COMMENT ET POURQUOI MESSIRE ROBERT FAIT EXORCISER JEHANNE
Sire Robert, soudard qui jure et prie, S'est demandé pourtant si diablerie, Farfadets, boucs étrangement cornus.
Gnomes taquins, enfants taillés menus.
Follets, jeteurs de mauvaise fortune.
Herbe de mai cueillie au clair de lune Ne seraient point dans cette fille-ci ; Et brusquement, ridé d'un gros souci.
L'œil efiFaré, vilain martel en tête.
Il a conduit devers la bergerette Jehan Fournier, curé de Vaucouleurs.
Juste Jehanne, ayant bouquet de fleurs, Les appendait, la tige enrubannée, Au buis bénit de la dernière année.
Le haut soufflet de la forge s'est tu. Le prêtre, ayant lestement revêtu Le blanc surplis et l'étole flottante, S*est écrié :
— Si Satan qui nous tente A fait de toi chose mauvaise, fuis, Disparais comme un crapaud dans le puits, Sans plus jamais te montrer à personne !
Si rÉternel fît de toi chose bonne.
Approche, viens à nous, tout près de nous!
Jehanne était grandement en courroux.
Ce qu'elle avait ouï l'ayant fâchée ; Mais elle s'est tout de même approchée.
Légère comme un souffle dans lazur ; Et l'on eût dit, tant son œil était pur.
Tant elle était douloureusement belle, Q'elle portait en sa vague prunelle,
98 l'A CHANSON DE JEHANNB DARC
Dans on ne sait quel ciel pâle et lointain, L'étoile obscure et blanche du matin.
Puis, toute triste et seule avec l'hôtesse :
— Puisqu'il m'avait entendue à confesse,
Pourquoi ce prêtre a-t-il ainsi parlé ?
Qu'il soit béni pour avoir consolé
Veuve dolente ou vieux pêcheur qui tremble î
Mais il aurait pu d'abord, ce me semble.
Se confier à Dieu qui m'appela;
Et j'ai cœur gros de ce qu'ils ont fait là.
ou JEHANNE S EN VA TROUVER MESSIRE XE DUC DE LORRAINE
Lors, un malin, Jehanne qui réclame Tant vainement cuirasse et bonne lame, A fait venir Laxart et maître Alain, Lequel est brave et de nature enclin A cogner ferme et dru, quand il s'élance Dans les combats où chantent fers de lance :
— Que me sert-il d'avoir quitté nos bois ?
Sire Robert, supplié tant de fois, Rit de ma peine et de me faire attendre.
Tant Catherine ait pour moi le cœur tendi-e, Ce m'est afifront d'être encore céans.
•S OÙ les femmes d'Orléans, ranches armes guerrières, jlais la chasse à coup de pierres ; tei^ps qu'a perdu le Dauphin.
, pour montrer à la fin gère et vaillance de reine, ' le vieux duc de Lorraine, înd de par Sire Jésus. .
, le duc les a reçus ; suite il a dit :
— Bergerette, nui, le fossoyeur me guette, is l'archange saint Michel le aux bleus sommets du ciel, , et nous serons en joie, Q breuvage qui m'octroye 3re une trentaine d'ans, pitoyable et sans dents )ût me regarder sans rire.
e a répondu :
BE JEHANNE DÀRC 101
— Messire, Me croyez-vous sorcière, en vérité ?
Je vous aurais voulu belle santé ; .
Mais que pourrait la prière elle-même Contre les ans qui vous ont fait tout blême ? En outre, j'ai céans plus haut souci :
Ce que j'attends de vos mains, tout ainsi Que me voilà sans glaive et sans cuirasse, C 'est le réveil du peuple et de la race.
Piques, chevaux, oriflamme flottant.
Soudards vaillants et forts, ne redoutant Ni froid, ni chaud, ni bataille, ni jeûne.
Et votre fils encor solide et jeune, Le casque au front, debout sur le fossé.
Mais le vieillard, ayant deux fois toussé :
— Ce fils m'est doux comme étoile qui brille.
Bien qu'il ne soit que l'époux de ma fille.
S'il s'en allait, que deviendrais-je, seul
Avec la mort qui file mon linceul ?
Quanta mes gens, en dépit de tes anges.
Nous aimons mieux les voir au seuil des granges
Battre leurs blés que battre les Anglais.
enir me chanter virelais !
