CHANT VIII
ARGUMENT. — L^érèque du Puy essaye yainement de déterminer un des cheb à porter la sainte lance. — Tous refusent, et préfèrent se battre. — Il se décide à la porter lui-même. — Hésitation des chefs. — Amédelis nomme à Corbaran les chefs croisés au moment où chacun sort de la ville. — Les dames de Tarmée. — Discours de Tévéque. — Combat engagé. — Danger de Godefroy. — Sa suprême oraison. — Les barons le déiiTrent. — Victoire complète. —Sermon de TéTêque du Puy. —Retour au camp. —Repas. — Butin.
L'évoque du Puy fut preux et éloquent, Et bien zélé pour le service de Dieu.
Depuis que Farmée entra dans les royaumes étrangers, Jamais, pour aucune grande bataille, il ne prit les
armes ; Mais à présent, voici la bataille décisive; il ne s'y refusera pas :
Quand il a fait le service, il est revenu du moustier Le plus tôt qu'il a pu, il est allé à son logement, Il a été les ornements dont il était enveloppé. Il s'est armé de merveilleuses armes.
Il a revêtu un haubert dont le bord est doré, Il a lacé son casque, qui est d'or mêlé de pierreries,
On lui a mis aux pieds des éperons d'or,
Puis il a ceint Tépée au côté gauche ;
Son coursier de bataille est amené devant lui,
Qui vaut plus de cent livres de deniers monnayés ;
Par Tétrier gauche, il est monté aux arçons.
Son écu au col, et son étole pendante ;
A sa lance il y a deux dragons flottant ;
Il pique son cheval des deux côtés à la fois,
Qui en a sauté à la hauteur de trente pieds.
Il est venu vers les Français, il les a salués.
Le bon duc de Bouillon est venu à sa rencontre.
Il lui crie à haute voix : a Chevalier, d*où venez-vous?
« Je ne sais qui vous êtes, vous qui portez ces dragons;
u Je ne vous vis jamais dans l'armée, j'en suis étonné.»
« — Sire, je suis Tévêque qui vous ai tant aimé,
« Jamais mauvais conseil ne fut donné par moi;
« Aujourd'hui vous aurez la bataille, vous le savez, en
vérité; « Souvenez-vous de Dieu, qui souffrit sur la croix. « Aujourd'hui, vous aurez terres et richesses; c Si toutefois, par vos péchés, vous ne les perdez, « Gardez-vous d'être trop tourmenté du combat ; « Vous verrez dans la lutte les anges ailés, « Que Dieu vous enverra de ses splendeurs ; « Et qui mourra pour lui sera bien heureux, « Car avec les martyrs il sera assis et placé. »
854 LA. CHANSON D*ANTIOCHB.
Quand nos gens Tenteadent, ila en sont émus , Us ont tous levé les bras yers le ciel :
«*iSire, dit le duc^ écoutez-moi.
tt Certes, je suis plus Joyeux de vous voir armé, (( Que pour mille cbeyaliers équipés et bien bamachéa, a Qui seraient venus se joindre à nous ^ là , dans ces champs. »
L'évéque du Puy, qui faisait les sermons, Appela doucement les barons par leurs noms; Quand il les vit rassemblés autour de lui :
« Or, marchez en avant, sire Robert le Frison, « Vous porterez la lance que nous avons trouvée» « Au nom de ce Seigneur que nous devons servir, » Celui-ci répondit : « Sire, vous parlez vainement, (( Je ne la porterais pas pour le fief de Soissons, « J'aime mieux me battre contre les félons « Dont je vois ici les monts et les vallées couverts. (( Avec moi j'aurai mes Flamands.
(( Nous serons plus de dix mille sur les destriers gascons; « J'y frapperai tant de Tépée, dont le pommeau est d'or, « Que ma pelisse d'hermine en sera tout ensanglantée. )>
LA CSiïlSOir Q*AI(TIQCH1?. 3^
Quand Tévêque a entendu le comte jurer, Il a appelé Robert de Normandie :
« Sire, lui dit-il, je veux vous commander « De porter la lance dont vous m'avez entendu parler, « Au nom de ce Seigneur que nous devons adorer, Qui pour nous se laissa attacher à la croix, « Et fut mis au sépulcre, où on le fit garder; « Au troisième jour il ressuscita, il n'y voulut pluç demeurer; « En enfer il alla pour en ouvrir la porte, « Ce fut pour tirer ses amis de cette prison. » Et celui-ci répondit : a Sire, laissez cela, « Car je ne la porterais pas pour For de cent cités ; « J'aime mieux la bataille, et donner de rudes coups « Sur cette gent infâme (que Dieu Técrase} l « Je veux y mener les gens de mon pays, « Je frapperai tant de mon épée d'acier brillant, « Que de leur sang je la ferai souiller et tacher, « Le félon Corbaran qui les conduit,^ « Ni le Rouge Lion ne pourront s'en vanter. )>
Quand Tévêque entend que Robert de Normandie
Ne portera la lance pour aucune raison, il fait venir
Le bon duc de Bouillon, à la mine hardie,
Et il le prie doucement :
« Sire, portez la lance, au nom de sainte Marie!
« — Sire, lui dit le duc, je ne la porterais pas
« Quand vous me donneriez tout Tor qui est en Russie.
« J'aurai avec moi les Lorrains et les Frisons,
« J'y frapperai si bien de mon épée fourbie,
« Que jusqu'à mes poings elle sera noircie de sang. »
Le bon évoque du Puy connaît bien et voit
Que le duc de Bouillon n'a ni envie ni bonne volonté
De porter la lance qu'il leur présente.
Il appelle promptement Tancrède,
Il le prie doucement de porter la lance,
Au nom du Seigneur à qui le monde appartient !
Et celui-ci répond : « Sire, vous parlez pour rien,
« Car je ne la porterais pas pour l'or de Bénévent.
« Je préfère la bataille contre ces gens,
« Qui nous assaillent souvent, et par petites attaques, « J'aurai avec moi maintienne damoisel.
(I Nous serons plus de dix mille à ma connaissance. « Le félon Corbaran qui est campé dehors, « Ni le Rouge Lion n'auront assez de hardiesse «Pour m'attendre; ou bien à Tinstant je les en ferai repentir. »
L'évêque ouït Tancrède refusant cette charge, Oue nul homme vivant ne lui ferait porter.
Il a appelé le marquis Bohémond :
« Çà venez, franc chevalier choisi, « Vous porterez la lance de Jésus, Roi du paradis, « Qui pour nous pécheurs mourut sur la croix. « — Sire, dit Bohémond, cessez de parler, « Car je ne la porterais pas pour le fief de Paris. « J'aime mieux la bataille contre ces Arabes, « Dont je vois les monts et les bruyères couverts, « J'aurai avec moi les habitants du mont Cenis, ^(( Les Lombards, les Toscans et nos nobles hommes; « J'y frapperai tant de mon épée bien fourbie, « Que jusqu'à la poignée elle sera noircie de leur sang. »
B^ hJL CHAK^OIC D'ANTIOGHE.
Quand Tévôque entend Bohémond affirmer
Qu'il ne veut prendre la lance pour aucune chose,
n appelle Hugues le Grand, un noble guerrier:
ft Sire, venez en avant; je vous prie au nom de Dieu
« De porter la lance au grand combat général,
c( Au nom du Seigneur qui juge tout.
