‹ La chanson de Jehanne DarcChapitre 13 sur 34 · CB QUI ADVIENT A JEHANNE DEVANT LE CHATEAU DE MESSIRE LE DAUPHIN · texte numérisé non relu

CB QUI ADVIENT A JEHANNE DEVANT LE CHATEAU DE MESSIRE LE DAUPHIN

On a marché onze jours, Jehannette Allant devant comme vers une fête, Le cœur en joie et les yeux pleins de ciel Sous le joli tremblement du capel.

Au moindre heurt en les vagues broussailles, Les compagnons, amoureux de batailles, Ont mis gaiement l'acier hors du fourreau; Et ce n'était souvent qu'un passereau Vite envolé dans le vain bruit des ailes. L'aube a cousu ses tremblantes dentelles Aux bois où mars, blanc d'un dernier grésil, Sent palpiter l'espérance d'avril ;

La pourpre et l'or où l'hiver agonise

Ont scintillé comme un flot qui se brise

Dans les lointains vaporeux, à travers

Les fourrés noirs qui demain seront verts ;

L'une après l'autre et le front ceint de voiles,

Les nuits ont fait éclore les étoiles,

Beaux lys d'argent au vent du ciel semés.

Sans que jamais troupe de gens armés

Ait essayé de couper route et vivres.

Et cependant, comme s'ils étaient ivres

D'un sang terrible et vite répandu.

Les Bourguignons rôdaient, le bras tendu

Dans l'effrayant brandissement du glaive,

Echevelés en des galops de rêve,

Tout à l'entour des bois hospitaliers.

La bergerette et les bons chevaliers

Ont à deux fois prié dans les églises.

Les carillons, épars au vol des brises,

Les ayant tous et doucement conduits

Vers les autels enguirlandés de buis.

Car elle avait angélique tristesse

De cheminer sans entendre la messe;

Mais Dieu venait, le ciel était plus près.

Quand, au-dessus des brumeuses forêts,

DE JEHÀNNE DARC 121

La cloche, pure et pieuse comme elle, Lui révélait quelque pauvre chapelle.

Les yeux mi-clos, comme encore éveillés, Les bras en croix, les deux jarrets liés Au justaucorps qui lui serrait les hanches, Elle a dormi sous les étoiles blanches Entre Jehan de Metz et Poulengy, Sans qu'un instant son bon ange ait rougi ; Et l'un ou l'autre, oubliant qu'elle est belle, A sommeillé près d'elle, tout près d'elle, Très chastement et sans frisson charnel.

Comme s'il eût reposé dans le ciel Tout à côté de la Vierge Marie.

Voici pourtant que Jehanne s'écrie :

— Chinon est là, cette ville est Chinon !

Sire Julien, déployez le pennon !

Gentils amis, volons comme l'abeille !

Et justement la cité se réveille Dans la beauté de l'eau bleue et des champs, Comme accoudée avec ses toits penchants . Aux parapets où la Vienne serpente,

Tandis qu'en haut, devant les prés en pente, Dans les pruniers où pointent les bourgeons, Les trois châteaux, flanqués de leurs donjons. Dentelés d'aube et festonnés de lierre.

Planent ainsi que trois aigles de pierre.

Soudain, non loin de la route, au milieu D'un petit bois où le ciel rose et bleu Scintille et rit sous les branches menues.

On a perçu des bruits de lames nues.

C'est l'embuscade ; et, barrant les chemins Du cliquetis des flèches dans les mains, La bande accourt, farouche et toute prête Mais la guerrière, ayant levé la tête, Grave, les yeux lentement allumés, A regardé tous ces hommes armés, Sans seulement touchera son épée.

Lors chacun d'eux, oubliant l'équipée, Enraciné dans les proches talus.

Les bras pendants, blême et ne sachant plus Ni ce qu'il veut ni comment il se nomme, Est resté coi dans son armure, comme Un bloc de marbre au seuil noir de la nuit ; Et Jehannette est repartie, au bruit

Des éperons que son pied frôle à peine, s Tranquille comme une petite reine Qui s*en irait sur son blanc palefroi.