Dauphin de porter lance et heaume I [uché : qu'il garde son royaume, is lever les yeux vers mon blason !
pourtant me bailler guérison, îr dans les reins nouvelle sève,
moi petit page qui rêve
mon hiver en mois de mai, ju'avec mon Alison du Mai
tendrons gente coupe fleurie.
ï enfant, souffrant mal raillerie :
savons tous, sans vous donner raison, s avez chassé de la maison 'e épouse entre toutes fidèle, z-la, vivez^à côté d'elle liers jours que Dieu vous compte, alas !
le corps y gagneront soûlas, pas tout de régner sur les autres :
onner, comme les saints apôtres, le à ceux qui sont pauvres et doux, mort et bellement absous, rmirez en paix sous votre dalle ;
Car, lorsqu'on meurt, couché dans son scandale, L'âme sanglote et s'envole en tremblant.
Le duc, tendant l'oreille, a fait semblant De n'avoir pas bien ouï la pastoure :
— Vieux et malade, où veut-on que je coure ?
Je tomberais en le proche fossé.
La mort me tient, j'ai peur du sang versé,
Ayant jugé qu'on ne m'aiderait guère,
Si des voisins me faisaient mal de guerre.
J'ai bataillé, je fus terrible et beau ;
Mais à cette heure et tant près du tombeau,
Je n'ai plus rêve et souci d'équipée.
Pour t'acheter le ruban de l'épée,
Si vers Ghinon Jésus t'appelle encor.
Voici pourtant quatre piécettes d'or.
De plus, le duc fait sangler et lui baille Un coursier noir musclé pour la bataille, Le col nerveux sous la rêne qui pend.
Elle l'enfourche et s'en va, galopant, Pèleriner devers maint oratoire ; Mais quand aura sonné l'heure de gloire.
Ce n'est point en chevauchant ce coursier Qu'elle fera beau cliquetis d'acier.
ou MESSIRE ROBERT DE BAUDRIGOURT MESSAGE ROYAL
Sire Robert a deux gentes chapelles.
Jehanne vient souvent à Tune d'elles, Parce qu'elle est avec ses fins piliers Seuletle comme un nid dans les halliers Et quasiment bâtie, à fleur de terre, Dans le granit moins que dans le mystère La voûte pend comme un lys entr'ouvert ; L'autel, au bas de l'escalier désert, A des lueurs de prunelles mi-closes.
Tant le jour, las du sourire des roses, Y glisse comme un papillon tremblant.
Ce matin-là, sous le bel arceau blanc, Jehanne fait si muette prière Qu'on la croirait une sainte de pierre, A deux genoux devant le Roi des cieux.
— Sire Jésus, dit-elle avec ses yeux,
Vous m'avez fait mirifique assurance
Que Baudricourt m'accorderait fiance,
Lame solide et compagnons courtois,
Quand je l'aurais pour la troisième fois
Supplié de sauver la France aimée.
Or, à cette heure et sans qu'il m'ait armée.
C'est par trois fois que je l'ai supplié :
Seigneur, Seigneur, avez-vous oublié ?
Vos angelets, non sans pleurer peut-être,
M'ont révélé de par vous, divin Maître,
A moi qui suis sous votre ciel tant pur
A peine, alas ! une ombre sur le mur.
Que cent-vingt de nos chevaliers fidèles
Étaietit tombés comme oiseaux sous les grêles
Tout par là-bas, dans les champs de Rouvray;
Et je l'ai dit parce que c'était vrai î
A peine si toutefois on m'écoute
Comme on entend l'eau tomber goutte à goutte
DE JBHANNE DARC . 107
Dans les fourrés, en le feuillage dru,
Après que le soleil a reparu.
Je suis. Seigneur, à vos pieds que j'adore;
Mais si je dois rester longtemps encore
Loin des combats où coule un si beau sang, ^
Ramenez-moi comme agnel innocent
Au doux bercail où la mère m'appelle.
Sire Robert a justement nouvelle Que les Anglais, accourus par milliers.
Nous ont occis cent vingt bons chevaliers.
Tous de haut rang et dans la fleur de Tâge .
Il a, de plus, reçu royal message, Lequel n'est point à lui bailler ennui ; Car ses archers, groupés autour de lui.
L'ont vu soudain rayonner et sourire.