« — Sire, dit le comte Hugues, tout cela est inutile,
c( Je ne la porterais pas pour Tor de Montpellier,
«En rhonneur du Seigneur je porterai le premier
coup. »
Puis il dit à Tévôque: t Laissez ces remontrances, « Vous ne trouverez pas celui qui voudra la prendre. »
« Sire, dit le comte Hugues, vous avez grand tort (( De deoia^nder à ^ucuu dç npus de porter la. liOiiçç, « Cela ne nous convient pçts, convenez^en ; « Mais à vous qui êtes olçrc et ordouuô évoque, (( Nous sommesf chevaliers, et tous vaills^nts \ ti Par nous tous le combat sera commencé et 4ni« « Vous irez devant sur votre destrier armé.
LA CHANSOir D'ANTtOCHB. S5d
c( Vous porterez la Iunce dont Dieu fût bleuté,
<c Et en la sainte croix trataillô, frappé,
c( Et nous tous feron0 le chemin arec nod épéei affi<
lées.
« Ceux que nouB rencontreront fieront mal arTaiigéSa c( Le félon Corbaran qui les a amenés, « Ni le Rouge Lion ne deront assez hardis, (( S'ils viennent contre nous par grande fierté^ « Pour n'être pas abattus si nous les reûcontrondi « — Seigneur j dit l'évoque, ft votre volonté ! »
It
Cl Seigneur, dit l'évêque, écoutez moû Idée : a Je porterai la lance, puisqu'elle m'est donnée, « Mais si nous sortons tous dehors daUs la plaine, «Là-haut il y a une tour très-élevée, (( Un émir la garde, qui est de très-grand renom, «Garsion d'Antioche, avec sa nation infidèle; « Vite ils auraient détruit et ravagé la ville, « Tués ou dispersé nos malades ; « Jamais cette perte ne serait réparée.
« n me semblerait bon, si votre conseil l'approuve, « Qu'un de nous y restât avec une troupo nombreuse. »
Et les barons répoudirent : « C'est três-^vrai. tt
360 LA CHANSOir D'ANTIOCHE.
Ils ont arrêté leur choix sur Raymond de Saint-Gilles,
Ils le prient tous ensemble avec force
De rester dans la ville et d'en bien garder rentrée.
Quand le comte Tentend, il change de couleur,
Il le regarde fièrement il a dit sa pensée :
« Sire évoque, fait-il, ceci me déplaît ;
« Au contraire, j*irai dehors soutenir la mêlée. »
Mais Tévêque du Puy lui dit une forte raison :
Que «'il reste son âme sera sauvée.
En aucun lieu il ne pourrait faire meilleure journée*
Quand Tévêque a démontré cette raison,
De bon ou de mauvais gré Tautre Ta acceptée ;
Puis il a partagé sa troupe en deux parts :
Une moitié sera commandée par l'évoque,
Et l'autre reste avec lui bien armée et préparée;
Elle est résolue à bien défendre la ville.
La grande baïonnie est au milieu d'Antioche, Et l'évêque du Puy les prêche doucement:
(( Barons, francs chevaliers, ne vous attristez pas, « Car celui qui mourra ici aura son âme sauvée. « Et celui qui ira le premier dans la plaine, « S'il reçoit le martyre et qu'une arme le tue, (( Son âme bieuheureuse ira devant le Seigneur. »
Ils se tiennent en silence, aucun ne répond rien, Car il n*y a chevalier qui ne craigne pour sa vie. Hors le seul Hugues le Grand , qui ne tarde pas à
parler; H était frère du roi qui gouverne la France.
H répondit à Tévêque : « Il n'y a pas besoin de prier, « Jamais, s'il plaît à Dieu, ma renommée ne sera avilie; u Qui plus craint mort que honte n'a droit à seigneurie, c( Je sortirai le premier au nom de sainte Marie, « Je frapperai le premier de ma bonne épée. » n y en avait trois avec lui, tous de mauvais service, Qui le tinrent pour orgueilleux et fou.
Et qui de crainte de la mort quittèrent l'armée. Je sais bien qui ils furent, mais je ne les nommerai pas. Que le Seigneur leur pardonne cette grande félonie I L'évoque du Puy les prie de bien faire.
Il leur ouvre la porte au nom de sainte Marie, Et les asperge largement d'eau bénite.
Le comte Hugues le Grand sort avec sa chevalerie. Là vous eussiez vu mainte enseigne brodée.
Maint casque, maint écu où l'or flamboie, Et les grandes lances, et les boucliers ornés. Et les destriers de Gascogne et de Brie.
Outre le pont, ils ont envahi la plaine Et rangé toute leur armée en bon ordre.
362 LA CHANSON D'ANTIOCHB.
Quand Corbaran les voit, il appelle soa espion : n Dis-moi, Amédelis, est-ce sens ou folie, « Veulent-ils courir le butin, ou faire une attaque? « — Sire, ce sont les Français de la terre joyeuse, « Celui-ci est frère du roi, qui conduit cette bande, « Il s'appolle Hugues le Giand, tiès-vaillant chevalier; (( Il fait diligence, pour commencer la bataille. « — Ami, dit Corbaran, tu dis une grande sottise. « Quand je t'amenai ici du royaume de Perse, a Je con.ptais sur une qualité qui te manque, a Je ne te croiiai jamais, quoi que tu me dises. » Le Rouge Lion dit : a Je ne sais si c'est une félonie, « Mais celui-là que je vois qui a tant de grandeur, (( Je ne l'attendrais pas au combat pour tout For de
Russie. »
Coi baran répond : « Voilà une belle yanterie! »
Le comte Robert de Flandre est sorti ensuite,
Il a une grande suite de vassaux illustres;
Armés de hauberts, et de casques et d'écus bouclés,
Ils ont de grandes lances, où pendent gonfanons ;
Ils sortent avec colère sur des destriers fringants.
Le baron s'est arrêté au delà du pont de fer.
Il dit à ses compagnons : « Ayez confiance en Dieu,
c( Nous ferons grand massacre des mécréauti; perfides, « Nous leur couperons la tête de nos lames d'acier. « Et plût à Dieu qui donne la force, « Que les peuples d'Orient fussent tous venus ici I « Us seraient tous de même déconfits et vaincus. » Gorbaran les a bien regardés et examinés, Il appelle Amédelis et dit : « Connais-tu celui-ci? « — Sire, c'est Robert, le sage et le fort, « Il est comte de toute la Flandre, qui lui doit tribut. »
Gorbaran répond : « Je l'ai aperçu.
« Est-ce pour chasser une proie qu'il est venu ici ? « — Sire, dit l'Arabe, vous êtes trop violent, « Tout ce que j'en pourrai dire doit être cru; <( Et par vos paroles je ne me tiendrai pas pour battu. » Le Rouge Lion ajoute en entendant ces mots ; « Celui-là semble si preux qu'on ne peut le surpasser, c( Je ne l'attendrais pas pour tout l'or que possède Gahus^. »
Le comte de Normandie, orgueilleux et fier, À avec lui beaucoup de barons et chevaliers ;
* Idole dei Swrraiio»,
364 Là CHAXSON D'ANTIOCHE.
Quand ils sont rassemblés on en compte près de dix
mille.
Armés de hauberts, de casques et d'écus écartelés , Us ont de fortes lances avec des gonfanons repliés. L*or et l'argent reluisent sur leurs écus, Et le fer et Tacier sur leurs hauberts et leurs casques. Ils sortent en frémissant sur leurs destriers ardents. Au bout du pont, près de deux lauriers, Les barons s'arrêtent, et le comte le premier; Il les appelle doucement, et leur dit :
« Barons, ayez le cœur ferme et solide, (f Et que chacun soit aujourd'hui le soldat du Seigneur. »
Après, on voit sortir Godefroy de Bouillon;
Il a dans sa compagnie maints nobles chevaliers
Armés de hauberts, de casques de diverses façons;
Ils sortent de la porte, au pas et au petit trot,
Ils s'arrêtent au bout du pont.
