

Il sort promptement de la tente.

Quand Corbaran les voit sortir de sa tente,

Il dit à ses gens : « Je suis hors de moi ;

« Écoutez ces misérables, comme ils savent parler 1

« Us sont trompeurs et voleurs , ils savent bien dis^ puter.

« Savez-vous ce que je vous veux commander,

(( Quand vous irez combattre les Francs en la bataille :

« Pensez à les entourer de manière

« Que jamais aucun ne puisse retourner en son pays.

(( Si quelques-uns sont délivrés, je ne puis vous le cacher,

« Ils voudront se venger avec leurs épées d'acier.

(( Ils veulent tous mourir plutôt que de se rendre, a

Corbaran est à blâmer de parler ainsi.

Car plus il exalte et loue les nôtres,

Plus il trouble et fait trembler les siens.

A présent je quitterai les messagers un moment,

LA CHANSON D'ANTIQCHE. 339

Maispromptemeut vous m'y entendre* revenir.

La nuit, quand Corbaran eut quitté le souper, Un riche émir d'au delà de la mer Rouge, Et le Rouge Lion, qui est très-redoutable, Commencent à jouer aux échecs, aux dames et au trictrac

Les tôtes des barons qu'ils pensent décoller. Ils mettent la tête de Godefroy à Tenjeu, Us n'oublient pas Tancrède, ni Bohémond, Ni le comte Robert, qui gouverne la Flandre, Celui de Normandie doit être aussi tué. Mais que Dieu les aide, qui sauva le monde.

Car, entre faire et penser il y a grande différence. Les barons d'outre-mer sont dans Antioche, Ils font demander à tous, par Robert le Frison ^ Qui combattra, s'il faut le faire?

Que Dieu les garde, qui conserve tout !

Avant que les messagers reviennent au palais. Dans les murs d' Antioche les barons sont rassemblés.

Ils ont chargé Robert le Frison d'arranger le combat; Les cent, ou les soixante, ou les vingt au choix. Il y en a tant, que jamais homme n'en vit de tels;

340 LA CHAKSON D'ÀIITIOCHB.

Ils préfèrent le combat à For fin et aux mangons^.

Et, pour combattre seul, on a choisi Godefroy de Bouillon,

Parce qu'il est preux et intrépide, et du lignage de Charlemagne.

Le duc de Normandie a entendu ce choix ;

Tout plein de colère, il vient à son pavillon,

Il a fait seller son cheval et ceux de ses compagnons.

« Que voulez-vous faire , sire ? dit Foucher d'Alençon?

« — Par ma foi, sire, je m'en irai en mon pays.

« Ne suis-je pas du lignage de Renaud, fils d*Aymon,

(( Qui jamais, pour aucun chevalier, ne vida les arçons?

« Ne devrais-je pas être élu?

« Qui est-ce qui combattra, si ce n'est moi?

(( Quand on en élit un autre, on me tient donc pour un valet.

(( Le duc n'a pas un parent qui vaille un bouton ,

« Il ne mérite pas cette élévation.

« — Sire, n'en parlez plus, disent les barons,

« Il est de grand parage, par Dieu le Créateur!

« Vous avez entendu dire ce qu'il est et ce qu'il n'est pas;

< Petite monnaie.

LA CHANSON D*ANTIOCHB. 341

« Son aïeul fut conduit par un cygne au rivage de Ni-

mègue, « Sur la grève du principal donjon, a Tout seul en un bateau sans aviron , « Bien chaussé, et vêtu d'un vêtement blanc ; « Sa tête brillait plus que la plume d'un paon ; « L'empereur le retint, avec l'assurance « Qu'il pourrait s'en aller sans être contraint. « Puis il lui donna une femme en ce pays.

Cl Une sienne parente, cousine du duc Begon.

« Il donna au baron une terre bonne et féconde, « Puis il le revêtit du fief de Bouillon ; « Depuis il conduisit l'armée, porta le gonfanon, « Et le servit volontiers en bon vassal, « Jusqu'à ce que le cygne revint, à la douce saison; « Il emmena le vassal dans un petit navire , « Parmi la mer salée, sans voiles ni pilote, (( Le roi ^ ne put le retenir par aucun don; « Les gens de la maison en furent très-affligés, (( Jamais, depuis, ils n'en entendirent parler. « Une fille en resta au châteîRi de Bouillon , c( Le duc Godefroy en est né.