Or Jehannette au logis se retire, Tremblant ainsi qu'un pauvre oisel mouillé, Le doigt déjà sur l'huis entrebâillé Où le brasier plaque une aile écarlate, Quand Baudricourt arrive en grande hâte.
Battant des mains comme écolier content, Tout éjoui d'oublier un instant
108 LÀ CHANSON DE JEHANNB DÂRG
l'il est sévère et discret gentilhomme ; is, se haussant et gesticulant comme ute une armée à l'assaut des remparts :
Le Roi le veut ! bergerette, tu pars !
ou JEHÂNNE S EN VA DEVERS MESSIRE LE DAUPHIN
Adonc, ainsi qu'autrefois sous les branches, Jehanne Darc, ayant joint ses mains blanches, Sourit au ciel qui lui sourit aussi; Puis elle dit à Sire Dieu merci, ^l'âme fondue en naïve prière.
Mais, relevant lejfront, déjà guerrière :
— Puisque je dois aller, loin du foyer, Faire labeur de mâle et déployer Le vol de la bannière et de l'épée.
Il me faut être en soudard équipée ;
tout d'abord, coupez-moi les cheveux!
Quoi 1 vos cheveux, Jehanne ?
— Je le veux !
cependant qu'en désir de bataille, torse droit sur la chaise de paille, vant la forge où dansent des feux blonds, e abandonne aux ciseaux froids et longs j noirs cheveux tout épandus en vagues, lanne voit flotter des choses vagues ns les lueurs errantes du brasier, 'iers d'or aux flancs roux du coursier, nteaux pourprés de sang et d'incendie, tive luisant, casque, pique brandie, uge follet prestement apparu :
it et si bien qu'à la fin elle a cru ir se dresser dans la nue étoilée bûcher d'où s'évade une âme ailée.
is voici que joyeux, le front levé, bon Jehan de Metz est arrivé.
DE JEHANNB DÂRG 111
— Çà! fait-il, par la France elles ancêtres, J'offre céans la casaque et les guêtres; Et puis en route, à travers plaine et val!
Laxart a dit :
— Moi j'offre le cheval, Point harnaché, tel qu'il est dans l'étable.
Et le brave oncle a jeté sur la table Quatorze francs en bel or qui reluit.
La vaste foule accourt, avec le bruit
D'un flot joyeux qui chante emmi les roches ;
Et tous :
— Oui-da! gaiement et sans reproches, Nous viderions la cave et le grenier, Nous vendrions du premier au dernier Les sacs de blé, trésor de la disette, Pour équiper des talons à la tête.
Fort gentiment et qu'on le veuille ou non, La bergerette en route vers G binon !
Dès le soir, grâce à Jehan qui l'assiste, ^"" a dicté lettre vaillante et triste
bons parents restés seuls au logis, itoyant, les yeux de pleurs rougis, eur avoir fait désobéissance te quitter, sans leur bonne plaisance, oit de chaume et le hêtre feuillu, iouce France et Dieu l'ayant voulu.
îndemain, belle comme une fée, siment toute en noir, vite coiffée i grand capel relevé sur le front, cheveux courts et bien taillés en rond, qu'autrefois pour les jeunes athlètes,, jstaucorps étoile d'aiguillettes t le nœud flotte à l'entour des jarrets, re, ayant comme autour d'elle et tout près angelots délégués à sa garde, : l'allure enfantine et gaillarde L page heureux qui serait un guerrier, nne a mis le pied à l'étrier me on ne vitonques autre pastoure.
s'en va, son escorte l'entoure.
Toute en seigneurs et loyaux compagnons ; Et la Patrie a retenu leur noms.
Voici d'abordJehan de Metz, le sire Qui, méprisant les varlets prompts au rire, S'en fut trouver la vierge à Vaucouleurs Et la chérit, voyant couler ses pleurs.
Voici Bertrand de Poulengy qu'on aime Pour sa bravoure autant que pour lui-même.
Jehan de Metz, en tout honneur et bien, Parle de lui comme d'un chef ancien ; Et cependant Bertrand, la face rose, La bouche aux gais propos vite déclose, Le front jamais assombri d'un ennui, A seulement six ans de plus que lui.
Tel que baron ou duc menant campagne, Chacun a son servant qui l'accompagne :
L'un a Jehan, sire de Honecourt, Toujours présent quand le danger accourt.
Capable de rester, sans crier grâce.