Il les appelle doucement, un à un et leur dit :
a Barons, voyez là-bas, ce gonfanon royal,
<( C'est, je crois, Corbaran et le Rouge Lion ;
Autour de lui sont les Turcs d'au delà de Caphamaûm;
Ne vous troublez pas s'il y en a à foison,
« Mais pensez à frapper à force et à rage. »
Et ils répondent : « Sire, nous vous obéirons. » Gorbaran les regarde; quand il entend le bruit, II appelle Âmédelis et dit : a Comment s*appelle « Celui qui conduit cette bande, portant un dragon ver-
meU?
« — Par ma foi, sire, je le dirai à l'instant; « Il a nom Godefroy, on l'appelle ainsi, a Jamais meilleur cbevalier ne cbaussa l'éperon ; « Il désire plus la bataille qu'or fin ni mangon ^, « Ni amusement de jeunes filles, ni vol d'émerillon ; « C'est celui qui nous tailla en pièce, « Et qui trancha à l'émir le foie et le poumon, « Dont la moitié tomba gisante sur le sable, « Et l'autre moitié resta sur le cheval d'Espagne. » Quand Gorbaran l'entend, il baisse la tète.
On entendit grogner le Rouge Lion, Et dire en souriant : a Et nous attendrions ceux-ci ! « Je ne le ferai pas, par mon Dieu Mahomet, n
Après sortit Tancrède, le noble paladin;
Il a avec lui maint écuyer superbe.
Armés de hauberts, de casques et d'écus de Beauvais,
< Monnaie d'or.
966 LA CHANSON D*ANTIOCHB.
Ils ont de fortes lances et des pennons de pourpre ;
Ils s'arrêtent après le pont de fer.
«Barons, dît Tancrède, je vous destine une petite
affaire :
« Là-bas, à l'enseigne de ce pennon couleur de cendres « Est la plus grande force de la race de Caïn ; « Ayez soin que chacun de vous y frappe de son épée. » Et ils répondent : « Seigneur, que celui qui changea
Teau en vin c( Nous donne de le faire payer cher aux païens et aux
Sarrasins. »
Après on voit sortir le vaillant Bohêmohd; Il a près de lui les Lombards et les Toscans. Armés de hauberts et de casques, et d'êcus flamboyants, Ils ont de fortes lances, des gonfanons pendants ; Ils sortent promptement sur leurs destriers courants. Outre le pont, ils s'arrêtent dans la plaine. Il en a beaucoup avec lui, je ne sais dire combien Qui ont mangé leurs mules et leurs chevaux de bataille ; Néanmoins ils ont le cœur orgueilleux et fier. «Seigneurs, leur dit-il, écoutez mes commandements : « Là-bas, vers cette enseigne qui flamboie
« Est le Rouge Lion et le félon Gorbaran ;
« Ils sont entourés de félons soldats,
« Vous en voyez les monts et les plaines couverts;
« Ne vous étonnez pas, en les voyant si nombreux,
« Mais pensez à frapper avec vos épées d*acier. »
Et ils répondent : « Sire, nous vous obéirons,
« Félon qui vous quitterait tant qu'il vivra! »
Les hommes âgés sortent de la ville,
Ils furent bien sept mille montés sur leurs chevaux;
Us ont les barbes plus blanches que la fleur des
prés.
Par-dessous la visière on voit paraître leur poil môle, Il semble à ceux qui les regardent qu'ils soient descendus Du paradis céleste et qu'ils soient enchantés. Ils sortent de la porte serrés en bon ordre.
On eût vu là maint écu orné, Maint haubert et maint casque émaillé d'or fin, Et mainte grosse lance, et des fers acérés. Et les gonfanons de soie développés au vent.
Près d'un olivier ils se sont arrêtés.
Et disent l'un à l'autre : c Dieu nous a bien aimés,
« Car de bien des combats nos corps ont échappé ;
« Et nous sommes venus ici conquérir son héritage.
368 LÀ r.HÀNSON D'ANTlOCnE.
« Que celui qui fuira devant les païens la mesure d'un
demi pied « Soit tenu pour vil, mécréant, et qu'il soit maudit! « Voyez la tente de Corbaran avec ce dragon doré : « Si nos jouvenceaux nouvellement armés « Y frappent mieux que nous, nous serons honnis. » Corbaran les regarde, il s'est mis à rire; II appelle Amédelis, il lui a demandé :
« Connais-lu cette troupe qui est là arrêtée? î' Jamais je n'en vis aucun ; ils paraissent effrayant. « — Sire, dit l'Arabe, vous saurez la vérité : « Us sont bons chevaliers, ils sont anciens; « Ils conquirent l'Espagne par leur grande valeur. « Ils ont tué plus de païens, depuis qu'ils sont nés, « Que vous n'avez amené de gens avec vous.
« Quoi que les autres fassent, ils sont si endurcis, « Qu'ils ne fuiront du champ pour aucune adversité. » Quand Corbaran l'entend, il a branlé la tête, Et il dit à lui-môme : « Nous sommes trompés. (( Si Mahomet n'y pourvoit, que j'ai si bien servi, « Je ne reverrai pas ma riche parenté. »
Le Rouge Lion dit : « Nous sommes mal arrangés. « Je n'attendrais pas ceux-ci pour mille marcs d'or. »
Gautier de Donméart qui est connu par sa valeur, Bernard le bien-aimé, on le nommait ainsi, Et Hugues de Saint-Pol et le baron Enguerrand, Ces quatre chefs conduisent un détachement.
Enguerrand de Saint-Pol était armé ce jour-là D'un haubert de mailles très-brillant et luisant, II fit enfermer son chef dans un casque verdoyant; Dans Tannée du Seigneur on n'aurait pu trouver son
pareil.
L'évoque du Puy, qu'on nommait Adhémar, Commença à leur jeter l'eau bénite.
Quand Enguerrand le vit, il lui cria :
« Sire, laissez votre eau, ne prenez pas la peine d'en
jeter, (( Ne mouillez pas mon casque, j'y tiens beaucoup, « Et je voudrais le montrer beau aux Sarrasins. » L'évéque rit en l'entendant parler ainsi :
« Ami, dit-il, que celui qui peut tout sauver « Te préserve de mort et de blessure !
« Tu penses bien réchapper du combat. »
Ils sortent de la porte pour tomber sur les païens, Ils vont se ranger dans la plaine au bout du pont. Enguerrand de Saint-Pol ne veut pas s'y arrêter,
anro la chanson d'antioche.
Mais il pique son cheyal, et le fait vite aller La largeur d'un arpent de terre, et tourner trois fois. Corbaran d'Olifeme se met à le regarder.
U appelle Amédelis : « Sais-tu nommer celui-ci ? « Il sait joliment porter son armure!
tt — Sire, la gent d'outre-mer l'appelle Enguerrand, « Et ils ont l'habitude de le surnommer Taillefer; « Celui qu'il atteint, est inutile de le médicamenter. » Le Rouge Lion dit : « Ceci est très-redoutable : « Si tous les autres sont comme lui, nous ne pourrons échapper. »
xvin
Après lui est sorti un prince sans reproche,
C'est Téréque du Puy, qui fut preux et loyal ;
Il a une grande suite de nobles yassaux,
Armés de hauberts, et de casques etd'écus émaiilés.
Ils ont de fortes lances et des pennons de soie.
Au delà du pont, dans la plaine ils ont établi leurs positions.
L'éTéque appelle ses compagnons joyeusement :
Et leur dit : « Ne craignez pas ces criminels pervers.
« Faites-leur payer cher les peines, les maux, et les rudes assauts
« Que TOUS ayes souilérts par eux. »
Gorbaran le regarde, parce qu'il est très-grand et beau,
Il appelle Amédelis son sénéchal :
« Dis-moi qui est ce- prince, il a un aspect royal.