On est monté jusqu'au château du Roi :

— Baissez le pont! Je suis la pastourelle Que notre Sire attend dans sa tourelle.

Allez lui dire, et sans plus retarder.

Que je le viens loyalement aider, Qu'après avoir traversé bois et plaine, J'arrive ici, rompue et hors d'haleine, Que j'ai pour bons et féaux compagnons Jehan de Metz terrible aux Bourguignons, Colet de Vienne à la franche parole, L'archer Richard dont le trait siffle et vole. L'autre Jehan, seigneur de Honecourt, Sire Bertrand de Poulengy qui court Au combat comme une rivière au fleuve, Julien, tout jeune et blanchi sous l'épreuve Comme un ancien et glorieux seigneur.

Allez lui dire aussi, pour notre honneur, Que Sire Dieu nous conseille et nous guide, Que saint Michel a conduit par la bride

Les sept chevaux à travers la forêt,

Que nous prendrons, hardiment et d'un trait,

Les clés avec la porte et la muraille

Et que demain, si Talbot veut bataille,

Le sang des siens rougira le fossé.

Le pont-levis ne s'est point abaissé : Jehan de Metz a dans sa main crispée Secoué le pommeau de son épée ; Richard a du talon frappé le sol.

Golet de Vienne a dit :

— Le Sire est fol Ou bien il a papillonnets en tête.

S'il ne veut point de notre bergerette.

Pourquoi m'a-t-il envoyé la chercher ?

Julien a dit à Richard :

— Bel archer.

Toi qui croyais être accueilli d'emblée.

Ne vas-tu pas sous ta flèche endiablée Grever tout ce château de part en part ?

DE JEHÀNNE DARC 125

Et les chevaux ont devers le rempart Henni longtemps, voulant avoine ou paille.

Or, à la fin, par Thuis qui s'entrebâille,

Daiis le hargneux grincement des gonds lourds.

Un petit page à toque de velours

A fait deux pas du côté de l'escorte ;

Et cependant qu'au travers de la porte

Un grand faucon lui bat de l'aile au poing :

— Passez ! le Roi ne vous recevra point.

où MESSIRE LE DAUPHIN CONSENT A RECEVOIR JEHANNE

— Sire, laissez donc là cette bergère l

— Les temps sont noirs, la joie est passagère : Recevez-la, ce vous sera santé.

— Le mieux serait encore, en vérité, De renvoyer la folle à sa cabane.

— La voyez-vous, cette pauvre Jehanne, Prenant d'assaut les remparts et les tours ?

Et c'est ainsi chez le Roi, tous les jours.

Maître Simon, seigneur plein de franchise, S*en revient d'une ambassade à Venise ; Et, comme il ajustement rencontré Jehan de Metz toujours encoléré :

— Ça ! lui fait-il, quittez tant grise mine.

C'est lentement que le bon droit chemine ; Mais, calmez- vous, il arrive à la fin.

Puis il s*en va dire au gentil Dauphin :

— Jehanne attend, vous la recevrez. Sire !

Les Bourguignons qui la voulaient occire N'ont plus bougé, muets, l'épée en l'air.

Plantés au sol comme des pieux de fer.

Benoîtement et sur un signe d'elle.

Ses suivants ont vidé leur escarcelle Entre les doigts des pauvres loqueteux.

Elle a franchi, toujours bien avant eux.

Les durs sentiers, les rocs, l'onde irritée.

Tout comme si saint Michel l'eût portée ; Ses yeijx sont doux comme un soleil levant ; Jehan de Metz s'agenouille devant * Ses rêves blancs comme l'aile des cygnes ;

Chacun l'honore, et ce sont là des signes Qu'elle nous vient de par Messire Dieu.

De plus, les bons manants geignent un peu, Non sans se dire, en leur sage folie.

Que vous l'auriez tout de suite accueillie Dans le château comme un ange à Tautel, , Si notre Maître à tous, le Roi du ciel.

L'eût fait, en un bercelet de dentelle.

Naître duchesse au lieu de pastourelle.