« Nous l'avons élu parce qu'il a le cœur de baron, « Et qu'il combat bien à l'écu et à l'épée,

' L'empereur.

« Et qu'il est bien armé sur sou destrier gascon.

« Oui lui voudrait contester serait bien hardi,

« A pied et à cheval, c'est un bon champion,

« — Par mon chef, dit le duc, vous remuez bien la

moustache 1 « Il n'y a pas, dans toute l'armée, un clerc pour mieux

dire un sermon ! ))

Quand le duc de Bouillon apprend la nouvelle Que Robert, duc de Normandie, veut s'en aller. Il vint à son quartier avec une noble compagnie ; Il descendit le premier de son mulet de Syrie, Là où il rencontra le duc, il s'inclina devant lui : « Hél Robert, gentilhomme, franc comte, hardi guerrier, (( Vous valez mieux que moi , je ne le nie pas ; « N'ayez ni courroux ni envie du combat, (( Car je vous le donne simplement, sans regret, « Par corps de chevalier ,»et il ne peut être mieux soutenu, « Car il n'y en a pas de meilleur que vous jusqu'aux

plaines de Hongrie.

« Je veux qu'il en soit ôelon votre bon plaisir, sans félonie ;

Lit CHANSON P*ANTIQCHB. 343

« Mais la chrétienté me Tavait adjugé, n Quand le comte entend le duc qui s'humilie ainsi devant lui, Il s'est avancé, il le remercie doucement :

« Sire, vous le ferez, au nom de sainte Marie ! « Je resterai avec vous, en votre compagnie.

(( J'aiderai à confondre la nation maudite. » Cependant, voici l'Hermite sur son âne de Hongrie, Qui ne tardera pas à leur porter des nouvelles.

« Seigneurs, dit l'Hermite, écoutei-moi.

a Gorbaran voua tient céans pour affamés ;

« Il a dit devant tous, eu homme peu mesuré,

a Que sûrement vous passeriez mal la bataille,

« Que des siens nul ne serait ni blessé ni tué,

« n compte bien vous prendre tous avant que le jour

finisse, « Quand il vous aura tous pris et brûlés et déchirés, (( Il emmènera les plus riches bien enchaînés, « — Vite combattons, barons! dit Tancrède, « — Sire, dit Bohémond, pour Dieu ne vous hâtez

pas,

« Avant que je sache des pauvres qui meurent de fatigue

344 LA CHANSON D*ANTIOGHB.

~ Il " " "

« S'ils voudront la bataille, et quelle est leur penser. »

On se rendit à ce projet et à ce conseil.

Quand le jour fut fini, ils s*en vont à leurs logis. Jusqu'au lendemain quand le soleil fut levé.

Alors Bohémond est monté sur un destrier.

Pour parcourir les quartiers en long et en large. Voir les pauvres vilains, et les bourgeois barbus Oui lui crient : « Sire, vite, combattez !

« Nous aimons mieux être occis dehors, parmi les ]

prés, a Que de mourir de faim ici comme vous le voyez. « — Seigneurs, dit Bohémond, je le ferai vendredi, « Au nom de ce Seigneur qui mourut sur la croix. » Ils répondent ensemble : « Dieu en soit loué ! » Puis il est retourné en la place vers les barons, Us lui demandèrent tous : « Quelle nouvelle direz-

vous?

« — Barons, dit Bohémond, écoutez-moi un instant : « J'ai rassemblé et éprouvé vos petits hommes, «Je les ai vus fortement en goût de livrer bataille, « Je la leur ai promise pour vendredi :

« Que chacun de vous soit armé et équipé, « Car je ne resterais pas pour Tor de vingt cités. » Ils répondent ensemble : « Vous ferez bien I vous ferez bien!

fer

« Eh Dieu! que ce jour n'est-il déjà venu nous éclairer!