« — Sire, c*est leur évoque, un vice-cardinal,
« Oui leur fait le service le matin au point du jour ;
(( Il désire plus la bataille que plaisir de chasse.
« Il porte la lance, car il est très-élevé en dignité. »
Pierre d'Estaenor, un hardi chevalier,
Et sire Raînars de Toul qui a un fier visage.
Formèrent une colonne de chevaliers choisis,
De Lorrains et Frisons gens de leur pays.
Ils furent plus de dix mille, vêtus de blancs hauberts.
Ils sortent hardiment sur leurs chevaux qui hennis
sent.
Là on eût pu voir maint épieu bruni, Maint écu d'azur peint et fleuri.
Ils s'arrêtèrent dans une lande près de la mer; Dès le moment ils auraient attaqué les Sarrasins Et envahi jusqu'à la tente de Gorbaran, Si l'évoque ne les avait retenus en arrière.
Il les prie doucement par le Dieu du paradis. Qu'ils aillent avec mesure contre les Arabes.
La colonne du clergé sort de la cité.
Revêtus de leurs aubes, ceints et portant des hauberts, Et autant qu'ils le peuvent pourvus d'armes, Ils ont passé le pont et se sont rangés dans la plaine; Le plus sage d'entre eux a con^encé un sermon : (( Barons, dit-il, ne soyez pas troublés, c( Vous fûtes, pour la plupart dans vos terres, « Aisés, bien vêtus, bien traités, servis et baignés, « Néanmoins, pour l'amour de Dieu, vous avez tout
laissé ; « Celui qui mourra pour lui aura bien calculé; (( Il aura gagné un lit dans le saint paradis. » Tous répondent à la fois : a On n'y manquera pas, « Nous le ferons volontiers pour son amour. « Corf)aran les regarde, il a levé la tête :
« Amédelis, dit-il, qui sont ces tondus? »
Il répond : « Sire, ils sont très joyeux et gais, (( Vertueux et prompts, courtois et savants; « Par ceux-là tous les autres sont instruits et enseignés, « Dans la loi qu'ils suivent, ils sont élevés et baptisés. n Mais ils n'ont pas la permission de leur maître
« De porter d'armes, ni de lance, ni d'épieux. »
Quand Gorbaran l*entend, il a dit ce qu'il croit :
« Alors ils ne seront guère redoutés. »
Amédelis répond : « C'est une autre affaire ;
a On leur a bien conté et annoncé
«Que s'ils ne se défendent, ils sont tous jugés à
mort, « Et celui qui doit mourrir a le cœur irrité. (( Avant qu'ils soient tous occis et défaits, « Ils nous auront très-affaiblis en tuant les Turcs. » Le Rouge Lion dit : « Voilà ceux que je combattrai, « Car je les vois désarmés, ils seront bientôt défaits; « Si je suis sur mon cheval, ils ne me prendront pas à
pied. »
Le roi Tafur sort avec ses riches barons,
Et Pierre l'Hermite le vieux pèlerin.
Son bourdon en sa main qui est fort et épais;
Ils ont une grande suite de ribauds endurcis.
Ils sont près de dix mille, je puis vous le dire.
Là on voit des vieux habits usés.
De longues barbes, des têtes hérissées.
Des visages maigres, secs et pâles;
Des échines tordues, des ventres enflés;
Des jambeâ torses, des pieds contournés, Des museaux brûlés, des chaussures crevées, Ils portent haches danoises et couteaux pointus, Pertuisanes, massues, et pieux brûlés par le bout; Le roi porte une faux d'un acier bien trempé. Celui qu'il atteindra s'en trouvera mal.
Dans le pré, au bout du pont les voilà arrêtés, Il dit à ses compagnons : « Barons, écoutez-moi : « Vous avez assez souffert la fatigue et la disette; « Les vilains le disent bien, et c'est la vérité, « Qu'il vaut mieux avoir le chef coupé par les armes « Que de souffrir longuement la misère ; « Voyez l'or et l'argent flamboyer dans ces prés ! « Qui pourrait le conquérir ne serait plus nommé pauvre. « A cette heure chacun de vous peut être régénéré. » Ils répondent : « Sire, qu'il en soit comme vous commandez, « Qui fuira du champ de bataille sera proclamé lâche, « Qu'il ne voie jamais Dieu dans sa majesté ! » Corbaran les regarde, il s'est levé.
Il appelle Amédelis et lui dit : « Regarde à présent, « Connais-tu ces gens que je vois là rassemblés. « Je les vois très-laids, nus et rabougris ; « Ils ressemblent à des diables échappés de l'enfer. » Celui-ci répond : « A l'instant vous le saurez. « C'est une troupe diabolique dont vous me parlez,
LA CHANSON D'ANTIOCHE. â75
« Ils aiment mieux chair de Turcs que cygnes poivrés • ; « Ils mangent les nôtres quand ils les ont fait cuire. » Quand Corbaran Tentend il est três-effrayé :
« Amédelis, dit-il, par la foi que vous me devess, « Gardez-vous de me mener en avant d*un pas. » Le Rouge Lion dit, quand il les a entendus :
« Je n'attendrai pas ceux-ci, pas plus que les tonsur^. »
Seigneurs, cette troupe est bien bruyante à entendre.
Les dames qui allèrent servir le Seigneur
Tinrent conseil au milieu d'Antioche,
Et se dirent Tune à Tautre : « Sans mentir,
« Nos seigneurs vont dehors pour attaquer les Turcs ;
« Mais si Dieu veut qu'ils y meurent,
« Ces gloutons nous prendront et nous déshonoreront.
« Il vaut mieux qu'ensemble nous souffrions le martyre. »
Toutes crient à la fois : « Au bon plaisir de Dieu ! »
Elles ont couru à leurs logements pour prendre les bourdons,
* Aux ëpices.
Elles ont lié leurs voiles pour aller contre le vent,
Plusieurs ont ramassé des pierres dans leurs manches,
D'autres ont fait remplir des bouteilles d'eau douce;
Ceux qui voudront boire n'en manqueront pas.
Elles sortent par la porte pour voir leurs seigneurs.
Corbaran les regarde; quand il les voit sortir,
Il demande à Amédelis qu'il voit près de lui assis:
« Sont-ce maintenant les femmes que je vois là venir?
« — Oui, par ma foi, sire, je vous l'avoue,
« Vous aurez la bataille, pensez à bien frapper. »
Quand Corbaran l'entend, il pousse un soupir.
Puis il dit lui-même : « Je ne sais où me sauver. » .
Le Rouge Lion dit : a J'ai ce que je désire \
« J'ai une telle peur, que je ne puis m'en distraire. »
Quand les dames furent rassemblées dans le pré , Leurs seigneurs, qui les ont tant aimées, les regardent; Par la grande pitié qu'ils ont d'elles, ils changent de
couleur, Puis ils ont fermé les ventailles des blancs hauberts,
*■ Probablement ironique. « Charmé de voir que tu as peur. Quant à moi, etc. »
Puis ils ont regardé le tranchant de leurs épées, Puis ils les ont de leurs bras fortement brandies ; Avec courroux ils jurent par leur foi, Qu'avant de les perdre ils les feront payer cher ; Ils frapperont rudement sur les païens félons, Corbaran les a regardées de sa tente :
fi Amédelis, dit-il, celles-ci me seront présentées, « Je les emmènerai sur mes mules garnies, (( Et elles seront richement mariées avec mes Turcs. » Amédelis répond : «Vous l'avez bien trouvé, « Vous connaissez mal ceux dont elles sont les épouses. « Avant cela , vos Sarrasins souffriront de rudes accolades, « Et ils auront leurs barbes bien rasées ; « Si vous voulez les avoir, vous les achèterez cher. <( — Par ma foi ! dit Corbaran, j'ai pensé merveille ! « Je ne puis oublier tes longues moqueries, « Tu as aujourd'hui loué leurs compagnies ; « Je crois que tu es chrétien !... ils t'en donneront pour
récompense w Les tours et les belles salles d'Antioche.
