GOMMENT JEHANNE GAGNE SA PREMIERE BATAILLE
Jehanne vient de franchir une porte.
La foule bat la muraille, on apporte Un blessé pâle et le front tout penchant.
— Est-ce un François? dit-elle en s^approchant.
— Gente guerrière, alas ! c'est un des nôtres.
— Ah ! j*ai pitié des uns comme des autres ; Mais tant chrétienne aux Anglais que je sois, Lorsque je vois couler bon sang françois Tous mes cheveux se dressent sur ma tête.
Figurez-vous la foudre stupéfaite :
Tel l'ennemi, quand Jehanne paraît.
Mais tout hurlants comme vents en forêt, Ceux d'Orléans dont Toeil furieux brille Ont acclamé la guerrière gentille.
— Oui-da! font-ils, la voici! la voici!
Car ils étaient bellement en souci, Trois cents Anglais à la mine hautaine Se défendant tout seuls, sans capitaine.
Gomme démons évadés de Tenfer.
Soudards errants, bourgeois casqués de fer, Francs plébéiens allant vite en besogne Avaient forcé la porte de Bourgogne, S'étaient rués sur l'Anglais détesté.
Non sans avoir un tantet molesté, Voire hué de manière incivile Les Procureurs, échevins de la Ville.
— Si pauvrement armés que nous soyons,
Puisque Jehanne est ici, guerroyons !
Tous en avant et devers les batailles !
C'est trop longtemps rester dans nos murailles
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Ainsi que rats ou taupes dans leur trou.
Et maintenant bombardes au long cou Jettent sur eux jolis boulets de pierre.
Mais bravement, sans baisser la paupière, Sans se courber sous Fa grêle des traits, Jehanne Darc s*élance, elle est auprès Des chefs altiers qui ne l'attendaient mie.
— Que venez-vous faire ici, belle amie ?
— Je viens gagner bataille à vos côtés. Ça ! tout d'abord faisons les volontés Du Roi des cieux qu'ici chacun révère :
Sire Graville et vous, Sainte-Sévère, Gardez Talbotpar là-bas, dans sa tour; S'il sort, cassez les ailes au vautour,
Vu qu'il pourrait voler devers les nôtres.
Occupez-le : je me charge des autres ; Car j'ai grande ire et tout le sang me bout.
Jehanne part, elle est déjà debout Sur le fossé, la bannière envolée
Dans la joyeuse et terrible mêlée.
L'œil de Richard a clignoté sous l'arc.
Tout auprès de son frère Jehan Darc,
Pierre, aussitôt grisé ie l'aventure
Et tant petit sur sa haute monture
Qu'on le prendrait pour un frêle angelot,
Vient de lancer son premier javelot.
Jehan d'Aulon, prompt à la chevauchée,
Arrive ayant dans son ombre penchée
Le beau Louis et le bouillant Raymond ;
Sire Dunois débouche par amont,
Juste averti de la belle équipée,
Le casque tout de travers et l'épée
Quasi ballante au ras de l'étrier;
Gilles de Raiz, le farouche guerrier,
Commande et mène à l'assaut effroyable
Ses durs Bretons qui n'ont peur que du diable j
Poulengy fend les rangs, Julien accourt
Avec Jehan de Metz et Honecourt,
Tous quatre ayant fait serment sur le glaive
De batailler hardiment et sans trêve,
Tant que Jehanne aura commandement;
Et tout là-haut, vers le rempart fumant,
Environné de l'éclair blanc des piques,
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Le grand La Hire a des gesties épiques.
Jehanne crie :
— Allons, hardi! poussez Soudards et murs dans les larges fossés !
N'oubliez rien, apportez les fascines!
Faites siffler et voler flèches fines Comme oiselets, filant au bord des eaux !
Chassez^e là tous ces blonds damoiseaux Qui viennent en frelons chez les abeilles !
Clamez le nom de France en leurs oreilles !
Dispersez-les comme pailles au vent! Droit devant toi, bon La Hire ! en avant !
Frère Jehan, veille sur mon doux Pierre !
Dites, vous tous, prompte et sainte prière, Vu que c'est l'heure où la mort fait moisson ! Luttez, sauvez le pain de la maison, Les verdoyants rameaux où le fruit penche Et la pastoure avec l'agnelle blanche !
Allez, allez toujours, toujours plus haut!
Soyez gentils compagnons : il nous faut Cette bastille avant la nuit venue !
L'archange ailé me parle dans la nue
Avec des mots pareils à des clartés.