Deux mois entiers sanglé dans sa cuirasse ; L'autre a Julien, le très noble écuyer Qui ne sait point reculer ou ployer.
Quand l'acier clair tient sa dextre occupée.
dO.
Colet de Vienne est là, ceint de Tépée,
Tout éclatant de dorure au soleil,
Homme de guerre et de sage conseil,
Brave, acceptant le combat d'où qu'il vienne.
Son fin cimier flotte ; et Colet de Vienne
Est l'envoyé de Messire le Roi.
L'archer Richard, ayant vaillance et foi.
Songeur et la prunelle au ciel perdue,
Porte au travers de la corde tendue
Le javelot flexible et meurtrier ;
Et chacun d'eux est sur son destrier.
Blonds pastoureaux et blondes bergerelles, Ayant quitté leurs blancs troupeaux d'agnelles. Bourgeois, manants, chevaliers et varlets.
Petits enfants joyeux comme oiselets.
Bons vieux à qui le fardeau des ans pèse.
Tout Vaucouleurs s'approche et sourit d'aise.
Sire Robert à son tour est venu.
Lors, s'inclinant gravement, le front nu.
Le très illustre et puissant gentilhomme Offre à Jehanne un glaive qui luit comme La blanche lujie aux margelles des puits.
DE JEHANNE DARG 115
Elle a baisé la froide lame ; et puis La vierge a mis Tépée, autre pucelle, Dans le fourreau qui pend à côté d'elle.
Mais de nouveau Baudricourt s'ébaudit :
— Vas-tu vraiment avoir, comme on le dit En maints endroits, non sans rire sous cape, Trois beaux garçons dont Taîné sera pape, L'autre empereur et le troisième roi ?
Je voudrais bien qu'il en fût un de moi ; Cela ferait joie à mon escarcelle.
— Nenni, nenni, gentil Robert! fait-elle.
Le Saint-Esprit tout seul y pourvoiera.
Car cette pure enfant qui délivra Son doux pays à force d'innocence, N'avait point gêne et prude déplaisance Au mot hardi, gaillardement moqueur.
S'il s'envolait sans laisser fange au cœur.
Le jour décroit de colline en colline ;
Jehanne est sur un talus qui domine La vieille place où l'on tient le marché, Les regards longs et doux, le front penché Devers la foule autour d'elle groupée, •Les doigts flottants au pommeau de l'épée, La bouche ofi'rant de gentille façon Sourire d'ange ou baiser d'enfançon ; Et tous les cœurs battent, tant elle est belle Dans le soleil couchant qui l'emmantèle.
Chacun l'admire et la plaint à la fois :
— Pastoure, quand tu franchiras les bois.
Ne t'endors pas, même si Jésus veille !
— Garde le glaive au poing !
— Prête l'oreille Au bruit des pas dans les taillis épais !
— Amis, répond-elle, dormez en paix, Rassurez-vous, n'ayez crainte ni peine.
G*est le berger de là-haut qui nous mène; Nous marcherons à l'ombre de sa main.
DE JEHANNE DARG 117
Mes angelets connaissent le chemin :
Nous entrerons à Ghinon sans dommage.
Le bon Dauphin nous aura bon visage, Ayant connu que j'ai pouvoir sacré De libérer douce France ; et j'irai Faire sacrer sa tête couronnée ; Car c'est pour ce faire que je suis née.
Sonnez, sonnez, cloches de Vaucouleurs!
Vierges, enfants, mères, jetez des fleurs!
Serre, oncle aimé, son front sur ta poitrine ! Embrassez-vous, Jehanne et Catherine !
Tu peux aussi l'embrasser, bon charron !
C'est le départ, et soudain l'éperon A remué dans l'étrier sonore.
Elle se tourne et puis se tourne encore Vers le village où sont les vieux parents.
Tous ont pitié, tous les yeux sont pleurants :
— Messire Dieu, garde la pastourelle I
— Dame Marie, étends ta main sur elle !
— Anges du ciel, soyez ses boucliers !
Jehanne part avec les chevaliers :
Elle est déjà sous la porte de France ; Et c'est bientôt signe de délivrance; Car on a vu, comme en un fier essor, Le soir sanglant coucher sa lame d*or Tout au-dessus de la tant noble porte, Pendant qu'au loin la vierge et son escorte, Dansotant comme une vague qui fuit, Entrent dans la forêt et dans la nuit.