«— Sire , dit l'Arabe, elles me seront données par
vous, « Quand vous aurez vaincu leur nation ; « Après, vous irez par force dans leurs grandes contrées ,
« Et là vos femmes seront couronnées reines. » Alors ils cessèrent de parler.
Us quittèrent ce discours, ils n'ont plus parlé,
Car nos gens sont tous sortis de la cité.
L*évêque du Puy a d*abord parlé.
Il a dit un très-beau sermon :
« Barons, leur a-t-il dit, heureux que vous soyez nés !
« Souvenez-vous des maux que vous avez endurés,
(I De la faim et de la soif, et de vos grandes fatigues,
« Vous êtes tous fils et filles des mômes parents,
« D'Adam, le premier homme, vous fûtes engendrés;
(( L'un pour l'autre doit avoir une grande amitié.
« Voici vos ennemis qui sont arrêtés ici ;
« Ne vous effrayez pas s'il y en a eu quantité,
« Mais sçyez prêts et armés pour frapper,
« Et Dieu vous enverra de sa gloire
« Une légion d'anges qui viendront tout armés.
« Aujourd'hui ils seront vus et aperçus dans le combat,
« Ils y sont venus déjà autrefois;
« Celui qui mourra pour Dieu aura fait grand gain.
« Au jour du jugement, il sera récompensé;
« Avec les martyrs, il aura la tête couronnée.
« Que tout le mal par vjous fait vous soit pardonné ;
«Pour pénitence, je vous donne aujourd'hui, pour
Dieu, « De bien frapper et fort sur le peuple du démon. » Quand les nôtres Tentendent, ils ont repris vigueur, Chacun voudrait plutôt avoir le chef coupé Que de fuir les païens la longueur d*un demi-pied. Alors les colonnes sont rangées en ordre.
Les légions s'étendent en bas dans la plaine ; Depuis le fleuve jusqu'aux montagnes, les rangs sont
pressés.
Ils couvrent (ainsi le dit celui qui fut là) deux lieues de
large.
Corbaran les regarde, il dit son avis :
« Ces gens que je vois là sont très-bien ordonnés ; « Ils sont bien pourvus d'armes et de chevaux, « Il m'est avis qu'ils auront soin de bien agir. » Le Provençal est appelé, celui qui lui a prédit Qu'ils mourraient de faim et de misère :
« Fils de , dit-il, où as-tu trouvé cela?
« Tu disais qu'ils étaient si affamés ,
« Qu'ils mangeaient leurs chevaux par pauvreté;
« Nous sommes trahis et moqués par toi.
« Tu me le payeras cher, il ne te sera pas pardonné. »
Il commande à un Turc, et celui-ci l'a décollé.
A présent, le galant a payé cher son dire.
Corbaran a le cœur durement agité ,
II appelle son chambellan, et Ini dit à voix basse : « Quand tu verras le feu allumé dans notre camp, « Alors prends tout mon trésor que tu as tant gardé, « Pense à le mettre en sûreté, et sache, en vérité, « Que nous serons tous défaits et détruits.»
Il le fit ainsi, comme il l'avait dit.
Corbaran d'Oliferne fut droit à sa demeure,
Il se revêtit d'une riche étoffe faite à Carthage,
Les bestes et les fleurs, môme les oiseaux volages.
Et les poissons de mer y étaient tissus;
Il était grand et fort, il avait le visage fier.
Il appelle Amédelis, et lui dit en sa langue :
« Va, et dis aux Français, la mauvaise race
« {Que Mahomet les confonde et leurs descendants),
Qu'à cette heure nous combattrons s'ils y consentent,
« Ou à vingt, ou à dix, là, dans le pré,
« Ou corps à corps, un contre un des plus nobles.
« Si le leur est vaincu, ils en seront quittes
« Pour s'en aller chez eux et payer un tribut;
« Si le nôtre est vaincu, nous souffrirons le dommage,
« Et le royaume de Syrie deviendra leur héritage,
« Et Jérusalem, pour laquelle ils rendront hommage. »
Amédelis répond : « Vous parlez honteusement ;
« Quand ils vous le demandèrent par Tenvoyé Pierre, « Vous répondîtes avec orgueil et mépris. « — Vassal, dit Corbaran, je n'ai besoin de tes discours. » Amédelis fut preux et né de hautparage, Promptement il s*en va sur son destrier d'Aragon , Il vient vers les Français sans retard.
Amédelis fut preux, courtois et bien disant,
Il est venu vers les Français, il les a salués.
Il s'est arrêté d'abord près de l'évoque du Puy ;
« Sire, lui dit-il, écoutez ma pensée ,
« Corbaran d'Oliferne, notre suzerain,
« Vous mande par moi (vous auriez tort de n'y pas croire)
« Qu'il donnera la bataille comme vous le voudrez,
(( Ou à vingt, ou à dix, dans ces prairies,
« Ou corps à corps, pourvu que ce soit entre bons combattants.
« Si le vôtre est vaincu, vous retournerez en vos pays
Sains et saufs et libres, vous n'y perdrez rien ;
« Et si le nôtre est défait et vaincu,
« Le royaume de Syrie vous sera abandonné.
(( Jésusalem sera à vous, cette bonne ville. »
Quand les nôtres l'entendent, il y en eut plusieurs
Qui auraient consenti à cette proposition de bon gré, Et ils dirent à Tévôque : « Sire, acceptez!... « Vous trouverez les meilleurs chevStliers « Qui se pourront trouver tant que durera la chrétienté. )> Le bruit en fut bientôt porté par toute Tannée ; Nos gens en furent grandement effrayés.
Le duc de Normandie, en rude guerrier.
Fut en bas avec ses troupes, armé et à cheval ; Quand il entend le tumulte, il les regarde, Puis il dit à ses hommes : « Attendez-moi là, (( Aussitôt que je le pourrai, je vais vous rejoindre *, (( Et vous, beau doux ami, qui portez mon enseigne, « Gardez-vous de bouger d'ici d*un seul pas. » Lui, quatrième de sa troupe, s'en va en courant, Il a crié à haute voix : « Folles gens , qu'avez^vous ? « Je vous vois maintenant tous sottement égarés. « — Sire, dit Tévéque, tout à Theure vous le saurez, u Gorbaran d'Oliferne nous a à tous fait dire (( Qu'aujourd'hui il donnera le combat dont on a parlé
hier.
« — Sire, dit le duc, vous en parlerez en vain, « Car nous ne le donnerons pas pour mille marcs d'or. « Nous avons quitté pour Dieu nos ch&teaux, nos forteresses, u Nos femmes, nos enfants et nos grands biens ;
<t Aujourd'hui est veau le jour (qu'il soit le bienvenu), « Où nous serons tous martyrs; nous aurons le chef
coupé, <( Ou bien nous vaincrons avec nos larges épées. « Plût à Dieu qui souffrit en croix (( Que les peuples d'Orient y fussent tous rassemblés 1 « De même ils seraient tous déconfits et vaincus. » Puis il dit au Sarrasin : « Vassal, allez-vous-en I « Dites à votre seigneur, vous auriez tort de le lui celer, « Que Bohémoûd et Tancrède le défient à mort, « Et tous les autres barons que vous voyez ici. (( Avant que vienne le soir, et que le jour baisse, « Ou des siens ou des nôtres la plaine sera débarrassée. »
Quand l'Arabe entend le duc parler ainsi,
Il s'en va promptement, il ne veut pas attendre;
Il voit Corbaran debout, devant la tente royale;
Il vient vers lui, et se met à lui conter
Les projets des Francs, comment ils veulent agir :
(( Sire, leur dit-il, vous plaît-il écouter
« Ce que vous mandent par moi les barons d'outre-mer?