Posez l'échelle à présent, et montez !
Monte, Dunois! monte avec lui, La Hire!
Gilles de Raiz, quitte à vous faire occire, Montez avec vos hardis jouvenceaux, Qu'ils soient Bretons de chez vous ou Manceaux! Libre aux damnés Anglais de se défendre !
Nous les aurons comme feu sous la cendre, Ayant Jésus pour conseil et garant.
* Or, là-bas, sous la tour de Saint-Laurent, Vieux nid de pierre où couve une tempête, Talbot avec ses gens d'armes s'apprête A secourir, un peu tardif ami, Ses compagnons déjà morts à demi.
Il vient, suivi du bruit des fers de lance :
Sainte-Sévère en coup de vent s'élance ; Graville barre à son tour le chemin ; Et tous les deux ont, l'épée à la main.
Fait reculer Talbot qui sacre et jure.
Tout aussitôt, vite ceints de l'armure.
Autres Anglais, prudemment et sans cris, Sortent du fort qu'ils ont nommé Paris.
A pas menus et longeant la muraille,
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Ils vont porter à Saint-Loup qui défaille Aide et secours contre les gens du Roi.
Tu les as vus, bon gardien du beffroi!
Lors la cloche a sonné, toute en furie Et comme si l'âme de la patrie Avait rugi de colère dedans :
Tanf et si bien qu*en hâte et tout grondants, Six cents bourgeois d'allure haute et fière Se sont jetés hors des portes, derrière L'immense flot qui battait le rempart.
Adonc Jehanne, élevant l'étendard :
— Approchez bien l'échelle, que j'y monte!
Car, en nom Dieu, j'aurais rougeur de honte A rester là seulette et loin de vous, Quand vous baillez ou recevez les coups.
« Elle a monté, légère comme oiselle ; Son capel tremble au vent et bat de l'aile ; Son blanc cheval piaffe au bas de la tour.
Les combattants, repoussés tour à tour, Font bruit d'enfer sur la muraille haute.
Pierre et Jehan bataillent côte à côte, L'oeil furieux, le bras toujours levé ; Le casque de Dunois est si crevé Qu'il a comme un air d'éclater de rire ; Un grand soudard étreint le grand La Hire Qu'il veut jeter par-dessus le rempart; Mais les Anglais, cernés de toute part.
Râlent déjà dans le sang qui ruisselle.
Or, la bastille étant vieille chapelle, Les survivants s'en sont allés chercher Dernier refuge en la tour du clocher.
Jeunes ou vieux, tête blondine ou grise.
D'aucuns ont là vêtu robe d'église.
Tôt déguisés comme loups en moutons.
Gilles de Raiz est entré :
— Ça ! mettons Nos glaives nus dans ces gaines vivantes ; Car c'est ici le lieu des épouvantes.
Mais la guerrière est arrivée aussi :
— Le Roi des cieux vous accorde merci !
Puis, devinant bon harnois de bataille Sous Tample froc d'un moine qui tressaille, Les yeux béats, vers le ciel envolés :
— Je ne veux pas vous reconnaître, allez!
Sur son cheval a remonté Jehanne ; Et vers la ville où la haute campane Bourdonne comme une abeille d'airain.
Elle s'en va, le front pâle et serein.
Gentille comme une petite infante, Ayant dans son «escorte triomphante Les prisonniers sauvés de malemort, Cependant que, tout au-dessus du fort Où l'incendie en jets de flammes éclate.
Le ciel s'emplit d'une brume écarlate, Comme si le soleil agonisant Avait pleuré vastes larmes de sang.
où JEHANNE A GRANDE IRE CONTRE LES CHEFS DE GUERRE
Comme c'est jour d'oraison et de fête, Jehanne, sans porter cotte blanchette, Entend la messe et prie à deux genoux, Suppliant Dieu de faire bons et doux Les hommes prompts à bataille cruelle ; Puis elle dicte encore lettre belle A Pasquerel comme à jeune écolier :
— A vous, Anglais, qui, brûlant le hallier.
Incendiant le palais et le chaume, N'avez pourtant nul droit sur ce royaume, Le Roi du ciel ordonne de par moi
Que VOUS laissiez vos bastilles ; sans quoi, Je vais vous faire un « hahay » si notoire Qu'il en sera partout longue mémoire.
Adonc, bataille ! ou rebroussez chemin !
Et, Pasquerel tenant sa gente main, Elle a signé : « Jehanne-la-Pucelle. »
— N'envoyons plus héraut d'armes, dit-elle ; Car ce damné Talbot le garderait.
