U JEHANNE EST AMENEE PAR DEVANT MESSIRE ROBERT DE BAUDRICOURT
lanne était pâle comme une morte, peine au seuil entr'ouvert de la porte son cheval piaffant sur le chemin, xart a dit :
— Debout! c'est pour demain!
^prêtons-nous, et soyons fille belle.
irs, se dressant comme en un frisson d'aile, vierge a fait un grand signe de croix.
;s la blancheur de l'aube sur les toits, i le logis où rien encor ne bouge,
Elle revêt sa gente robe rouge ;
Et la voilà partant pour Vaucouleurs,
Dans le baiser du soleil sur les fleurs.
Quand il Ta vue ainsi, tant mal serrée Dans les longs plis de Tétoffe pourprée, Les pieds perdus en de bruyants sabots, Les yeux hardis, brillants comme flambeaux.
Le front limpide et fier, les lèvres douces, La face rude avec ses taches roussis, Belle pourtant d'on ne sait quoi qui luit, Le sein brutal et gonflé comme un fruit Dans la rondeur du voile qui s*étire.
Sire Robert s*est trémoussé de rire.
Mais elle a dit, tombant à ses genoux :
— Je viens pour mon pays et non pour vous .
Gaussez-vous bien, riez, je vous en prie ;
Car je ne crains pas plus la raillerie
Que fer de lance ou javelot pointu .
Ce qu*il nous faut, c'est l'étranger battu
Et le François ne criant plus à l'aide.
Quant à savoir si je suis belle ou laide.
, vraiment, qui m'importe fort peu.
ux que j'ai s'appelle Sire Dieu :
îule est haute et nous sommes sa gerbe ;
itié de l'astre et du brin d'herbe,
son grand ciel ténébreux ou doré.
prétends qu'il me trouve à son gré,
u'il m'a dit de vous tirer du gouffre.
Robert, le pauvre peuple souffre ;
)isson brûle aux deux bouts ; les sergents,
au bétail comme ils le sont aux gens,
t honneur et fortune de France .
me voici, j'apporte délivrance,
: reçu de mon Maître adoré
arge haute, et je n'y faillirai,
>érer cité proche ou lointaine.
robe est tant rouge, ô capitaine,
que la guerre effrayante est sur moi !
s-moi tout de suite chez le Roi :
quoi, j'irai toute seule ou guidée
on archange à l'écharpe brodée,
ilût-il, en des pays de loups,
ler sur mes genoux dans les cailloux,
-je, alas! emmi la terre dure
nés pieds jusques à la ceinture,
DE JBHANNE DARG 89
Fléchir ainsi qu'un roseau sous le vent Et n'être plus qu'une ombre en arrivant. ' Harnachez mon destrier de bataille, Equipez-moi, faites coudre à ma taille Pourpoint de laine et jambière^ de cuir ; Et vous verrez les blonds Anglais s'enfuir Plus prestement que le vent dans l'espace.
Il ne sied point que le Dauphin se lasse De guerroyer, taiît isolé soit-il ; Car il aura, s'il brave le péril, Secours d'en haut avant la mi-carême.
Ce beau royaume appartient à Dieu même Qui l'adorna comme un autel choisi ; Mais il lui sied, en sa juste merci.
De l'octroyer à qui nous veut plaisance.
Notre Dauphin sera tôt Roi de France, Et c'est moi qui le mènerai sacrer.
Donnez-moi donc, sans plus délibérer, Bons chevaliers qui me soient sûre escorte !
Je cognerai de tant vaillante sorte Que fers de lance et pennons triomphaux Tomberont comme épis drus sous la faux.
Et si, venant d'ouïr la sainte messe, h vous apporte aussi, fière promesse
90 LA CHANSON DE JEHANNÉ DARG
De libérer le vieux pays François, C'est que, céans et tant peu que je sois.
Je parle au nom de Messire.
— Quel Sire?
Fait Baudricourt, ayant cessé de rire.
Elle répond:
— Da ! c'est le Roi des cieux.
Et tout son rêve a brillé dans ses yeux.
Lors le soudard s'est levé :
— Damoiselle, Ta douce voix, m'emportant comme une aile, Me rend fiance et me trouble pourtant; Car tu m'as fait tout triste et tout content, Ne sachant point si je ris ou je pleure.