« Vous ne les ferez pas rentrer dans la cité
« Pour tous les objets qui pourraient frapper vos yeux.
i( J'ai entendu Robert de Normandie demander à Dieu
384 LA CHANSON D'ANTIOCHK.
« Que tous ceux de notre loi qu'on pourrait amener
« Fussent ici ; puis je Tai entendu jurer
« Que pas un seul n'en pourrait échapper. »
Quand Corbaran Fentend, il commence à penser,
Et se redressant, il commande à sa troupe de s'armer.
Alors vous auriez entendu les trompettes et les cors,
Et vu ces félons païens s'armer dans leurs tentes.
Corbaran d'Oliferne va monter sur son destrier,
Vous auriez vu ce prince parcourir l'armée.
Encourager ses barons, réconforter ses guerriers.
Et ranger et diviser ses fiers escadrons ;
Il en fit cinquante, je les entendis nommer;
Il les met sous la conduite de cinquante rois païens ;
Il dit au Rouge Lion : « Je vous commande
(( D'aller d'abord combattre ceux qui sont vers la mer;
« Moi je mènerai les miens par devers la montagne,
« Je commande à mes archers d'environner les Francs,
« De sorte qu'il n'en puisse retourner un dans son
pays. »
Celui-ci répond : « Beau sire, je ne vous le défends pas. »
La compagnie des Turcs s'est divisée en trois parts. L'une reste au camp, prête à combattre.
Vers la mer l'autre est allée;
Là chanson D'ANTIOCHB. 385
Le Rouge Lion Ta conduite et commandée,
Là la colonne de Raynaud était arrêtée,
Ils étaient près de dix mille bons soldats armés,
Quand ils virent les Turcs arriver au galop,
Sonner les tambours et les cymbales, et faire de tels cris
Qu'ils en font retentir le mont et la vallée ;
Ils chevauchèrent vers eux en ordre de bataille,
Le choc amena une furieuse mêlée.
Il y eut beaucoup de lances rompues, de boucliers troués,
De hauberts percés, de cuirasses faussées;
Mais des Turcs orgueilleux l'assemblée est très-grande.
Ils ont rompu et occis les nôtres.
Qui ne put fuir eut la tête coupée.
Raynaud de Toul, à la haute stature.
Eut son cheval à la croupe cuivrée tué sous lui.
Son écu fut percé, sa cuirasse eufonc'ée;
Il est resté dans la presse par un malheureux sort.
Le baron Raynaud de Toul est descendu à pied, Blessé au milieu du corps de quatre dards tranchants, Quand le baron voit sa mort, il en est irrité; Il tire son épée, embrasse son écu; Celui qu'il atteint d'un coup est mort, Mais le sang de ses plaies a tellement coulé
Qu'il ne peut plus se soutenir, il est tombé à terre ;
U invoque le Seigneur et sa bonté :
« Glorieux sire Père, qui es et fus de toute éternité,
« Aie pitié de mon âme, car mon corps est perdu. »
A nos gens de France il fit cinq cents saints,
De rherbe qui est devant lui il a arraché trois brins,
£n rhonneur de Dieu il les mange, il s'est confessé,
L'âme s'en est allée, le corps reste étendu ;
Les anges lui chantèrent : Te Deum laudamus/
Ils le portèrent dans le ciel, le roi Jésus le voulut ainsi,
L'évéque le vit, lui qui est l'ami de Dieu.
Raynaud est occis, le courtois chevalier.
Et le Rouge Lion s'en va par le chaume Avec trente mille Turcs sur des destriers noirs. Plusieurs de sa suite portent le feu grégeois Dans des pots d'airain qu'ils jettent sur les Français ; Ils tuent leurs chevaux, brûlent leurs équipements, On eût vu nos gens dans l'angoisse et la détresse. Quand l'évéque du Puy qui est sage et instruit Parle à nos barons, et crie à haute voix :
«Barons, francs chevaliers, ce serait un grand exploit « Si sur cette troupe nous nous élancions à l'instant;
LA CHANSON D'ANTIOCHS. 387
c( Car s'ils vivent plus longtemps , nous en porterons
l'effort, (( Et j'irai devant, au nom de la sainte Croix. » Les barons répondent i « Ce serait bon et habile. » Robert de Normandie et le duc Godefroy Ont en leurs compagnies les Bretons et les Tyois ' ; Ils lancent leurs chevaux bruns, bais et noirs; Ils donnent de grands coups de leurs épieux viennois, Ils leur brisent les cottes de mailles et les robes brodées. Craignant pas plus leur feu que la coque d'une noix. Dieu ! qu'ils ont occis de Persans et d'Indiens ! Envers les nôtres leur défense est mauvaise.
Le comte de Normandie est un ferme guerrier,
Et le duc de Bouillon, hardi et redouté.
Ceux qu'ils atteignent, leurs jours sont finis.
Là il y eut mainte lance rompue, maint haubert faussé.
Tant de Sarrasins morts, blessés et hachés.
Que de leur sang le pré est tout vermeil.
Quand le Rouge Lion qui les commande
A vu les comtes et leurs rudes coups,
' Les Teutons.
388 LA CHANSOX D'ANTIOCHB.
Il ne les aurait pas attendus pour For de Balesgué ^.
Il a tourné les rênes, il a fui.
Ceux qui en réchappèrent s'en furent avec lui,
Ils ne s'arrêtèrent pas jusqu'à la tente de Gorbaran.
Il lui dit promptement : « Emir, que ferez-vous?
« Mes hommes sont occis, il m'en est peu resté. »
Quand Gorbaran l'entend, peu s'en faut qu'il n'enrage,
Il s'écrie à haute voix : « Mes hommes, qu'en direz-vous?
« Vengez-moi de ces gloutons et prenez leurs chefs,
« Je les mènerai en Perse bien enchaînés,
c( Quand je les aurai présentés à mon seigneur
« Il en fera selon sa volonté. »
Et ceux-ci répondent : « Sire , ce sera comme vous le
commanderez ! »
Vous auriez entendu les trompettes et les cors sonner, Si Jésus n'y met ordre, lui qui fut peiné sur la croix. Il y aura des nôtres tués et blessés.
Néanmoins le comte Robert a rejoint les nôtres, Les voilà ensemble, rangés et serrés.
Gorbaran tourna vers la montagne.
Il avait avec lui les Arabes et les Persans;
* Ville de Catalogne.
LA CHANSON D'ANTIOCHK. 389
De ce côté se tenait le vaillant Bohémond; Là commença un lourd et merveilleux combat.
Hé Dieu ! combien de gentilshommes perdirent La vie du temps en ce jour, Qui jamais ne verront leur femme ni leurs enfants! Les autres colonnes de l'armée des Francs Chevauchent serrées ensemble allant doucement au pas. Les princes les conduisent sur leurs destriers fringants, Il n'y a pas sur la terre le vide où peut tomber un gant, Mais les Turcs les poursuivent de leurs arcs de corne. La pluie qui descend des nuées n'est pas plus épaisse Que les flèches ne le sont tombant sur nos Français. Qui ne s'est pas couvert a eu de grandes souffrances. Ils ont tué je ne sais combien du menu peuple, Et les chevaux de bataille sous les barons.
Celui qui est à pied reste triste et dolent.