Quand l'étranger pille grange et moisson, C'est tenter Dieu d'une étrange façon, C'est maintenir sa colère éveillée Que de garder la maison verrouillée A qui descend du paradis vers nous.

Adonc, si j'ai, sans ployer les genoux.

Bien harangué qui vous veut malechance.

Si j'ai, pour vous et pour la douce France, Bien dépensé mon savoir et mon temps,.

Faites ouvrir la porte à deux battants . Traitez-moi comme un serviteur honnête :

Ce qui viendra de vous pour Jehannette Réjouira ceux de votre parti .

Et cette fois le Sire a consenti.

ou JEHANNE EST REÇUE PAR MESSIRE LE DAUPHIN

La grande salle un soir s'est éclairée D'une lueur tant haute et si dorée Qu'elle éblouit au dehors les passants :

Cinquante beaux varlets resplendissants, Tendant le front, la poitrine et la jambe, Dressent chacun une torche qui flambe.

Trois cents seigneurs, pimpants et délurés Dans les pourpoints très courts et bien serrés. Riant, jasant, curieux, tous illustres.

Sont accourus comme guêpes aux lustres.

Ceux qui, vainqueurs de guerre ou de tournoi, N'étaient plus tout jeunets sous l'ancien Roi, Portent encore, avec le poing aux hanches.

Le vieux pourpoint enflé de doubles manches.

Sous les plis ronds du manteau bordé d*or.

Douze sonneurs d'olifant ou de cor Sont là, debout aux angles de la salle.

La pourpre flotte, auguste et triomphale, Tout au travers d'-un haut fauteuil sculpté, Avec le sceptre et le glaive à côté.

Le diadème étincelle et flamboie Sur un coussin de velours et de soie, Brodé de lys et constellé d'œillets; Deux pages le soulèvent, joliets Comme angelots ennichés sous les porches ; Et Ton croirait, tant les cinquante torches Jettent aux murs un éclat sans pareil, Qu'un paon céleste, argenté de soleil.

Ayant ouvert son aile colossale, La fait tourner au milieu de la salle.

Or le Dauphin, brusquement familier.

S'est glissé comme un simple chevalier Entre les rangs, dans les heurts de Tépée; Et le voilà pensif, l'âme occupée De savoir si la bergère, en entrant.

Ira vers lui comme vers le plus grand;

DE JBHANNE DÂRG 131

Car, tout seulet en la foule des hommes, Uni roi n'est rien, étant ce que nous sommes.

La haute porte ayant soudain tourné, Les olifants et les cors ont sonné ; Glaives polis, lances droites et fières' Ont bruissé sur le cuir des jambières.

Tels que rameaux frôlés en la forêt.

Et voici que Jehannette paraît !

En bas, comme elle arrivait sur la porte, Un vieux soudard a dit :

— Le diable emporte La folle avec son archange et son Dieu !

Le ciel était serein, profond et bleu.

Bien que la nuit y déroulât ses voiles.

Elle a tendu la main vers les étoiles ; Puis gravement ;

— Soudard, vous avez tort De renier ainsi Dieu, quand la Mort Est à côté de vous, flairant sa proie.

Et cet outrage a pesé sur sa joie Comme un caillou sur un gazon fleuri; Mais elle a vite et de nouveau souri ; Car elle a vu, la bonne bergerette, Papillonner à l'entour de sa tête Un angelot qu'elle a tôt reconnu.

Le sire de Vendôme, le front nu, Lui fait escorte et se penche vers elle.

Elle s'avance, elle est modeste et belle.

Le regard trop ni point assez baissé.

Le manteau droit et clos, le geste aisé.

Autre lumière au milieu des lumières, Avec de l'aube et du ciel aux paupières ; Et tout de suite elle va vers le Roi.

Lors, sans que rien ait trahi son émoi Et lui faisant naïve révérence :

— Salut à vous, gentil Dauphin de JFrance!

— Je ne suis pas Messire le Dauphin.

— Que vous ayçz pourpoint grossier ou fin, Vous êtes bien mon prince et non un autre.

— Qtie me veux-tu ?

— Votre gloire et la nôtre.

De par Jésus, maître de vos palais, J'accours céans faire guerre aux Anglais.