Trouvez céans un bon tireur de trait Qui, par là-haut, debout en quelque brèche.
Fera voler tout au bout d'une flèche Message blanc vers les horribles tours :
Tel un ramier dans un vol de vautours.
En la maison qu'on dirait endormie, Jehanne est seule avec sa douce amie.
— Ah ! fait Charlotte encor pâle d'émoi, J'ai bien pleuré, je tremblais tant pour toi !
— Pourquoi trembler comme herbe au vent qui passe ? J'ai mieux que glaive et solide cuirasse :
Messire Dieu m'aide, toujours présent.
Et la fillette, heureuse et l'embrassant :
— Je m'y ferai, puisque tu le commandes.
Soudainement, devers les salles grandes, On a perçu bruits de fer et de pas, Souffles discrets d'hommes se parlant bas, Gomme on entend chanter vagues lointaines :
Ce sont les hauts et puissants capitaines Qui, prestement et sans grand appareil, Sont venus là tenir secret conseil.
Siègent, devant les cartes déroulées, Goulonces né pour les vastes mêlées, Kennedy cher à ses féaux soudards, Raiz, Coarraze, Archambaud de Villars, Gaucourt, Boussac, Ghailly, Thibaud de Termes, Le chancelier Gousinot aux mains fermes, Loré pensif et sachant ce qu'il vaut, La Hire qui voudrait parler plus haut, Graville, beau sous la jaque de mailles.
Et, tout auprès du valeureux Xaintrailles,
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Le fier Bâtard, non des moins écoutés.
Les plans de guerre étant bien arrêtés, Sire Loré va quérir Jehannette.
Lors Gousinot, dodelinant la tête.
Lui dit le jour et de quelle façon L'Anglais aura neuve et dure leçon.
Mais se dressant, Téclair dans la prunelle :
— Ah I vous croyez duper la pastourelle ?
Vous dévorez, en un joyeux repas, Talbot, Glasdale, et ne m'invitez pas ?
Ou bien, lorsque vous m'invitez, messires, C'est au dessert et sous l'affront des rires, Comme on ferait pour simplet enfançon ?
— Jarnidieu ! dit La Hire, elle a raison !
— Ne sacre plus par Dieu que tout adore.
Si cependant tu veux jurer encore,
Sois plus dévot, quoique grand libertin : Fais comme moi, jure par ton martin !
Et frappant du talon, la bouche dure :
— Par mon bâton, chevaliers, je vous jure Que Sire Dieu m'aurait voulue ici.
Vous ne m'avez pas tout dit, comme si Je n'étais pas au conseil votre égale !
Ai-je faibli ? suis-je brisée ou pâle D'avoir monté sur les tours avec vous ?
Ai-je évité d'être oii pleuvaient les coups ? Ai-je trahi le glaive ou l'oriflamme ?
Sais-je point, bien qu'ayant langue de femme,. Garder secret quand la France est en jeu ?
Dressez vos plans : je suivrai ceux de Dieu Qui, par la nuit et sous de triples voiles, Conduit sans vous ses légions d'étoiles.
Adonc cernez le fort de Saint-Laurent ; Mais quel que soit le mérite ou le rang, N'essayez plus de berner la pastoure.
Vous attendrez que Tost anglais accoure Dans un tumulte, avec des gestes fous.
Ayant quitté, pour se jeter sur vous.
Les Augustins et le fort des Tournelles.
Que s'il accourt, tout de suite aux échelles ! Vite le feu dans les fossés béants !
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Car vous aurez laissé dans Orléans Vaillants soudards ayant vaillante épée.
Qui, flottant vers la place inoccupée, En des bateaux reliés bout à bout, Prendront les deux bastilles d'un seul coup Gomme oisillons tout seulets sous la branche. Et toutefois, la parole peu franche, La lèvre fausse et l'œil quasi voilé.
Vous ne m'avez tant seulement parlé Que de la tour Saint-Laurent à surprendre !
Si vous voulez que Jésus vous soit tencjre.
C'est mon conseil à moi qu'il faut ouïr.
— Da ! nous ferons à votre bon plaisir, A dit Dunois éclairé d'un sourire.
— Plaisir de Dieu, non le mien, gentil sire !
Et quand elle est revenue à pas lents
Dans sa chambre où l'écart des rideaux blancs
Laisse monter la campagne fleurie,
Elle a tourné, comme sainte qui prie,
Ses regards longs et doux vers le ciel bleu :
— Je ne ferai que volonté de Dieu !