Son écu droit sur son dos, et souffrant beaucoup. Les maux qu'endure Olivier ou Roland, Et ceux que souffrit Jaumons ni Agolan, Ni le baron Vivien quand il fut à Alescans, Ne valent auprès de ceux-ci la valeur de trois besants. Quand ils sont venus si près des Turcs mécréants, Qu'ils pensent les blesser avec leurs lames d'acier, Ceux-ci se mettent à fuir dans les champs et la montagne.
Quand nos bons combattants ont chevauché assez Pour pouvoir atteindre les Turcs à Tinstant, Geux-ci n'osent attendre, mais ils prennent la fuite; Alors ils disent l'un à l'autre : « Grâce à Dieu toutpuissant, « La bataille nous fuît, allons la chercher ailleurs. » Alors voici un messager piquant de l'éperon, Il appelle le comte Hugues, et lui dit en pleurant : « Sire, le bon duc Bofiémond vous demande du secours, « Par le Dieu rédempteur, car il en a grand besoin. « Les mécréants l'ont fortement pressé. »
Quand le baron l'entend, il a le cœur dolent, Il s'écrie : « Dieu le veut, chevaliers, en avant, « Vous aurez la bataille que vous désirez tant. » Quand le duc de Bouillon au visage affable Vit s'éloigner le comte piquant de l'éperon, (Il l'aimait en son cœur plus que rien de vivant), Lui et ses compagnons le suivent de près. Le comte Hugues le Grand vient combattre en la mêlée.
Il porte la lance droite, l'enseigne déployée ; Tout d'abord il rencontre un Persan,
Qui maltraitait fort les gens du Seigneur, Le comte Ta percé en fureur, tellement Que ni écu ni clavain ne le purent garantir; Au milieu du cœur il lui mit son épée, Et de sa lance il Tabat mort sur la terre.
Puis il a tiré son épée à la poignée d'or flamboyante, Il se jette dans la presse en combattant.
A présent vous entendrez une belle chanson s'il y en a qui le demandent^.
Pendant que le comte tue ce glouton,
Il advient un grand deuil aux nôtres pour un noble
baron Qui était né à Beauvais et avait nom Odon.
Il portait Toriflamme du bon comte Hugues.
Voici un Turc orgueilleux et félon Oui frappe d'un dard envenimé le preux Odon, Il lui fausse le haubert et la cotte de mailles. Il lui iranche le foie et le poumon.
Le baron tombe à terre mort en tenant son enseigne. Français et Bourguignons en furent très-dolents, Angevins, Manceaux, Lorrains, Frisons.
^ Ici on faisait la collecte.
Vous eussiez entendu grand bruit et grandes huées, Et un grand cliquetis des épées tranchantes.
Cependant voici Guillaume piquant des éperons. Il était natif de Beauvais, il était très-riche homme, Il a tiré Tépée qui lui pend au côté, Il entre dans la presse comme un lion, Celui qu'il atteint d*un coup ne payera pas rançon, Mais il lui prend la tête au-dessous du menton. Il relève l'enseigne, qu'on le veuille ou non. Cependant voici Godefroy de Bouillon, qui donne de
bons coups Avec son vaillant compagnon, Hungier l'Allemand.
Le comte Hugues le Grand voit Odon étendu mort, Et de son beau corps le sang jaillir à plein jet. Son cœur ressent un tel deuil , qu'il pense perdre le sens. Il pleure doucement, comme vous allez l'entendre : « Ahi! franc chevalier, combien je dois vous chérir, • « De tout temps vous avez pris grande peine pour me
servir !
« Ce Seigneur qui daigna souffrir la mort pour nous, « Ait pitié de votre âme par son saint plaisir! « Si je ne puis vous venger, je ne dois rester sur la
terre. »
LA CHANSON D'ANTIOGHE. 393
Alors il pique le destrier d'un air merveilleusement
fier, De la i^nce qu'il porte il brandit le fer, Et va frapper un Turc qu'il n'a pas mal choisi, Par-dessous la boucle il lui a fait craquer l'écu, Il brise et enfonce le clavaiu d'or fin ; Il l'empoigne par force et le fait choir, Il lui partage en deux le cœur dans la poitrine ; Puis il lui dit une raillerie qui ne se peut taire : « Va-t'en, mauvais libertin, Dieu te puisse maudire! « Je veux te récompenser du deuil que tu m'as causé. »
Le bon duc de Bouillon est venu au combat.
Et Hungier l'Allemand, un vassal célèbre;
Pour sa grande prouesse le duc l'aimait fortement.
Le baron s'est battu dans la plus grande mêlée.
Celui qu'il atteint d'un coup est mort et confondu.
Il rencontre un Arabe qui est grand et redoutable ;
Là où il voit le duc, il acourt sur lui;
Le duc le voit venir, il en est irrité,
Il va lui donner un tel coup de son épée émoulue.
Qu'il le pourfend jusqu'à ce qu'il soit haché menu.
Quand il donne un coup, l'autre tombe étendu mort;
Ses compagnons l'imitent avec leurs épées émoulues,
Chacun veut le sien, tel deux, et tel plus.
Plus de mille Sarrasins y ont perdu leur tête ; Il y a maints bons destriers, bruns, roux et mouchetés, Qui s'enfuient par les vallées et sur les pics aigus ; Leurs selles sont tournées et leurs rênes rompues. Mais il y avait tant de mauvais mécréants, Que si Dieu n'y met ordre par sa force, Beaucoup des nôtres seront tués et vaincus.
Le comte Robert de Flandre est preux et hardi ,
Il vient au combat avec mille hommes bardés de fer.
Le baron se tient armé sur un coursier de prix,
Il s'est lancé dans la mêlée.
Et rencontre un énlir né en Perse,
Qui frappe durement les troupes du Seigneur.
Quand le comte l'aperçoit, il en est très-marri;
Il va lui donner un tel coup de son épée bien fourbie
Sur son casque d'or ciselé ,
Qu'il le pourfend jusqu'à la nuque.
Le combat fut durement mené.
Les compagnons du comte y frappent de leurs lames
brillantes ; Mais il y avait tant de Persans et d'Arabes,
LA CHANSON D'ANTIOCHB. 395
Que si Dieu, le Roi du paradis, n'y met ordre , Beaucoup des nôtres seront vaincus et détruits.
Le comte de Normandie a la mine haute et fière ; Il est tout armé sur son destrier gris-pommelé; Il se jette dans la mêlée comme un léopard; Ses hommes le suivent, qui sont de bon lieu.
Ils font une grande destruction des Sarrasins. Corbaran était placé devant son étendard, Richement armé; il ne craint ni les lances ni les dards; A son col il a pendu un riche et énorme bouclier, Son casque a été forgé dans la ville de Bagdad; Sur le nasal brille une escarboucle.
Il porte une lance forte et roide, et un cimeterre; Sur Técu qu'il a au col on a peint un perroquet. Corbaran s'avance avec une troupe serrée ; Quand le comte Taperçoit, il s'avance vers lui , Il lui a donné un tel coup sur son bouclier énorme. Qu'il le renverse les jambes en l'air au milieu de la
foule; Là il lui aurait ôté la tête, mais il est trop tard, Car au secours les Persans et les Ethiopiens accourent. Et ils emportent leur seigneur jusqu'à son étendard.
396 LA CHANSON D'AXTIOCHE.
Ils emportent Gorbaraa jusqu'à la tente royale,
Près de la mosquée, les Africains la gardent.
La tente était faite d'une élofie de Madian ,
Bordée de bandes d'or au milieu et autour;
Les cordes sont de soie, les pieux sont d'ivoire,
Un Syrien l'a peinte avec un soin merveilleux;
Toutes les vieilles lois de l'ancien temps d'Adam
Y sont marquées dans le côté gauche.