(( — Seigneurs, dit Tévéque, écoutez-moi un peu. (( Pour Tamour de Dieu, je vous prie de jeûner ces

trois jours ; (( En chemise et déchaussés allez par les églises, « Et gardez-Yous d'oublier les larges aumônes; « Qui a des vivres en abondance, les rende aux pau-

vres; « Que le Seigneur de gloire, par sa pitié, « Vous soit à ce jour aide et défenseur ! »

Et ceux-ci répondent : « Sire, ce sera comme vous le

commandez ! »

Ces trois jours se passent dans Tabondance, Et les pauvres et les riches vécurent largement. Ils ont frotté et roulé leurs hauberts.

Nettoyé leurs casques, préparé leurs écus.

Fourbi leurs épées et garni les poignées ; Selon ce que chacun peut il est bien préparé Pour défendre son corps garni et bien armé.

Un espion sort et va au camp.

Qui dit que nos guerriers sont tout affamés, Et qu'ils mangent leurs roussins par famine; Il a réconforté les païens du camp.

Corbaran Ta fait prendre et jeter en prison.

Si ce qu'il dit n'est pas vrai, il sera décollé.

346 LÀ CHÂNSOlt D'ANTIOCHt.

Et Cotbaran s'est mis à réfléchir et à se préparer « Il appelle Amédelis et lui dit : « Venez vers moi, « A Aûtioche Vous ires vers les Français^ a Et terres leurs préparatifs, revenes le matiu. a Et celui-ci répond : « Sire, je suis tout prêt. » Il sortit du pavillon, il va en tapinois Et vint à Antioche, il franchit la porte ; Cette nuit il a couché au bas d'un vieux fossé, Il a vu les travaux des Français endurcis.

Les hauberts, les casques et les écus bouclés, Les palefrois charnus, les destriers reposés. Les atours des barons et des riches vassaux.

Il a entendu comment on a divisé les masses de soldats.

Et le$ fiers eâcadroûs de chevaliers armés, Lesquels iront devant et de côté et en arrière. Le plus tôt qu'il peut il est retourné au catnp. Il contera les nouvelles, comme vous pouves les entendre.

Seigneur, je veux laisser ce messager à présetit; Car très-prochainement vous m'y verres revenir. Dans Antioche il y avait deux chevaliers.

Qui étaient compagnons et s'aimaient chérement#

LA CHANSON D'ANTIOCBË. 347

L'un né à Greil, du lignage de Reyûier,

Il eut nom Évervin, fils d*Antiaume le fier,

Qui jamais n'eut le désir de tf ompei* sou seigneur*

L'autre, Pierre Postiau, né près deMontdidier;

Ils sont tous deux vayasseurs, mais dignes de louanges.

Le jeudi matin, Étervin de Greil est allé au moutier,

Pour prier Dieu le Seigneur,

Et Pierre s'est leyé, s'est mis à s'habiller;

Ses écuyers sont venus devant lui en pleurant :

(f Sire, lui disent^ils, nous n'avons rien à manger,

« Le Septième jour fut hier que n'avons goûté de paiu.

« Surtout nous avons un autre chagrin,

« Car vous n'avez pas de viande pour un denier.

« — Beaux enfants, leur dit Pierre, il ne vous faut pad

tourmenter, ((Prenez l'âne d'EverVin, faites-le écorchef, « Faites-en cuire assez en l'eau ou en rôti.

« — Nous n'oserions, sire, disent les écuyers; « Car il voudrait nous battre , nous frapper , noUs

blesser.

<{ — N'est-ce pas moi qui vous le commande, fils de

p , poltrons? »

Les écuyers saisissent leurs couteaux d'acier; Alors on vit tuer l'âne, le découper, Le mettre dans la chaudière et sur le grand brasier ! Évervin est venu, il vit le cuisiûler,

348 LA CHANSON D'ANTIOCHB.

Il loua le Seigneur et se signa.

« Où fut prise la chair que je vois sur ce foyer?

— Sire, c'est votre âne dont vous faisiez une bête de

somme. »

Il crut que c'était une moquerie, il courut à Tétable, Quand il ne le trouva pas à Tétable, il s'irrita. Il court vers Pierre, il commence à crier, On eût vu Évervin se disputer, se fâcher.