Nous les battrons, aussi vrai qu'on m'appelle Jehanne-la-Pucelle .

— Or ça! pucelle, Oses-tu bien penser que tu pourras Chasser la meute avec tes faibles bras, '

Venger l'honneur et gagner les batailles, Dans un pays où La Hire et Xaintrailles N'ont rien sauvé, quoique beaux batailleurs ?

Et le Dauphin songe, les yeux railleurs, Froissant du doigt la soi^èt la dentelle.

Mignon, fluet comme une damoiselle, Le front pâlot, sans un poil au menton.

— Quand Dieu le veut, il suffit d'un bâton

Pour -disperser les voleurs et les maîtres.

Il a souci du renom des ancêtres ; Il a pitié du bon peuple et de vous»

Tant l'ont prié là-haut à deux genoux, Dévotement et voulant délivrance, Messîre saint Louis, patron de France, Et le très haut saint Charlemagne aussi.

— Qui donc es-tu, toi qui parles ainsi ?

— Une très simple et pauvre paysanne.

Je ne sais pas même écrire Jehanne, Ni lire, ni compter, ni rien de rien ; Mais donnez-moi pennon qui flotte bien, Cheval de guerre à la croupe mouvante ; Et lors, Jehanne étant votre servante, Dieu vous sera salut et ferme appui.

Le Dauphin s*est levé, son œil a lui, Comme étoile d'une espérance grande :

— Je voudrais bien, sans que Ton nous entende, Causer encore un moment avec toi.

DE JEHANNB DARC 135

Jehanne sort, elle a suivi le Roi.

— Voici, Dauphin, ce que je sais, dit-elle.

L'autre matin, seul en votre chapelle, Mains jointes comme innocent enfançon, Vous avez fait longue et sainte oraison.

Lors vous disiez: a Divin fils de Marie, « Cicatrisez mon âme endolorie ; « Épargnez-moi la prison et la mort ; € Conduisez-moi comme une voile au port « Jusqu'à la verte Ecosse ou dans l'Espagne, <c Et que partout votre main m'accompagne !

« Ou bien, Seigneur, vengez les Lys flétris, « Et rendez-moi ma ville de Paris, a Toute ma pourpre et toute ma couronne, « Si je suis bien, pour la race et le trône, € Fils du Roi mort et loyal héritier* »

Or, moi que Dieu met dans votre sentier, Je vous dis : Sire, ayez force et vaillance.

Redressez-vous, vrai fils du Roi de France ! Votre royaume est au prince des cieux :

Offrez-le lui d'un cœur humble et pieux.

Afin qu'un jour il vienne et vous le rende.

Je suis son bras, c'est lui qui me commande

De vous mener pieusement sacrer.

J'ai toutefois peu de temps à durer ; Employez-moi, tant que je puis suffire.

Ce qu'elle a dit encore au gentil Sire, Souffle des nuits, vous l'avez emporté !

Mais le Dauphin rayonne, il a fierté De bonne augure et vaillance nouvelle.

Quand il revient dans la salle avec elle.

Et cependant qu'il rayonne et sourit, Comme s'il eût recule Saint-Esprit En plein état de grâce et d'innocence :

— Cette pastoure a toute ma fiance !

Le très haut duc d'Alençon est entré :

— Sire, j'étais là-bas, dans un fourré, A batailler contre merles et cailles'.

Au diable piège, arbalète et broussailles !

J'ai tout quitté pour votre bon plaisir.

Et me voici, fort curieux d'ouïr Dialoguer le sceptre et la houlette.

— Quel est, Messire, a risqué Jehannette, Ce beau seigneur qui se gausse de moi ?

— Notre cousin, a répondu le Roi.

— Alors tant mieux! a fait la noble fille.

Plus on sera de "gens de la famille, Mieux ce vaudra pour chasser l'étranger.

Bourgeois, seigneur, pastourelle ou berger, Quelle que soit la pauvre cendre humaine, Dieu nous a tous dans sa main qui nous mène.

Et sans courber son doux front ingénu :

— Gentil cousin, soyez le bienvenu !

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