Mais prie, attends, laisse un peu couler l'heure, Vu que si j'ai demain lumière et foi, Nous écrirons à Messire le Roi.
ou JEHA^NE FILE SA QUENOUILLE CHEZ LE BON CHARRON DE VAUCOULEURS
Domrémy, le son clair de tes cloches Monte et se brise à la crête des roches, Là-bas, très loin, sous le ciel pâle et gris! Plus de prière en les bosquets fleuris, Dans le joli gazouillis des mésanges :
La bergerette habite avec ses anges A Vaucouleurs, chez dame Le Royer.
L'homme, un charron, taille hêtre et noyer, Tord la branche où flotta la feuille drue.
Façonne pieu, timon, brancard, charrue.
Civière, claie à parquer les troupeaux.
>1 blond et mince des copeaux, [ju'au fond, sous le mur qui s*incline, ; s'enflant ainsi qu'une poitrine, soufflet fait tourbillonner, l'air rasier où crépite le fer.
id elle a, seule et baissant la tête,
>ngtemps filé sa quenouillette
es de la fenêtre où le ciel bleu
If comme un long regard dû bon Dieu,
accourt dans l'atelier sonore;
haussant en sa robe d'aurore, t soudain baigné de flamme et d'or, grâce et quasiment l'essor ;eau qui serait un rouge-gorge, pend à l'anneau de la forge, is souvent elle songe, à côté Qble hôtesse au cœur plein de bonté, LS filer quenouillette nouvelle.
\ souvient-il, Catherine, fait-elle.
Il fut prédit tout autrefois Je errant des plaines et des bois ?
'une femme, instrument de souffrance,
DE JEHANNEDARC 93
Accablerait un jour pays de France Et qu'une vierge, étant venue exprès Du Bois-Chenu, par vallons et forêts, Le remettrait solidement en selle ?
Or Catherine a souvenance telle
Que son doux front a pâli d'un effroi :
— Sire Jésus te garde, si c'est toi!
Jehan de M^tz, honnête homme de guerre, S'en vient trouver Jehanne, ayant naguère Ouï conter le miracle des Voix Et qu'à la voir seulement une fois Le plus têtu ne lui résiste mie.
— Que faites-vous donc par ici, ma mie, ' Tant loin de vos innocents agnelets ?
Faut-il, vraiment, que nous soyons Anglais ?
Va-t-on chasser le Roi de son royaume ?
^ — Si j'ai quitté mon pauvre toit de chaume Et le vieux hêtre au long feuillage vert, C'est pour parler à messire Robert;
Si j*ai parlé sans défaillance aucutie A ce soudard ayant gloire et fortune, C'est afin qu'il me mène chez le Roi.
Le malheur est qu'il a cure de moi Gomme une anguille aurait souci d'eau claire; Et j'ai pourtant sainte besogne à faire, Vu que Jésus m'a frayé le sentier.
La guerre, alas ! n'étant pas mon métier, J'aimerais mieux, puisque l'on me repousse, Filer près de ma mère laine douce.
Garder nos bœufs, conduire nos chevaux, Cueillir fleurette en les avrils nouveaux Et regarder verdoyer les grands chênes.
Mais lors qui nous tirerait de nos chaînes ?
Qui défendrait l'agnelle et le berger, Si je n'étais plus là, quand l'étranger Creuse à nos pieds l'ossuaire et la fosse ?
Duc, prince, roi, fille du roi d'Ecosse, Nul ne pourra vous sauver, voire un peu.
Si ce n'est moi qui vous viens de par Dieu.
Plus de moisson ardée ! assez de larmes!
Je battrai sir Talbot et ses gens d'armes En moins de temps qu'il n'en faut aux oiseaux Pour emporter le fil de mes fuseaux
Devers le nid caché sous les branchettes.
Mais si Ton veut que les lances soient prêtes, En ces jours où l'ancien péril grandit, Je dois, l'ayant déjà cent fois redit, Etre à Chinon avant la mi-carême.
Et comme s'il avait, à l'instant même.
Vers le Dauphin joué des éperons, Jehan de Metz a dit :
— Nous y serons!