Combattre en paroles et gronder rudement !

ce Par mon chef ! sire Pierre, ne deviez le donner, « Il portait mon haubert et mon casque verdoyant, n J'en sentirai la perte, souvent à la guerre. « Vraiment vous êtes du lignage de Garnier, « Qui apprend à accabler les malheureux, « Et qui n'aime que ceux qu'il peut tromper. » Quand Pierre l'entend, il se prend à l'adoucir : il Beau compagnon, par le corps de saint Léger, « Vous ne devez pas vous émerveiller de cela, « Puisque nous en avions un si grand besoin.

« Car trop jeûner nous rend faibles, « Et un homme affamé ne se peut guère aider. « Mais plutôt que de laisser nos corps empirer, c( J'en ferai autant de mon destrier.

(( Demain sera la bataille; sans plus tarder, « Nous irons au combat venger Notre-Seigneur, Cl Que les perfides Juifs ont crucifié ;

« Avant que nous voyions le soir ni le soleil couché, « Nous n'aurons plus besoin d*âne pour porter notre

bagage, (( Nous devons perdre nos têtes dehors, dans la plaine, « Ou nous serons si riches d'argent et d*or fin, « Que nous n'aurons rien à demander au voisin. « Mais prions le Seigneur, qui juge le monde, « Qu'il nous préserve de toute mortelle rencontre. » Quand Evervin l'entendit ainsi parler.

Il le prit par le col, le baisa doucement :

« Beau compagnon, ce que vous dites est vrai, « Que le bon plaisir de Dieu soit notre conseiller! Les voilà reconciliés, ils s'assirent pour manger, Et ils ont fait rassasier leurs sergents, Tout à l'heure vous entendrez conter du païen qui alla

les épier.

Gorbaran se leva, appela Amédelis :

« Dis-moi la vérité sur ces chiens morts de faim ;

« Se rendront-ils à moi quand je les aurai assaillis? »

« — Par ma foi, sire, dit l'Arabe,

« Jamais je ne vis de si beaux hommes, ni si hardis,

c< De chevaux et d'armes si bien équipés.

« D'une bataille rangée vous pouvez être assuré,

c( Avant que Tienne le soir et qtie le jout soît fini, « Car je les ai vus prêta et impatienta de eombattfê. « — Ami, dit Corbaran, tu es très-effrayé, « Quand je t'amenai ici du royaume de Perse, « Je croyais que tu étais Un bon chetalier.

a N'en parle plus, par la loi que tu suis.

« — Par ma foi, sire, dit Amédelis, a Vous verrez assez ce qui en est avant que le jour 8oît fini. »

XXXIÎI

Ce fut le vetidfcdî, quand Taube eut parti

Et que le soleil fut levé sur toute la contrée.

En la cité d'Antloche, pas une porte n'est ouverte ,

Par la ville, la bonne armée se lève.

Les Français, les Lorrains, ceux de mainte contrée ;

L'évoque du Puy a chanté la messe,

Et ils Tout ouïe de bon cœur.

Là vous auriez vu mainte gent se confesser.

Devant Notre-Seîgneur, mainte faute avouée.

D'amour et de eompassion maintes larmeë versées,

Car ils ne croient pas vivre jusqu'au soir.

Quaûd ils se Sont signés, ils ont crié : Sus!

Ils vont s'armer â leurs demeures, sans s'arrêter.

Là on eût vu endosser les cuirasses.

LA CHANSON D*ANTIOGHE. 351

Lacer les casques et ceindre les épées,

Et les chevaux de bataille à la croupe luisante.

Au milieu d'Antiocbe ils se sont rassemblés ,

Et ils ont rangé et décidé Tordre de bataille;

Et comment les colonnes sortiront dans la prairie.

A cette heure, écoutez une chanson bien illustre,

Je ne dis pas pour cela, bonne gent honorée,

Oue je demande du vôtre la valeur d*un denier;

Si la fière chanson ne vous plaît pas beaucoup,

Poursuivez votre chemin, ne Técoutez plus ;

Mais ce fait d*armes doit être rappelé,

Car jamais on ne retrouvera une pareille chevalerie.

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