De l'autre côté est écrite la geste d'Abraham
Et toute rhistoire jusqu'à Moïse,
Et ce que la Bible dit d'Aaron et de Josué.
Ils couchèrent Gorbaran dans un lit d'or brillant.
Mais avant qu'il fut guéri du mal et de la fatigue.
Il fut tellement molesté parles Bavarois, les Allemands,
Français, Bourguignons, Manceaux et Normands,
Qu'il eût voulu être par-delà le Jourdain.
Il entendit des Français le bruit et le tumulte.
Et promptement il monta sur son destrier courant;
Plus de quarante mille Arabes et Persans
Sonnèrent des trompettes et des cors d'Olifant.
Par la bataille, Brohadas va combattant
Avec trente mille Turcs du lignage de Judas ;
Il porte un clavain d'or fin fait à Damas,
Son casque fut forgé sur le fleuve d*Euphrate ,
Il a un 6cu fort et épais qui vient du roi Jonathas;
Il a un chaperon et des manches de riche étoffe,
L'un était de soie deSamos, l'autre de Constantinople ;
Il crie à haute voix : « Je déferai ces gloutons,
« J'emmènerai dans mes biens les plus riches barons,
(( Et je les donnerai à mon père dans la ville de
Bagdad. »
Il pique le destrier qui court plus que le pas, Il tient sa lance par le bas, Et il tue un Auvergnat de la bande de Tévôque, Puis il en témoigne une grande joie.
Le bon duc de Bouillon a entendu les bravades, Et dit à lui-môme : « Méchant, tu as tort de te réjouir; « Si je peux Rapprocher, tu le payeras. »
Le bon duc de Bouillon a entendu les bravades Du païen qui fait un tel bruit et de tels cris;
Que s*il ne le tue pas, il se tient pour misérable.
Il pique des éperons son cheval arabe,
Il brandit sa lance.
Il va frapper le glouton, sans se tromper;
Par-dessous la boucle il a fait craquer Técu,
Il a rompu et décerclé le clavain.
Il lui a tranché le cœur dans le ventre,
Il Tempoigne par force, et le païen tombe ;
Puis il lui dit par raillerie : « Vous en avez menti !
« Jamais notre armée ne fut honnie par vous. »
Quand les Sarrasins le virent, ils furent désespérés;
Plus de cinquante mille le pleurèrent tellement,
Qu'à plus d'une lieue la terre en a retenti.
Quand Brohadas fut mort, il y eut une grande douleur;
Plus de cinquante mille en pleurèrent ce jour-là.
Corbaran le regrette, et lui dit avec amour :
« Âh ! Brohadas, sire , pour votre malheur
(( Vous eûtes trop de force et de valeur;
« Je vous tenais pour le meilleur de nos chevaliers,
(( Beaucoup feront une grande perte en vous perdant,
« Les grands et les petits vous regretteront,
« Votre père et votre mère au brillant visage;
« Que pourrai^e dire à votre père, mon seigneur,
LÀ CHANSON D'ANTIOCHB. 999
(( Qui me pria tant et avec tant de douceur « De garder votre corps contre les chrétiens? (( Comment retoumerai-je yers lui? »
Corbaran a bien raison d'ayoir peur, Car, depuis, le soudan le tint pour un traître.
Corbaran a poussé à haute voix son cri de guerre»
Plus de cinquante mille mécréants
Viennent dans la mêlée pour venger Brohadas.
On dit en proverbe, c'est vérité prouvée :
« Tel veut venger sa honte qui Ta plus aggravée; »
Car nos bons guerriers de la terre de l'honneur
N'ont pas refusé de s'approcher des Turcs*
Là on vit maintes têtes coupées,
Des pieds, des poings, des jambes contournées.
Des destriers de guerre à la croupe luisante
Fuir par les montagnes avec les selles tournées.
Tellement que par force leurs gens ont reculé.
Corbaran a un tel chagrin, qu'il pense enrager.
n appelle son enseigne pour rallier les siens ;
Plus de cinquante mille, portant dea arcs de cormier,
Retournent à la charge pour venger Brohadas.
Là, il y eut un si grand combat de traits et de lances, Que nos bons chevaliers reculèrent en arrière Jusqu'au delà de Brohadas, qui gisait dans le sentier. Gorbaran va embrasser sur la terre le corps Du riche damoisel qu'il a tant aimé.
Promptement il TenlèYe sur le col de son destrier, Il l'emporte hors du combat, il ne veut pas l'y laisser; Il commande à ses Turcs de le bien ensevelir. Ils le dépouillèrent tout nu de ses vêtements, Puis ils ont lavé le corps, et l'ont très-bien nettoyé ; Ils l'ont enveloppé d'un riche drap de soie blanc; En une grande bière ils l'ont fait coucher, Couverte d'un riche suaire de grand prix, Quatre chevaux forts et légers l'emportent, Gorbaran s'en retourne pour rallier sa troupe.
La bataille fut grande, et le carnage énorme; Enguerrand de Saint-Pol, un noble chevalier, Et sire Hugues, son père, s'y sont bien distingués ; Us ont ce jour-là occis maint félon sarrasin. Vous voyez par la bataille Âmédelis combattre, Quand il voit les Persans morts et les émirs choisis Qui lui avaient donné et le vair et le gris.
LÀ CHANSON D'ANTIOCHB. 401
Il a un tel chagrin, qu'il manque d'enrager.
Il regarde Gorbaran son seigneur ; (( Âhi I Gorbaran , sire ! comme vous êtes mal arrangé, « Jamais vous ne voulûtes croire mon conseil, « De donner le combat à vingt ou à dix; (c A présent vos troupes sont défaites, c( Et vous de votre vivant avili et honni.
« Mais je vous montrerai comme je suis votre ami. u Il pique son destrier, il brandit son épée.
Il va frapper Guillaume sur son écu brun.
Ce vaillant chevalier est né à Senhs.
Par-dessus la boucle il Ta fait craquer.
Il a fait rompre le haubert de mailles.
Il lui partage le cœur en deux morceaux, Il rabat mort de son cheval dans la lande.
Puis il appelle son enseigne et s'en retourne en arrière.
De toutes parts la bataille est bien engagée ;
Les Turcs avec les arcs de corne ont rompu la presse.
Voici le roi Tafur avec sa petite armée.
Us n'ont ni hauberts, ni casques, ni courroie suspendue
au col ; Mais depuis que cette troupe est entrée dans la mêlée.
408 LA CHÀNSOH D'AHTIOCHB.
Elle frappe fortement avec des pierres et des massues,
Des couteaux tranchants et des haches bien affilées;
Bs ont répandu la cervelle de maints Sarrasins.
C'étaient d'horribles gens trés-laids et hérissés;
Jamais il n'y eut de bande qui fût si redoutée.
Elle s'est jetée dans la plus grande presse des païens.
Ceux qu'ils ne peuvent attraper , ils leur jettent de gros cailloux.
Ils courent sur eux en grinçant des dents,
Il semble qu'ils vont les manger.
Sire Pierre THermite à la barbe chenue
S'évertue durement à frapper sur les Turcs.
Celui qu'il atteint est jeté à terre
Par son bourdon ferré, tellement qu'il en sue;
Et les dames leur jettent maintes pierres aigués.
Elles abreuvent d'eau ceux que la soif tourmente,
Mais le gros des Turcs arrive là en combattant;
Nos gens vont être déconfits et vaincus
Si le seigneur Dieu n'y pourvoit, la mort est venue
pour eux.
L'évéque du Puy a entendu le bruit du combat, Il crie à haute voix : Sainte Marie, à l'aide I « Dieu, regardez les vôtres de votre claire vue, (c Qui ont souffert pour vous tant de peines et tant de maux ! »