LA RÉDEMPTION
ou JEHANNE FAIT AUX ANGLAIS NOUVELLES PROPOSITIONS DE PAIX OU DE GUERRE
Jehanne, ayant Dunois à côté d'elle, A mandé son héraut d'armes fidèle :
— Tu t'en iras chez Talbot^ de par moi ;
Tu lui diras ces mots : « Sans foi ni loi
a Et dérogeant à la coutume ancienne,
« Vous retenez mon compagnon Guyenne,
« Lequel vous a, devers le haut rempart,
a Gomme héraut d'armes et bon soudard,
« Porté message au nom de la Pucelle.
« Rendez-le nous : sans quoi, vous aurez grêle
a De traits sifflant aux créneaux de la tour.
— Ajoute, dit le Bâtard à son tour, Que s'il le garde on connaîtra mon ire ; Car je ferai cruellement occire
Tous les Anglais qui geignent dans nos forts.
Le héraut part, il est déjà dehors, Ayant au poing, selonle vieil usage, L'étendard blanc, symbole du message.
Son destrier l'emporte, hennissant , Dans la splendeur du soleil qui descend.
Il joint Talbot, lui dit ce qu'il faut dire; Talbot l'écoute, ayant morgue et sourire, Les yeux perdus en les va^es chemins.
Puis, s'appuyant sur l'épée à deux mains, Gomme dispos à bruyante querelle :
— Eh bien ! réponds à cette pastourelle Qu'elle m'a fort éjoui, folle ou non,
A réclamer ainsi ton compagnon I Depuis quel temps suis-je pour les bergères Faible agnelet bêlant dans les fougères ?
Libre à vos chefs, traités en moutonnets, De brouter l'herbe et les tendres genêts,
BE JÉHANNE DARC 199
Puisqu'à présent une fille les garde !
Quant à nous, si cette impure cocquarde Tombe en nos rangs sous le trait d'un archer, Nous lui ferons mirifique bûcher Comme à diablesse et méchante païenne.
Mais, dès le sqir, le bon héraut ramène Le prisonnier que l'Anglais a rendu.
Jehanne alors, le cœur tout éperdu:
— Que de mourants dans la proche mêlée !
Et, ce disant, elle s'en est allée
Au boulevart qu'on nomme Belle-Croix.
Là, se penchant aux parapets étroits.
Les bras tendus, le ciel dans les prunelles,
Elle a crié vers le fort des Tournelles,
Du côté de Glasdal^, Anglais brutal.
— "Retirez-vous, je ne vous veux point mal!
Alas ! le cœur me saigne, quand je pense Qu'il nous faudra, sous la pique et la lance, Vous culbuter dans le large fossé.
Est-ce vraiment tant dur et malaisé
Que de partir, quand le ciel le commande ?
Mes yeux sont tout pleurants, j'ai pitié grande;
Car vous serez, je le sais de par Dieu,
'^royés, tordus comme sarments au feu, raqués autant que loups dans leurs tanières, lessés, occis de tant ordes manières [ue par les champs où vous sommeillerez es gens verront, aux prochains mois dorés, razons plus drus ou fougères plus vertes ,t que pas un de vous ne pourra certes lier porter nouvelle à la maison.
>ue vous ayez roture ou fier blason, ous êtes tous les fils du même père :
l'est le divin Sauveur en qui j'espère.
!e père veut, étant le nôtre aussi, lue nous cessions de nous haïr ainsi \t que la paix entre nous refleurisse >ans la bonté, l'amour et la justice, fos deux pays, également déçus, ont même flo^ humain devant Jésus.
L quoi sert-il que l'un ravage l'autre ?
idonc partez, retournez dans le vôtre, devers l'épouse ou la vierge aux cils blonds [ui vous attend et trouve les jours longs, *
de' jehanne darc 201
Toute seulette en la mer océane ;
Et sera comme en paradis Jehanne,
Vu qu'elle ira filer laine au foyer.
Que s'il vous sied pourtant de guerroyer,
Hardi ! le fer aux mains et tous en selle !
Si haut que soit rempart ou citadelle,
Nous lutterons, dent pour dent, coup pour coup.
Quand nous aurons bouté le feu partout,
11 faudra bien que la horde s'en aille ;
Et si demain votre Talbot qui raille
Me fait brûler sans peur du Roi des cieux,
Je me promets de vous arder les yeux
Avec ma cendre encore toute chaude.
Le dur Glasdale a répondu :
— Ribaude !
Et Jehannette ayant versé grands pleurs :
— Ange gardien de mon jardin en fleurs, Beau saint Michel, vierges pleines de grâce.
Qui me parlez dans mon lit à voix basse.
Dieu paternel en qui je revivrai.
Vous savez bien, vous, que ce n'est pas vrai !