‹ La chanson de Jehanne DarcChapitre 23 sur 34 · COMMENT JEHÂNNE S EMPARE DE LA BASTILLE DES AUGUSTINS · texte numérisé non relu

COMMENT JEHÂNNE S EMPARE DE LA BASTILLE DES AUGUSTINS

La nuit s'en va, telle une armée en fuite :

— Tout de suite aux Augustins! tout de suite ! Et nous vaincrons, le ciel m'en est garant,

Vu que c'est là, non devant Saint-Laurent, Qu'il me faudra gagner bataille belle !

Par l'ile de Saint-Aignan, pêle-mêle, Gomme embarqués sur coquilles de noix.

Sont accourus, à l'appel de Dunois, Tous les vaillants et nobles chefs de guerre.

— La belle, vous ne nous écoutez guère, S'est exclamé La Hire en arrivant.

Que nous sert-il d'aller en coup de vent, Dans le fracas des glaives ou des piques.

Sans une halte aux endroits mirifiques Où le vieux vin rougit les pots de grès ?

Si je ne puis librement boire frais.

Surtout aux mois où la chaleur m'altère, La peste soit de ces gens d'Angleterre !

Jarnidieu!...

— Quoi ! toujours alors ? toujours ?

— Da! je promets, si nous prenons les tours, De ne jurer que par mon bâton, même

Si je n'ai fait pénitence en carême.

La Hire part en dansant sur les flots ;

Car ses soudards, mués en matelots,

Sont plus hardis au glaive qu'à la rame.

Déjà la vierge a planté l'oriflamme

Devant les murs, au rebord des fossés ;

Mais brusquement, quelques François, blessés

D'un coup de lance ou d'un envol d'épée,

Se sont tournés, pâles,lamain crispée, Les reins tendus pour la fuite, l'œil blanc, Vers les compaings qui montaient en hurlant; Et la Panique entre les rangs se lève !

Lors, sanglotant comme en un mauvais rêve^ Jehanne clame :

— Or ça ! que faites-vous ?

Êtes-vous donc agneaux devant les loups ?

Avez-vous donc déjà perdu mémoire Gomment on jette une bastille en Loire, Après avoir bouté le feu dedans?

Êtes-vous fols ? n'avez-vous plus de dents ?

Mordez le fer, en nom Dieu, fût-il rouge !

Retournez-vous, regardez si je bouge !

C'est la poitrine et non le dos qu'il faut Montrer au gens, quand on les prend d'assaut. Pour vous enfuir ainsi, la face pâle, Êtes-vous au service de Glasdale ?

N 'avez-vous plus sang écarlate ou bleu ?

Suis-je seulette avec Messire Dieu, Sans un soudard qui soit vaillant et m'aime ?

Cris superflus ! Jehannette elle-même

Est emportée en le flot des fuyards,

L'ire visible au brasier des regards,

Butant, frappant à grand coups de bannière,

De tant gaillarde et si belle manière

Que plus d'un front a saigné sous le coup,

La hampe ayant un fer de lance au bout. .

Sans fléchir un seul instant sous Tépreuve, Elle a gagné Tautre côté du fleuve, Quand elle voit, devers les hauts remparts, Jehan d'Aulon, Archambaud de Villars, Gaucourt lui-même en beau péril de vie, Ceux de Glasdale ayant notoire envie De les bailler en pâture aux poissons.

— Çà ! seriez-vous assez mauvais garçons Pour rester là, sans secourir les vôtres ?

La Hire a dit :

— Vous entendez, vous autres ?

— Nous entendons, répondent les guerriers.

Et tous, montés sur leurs grands destriers, . Se sont jetés dans l'eau vaste et profonde.

La flèche siffle et la bombarde gronde ;

Mais Jehannette a sauté, tout devant,

Dans un bateau qui sur le flot mouvant

Glisse, ayant comme un frisson d'aile humide;

Et lors, menant les chevaux par la bride,

Les appelant, leur parlant à mi-voix.

Tôt frémisssante ainsi que feuille aux bois,

Vision d'aube et de ciel apparue,

Les reins penchés sur cette onde qui rue,

Toute collée à son étendard blanc.

Elle revient vers le combat sanglant.

Tous ont couché prestement lance ou pique :

Un cri d'effroi s'élève, et la Panique, Tordant ses bras, hurlant, serrant le poing, A tout à coup changé de rangs au point Que les Anglais regagnent leurs tourelles.

Jehanne, leste et prompte, ayant des ailes, A de nouveau planté dans le fossé Son étendard qui flotte, tout froissé

DE JBHANNE DARG 229

Des heurts du fer dans la bataille dure.

Un grand Anglais à Tépaisse carrure Va, vient, repart, tantôt loin, tantôt près, Le col tendu, planté sur ses jarrets Tout ainsi que sur deux piliers de marbre, Maniant son glaive comme un tronc d'arbre, Jamais lassé, cognant à tour de bras.

Le casque tout crevé, les cheveux ras. Soulevé d'ire et partout faisant rage :

Tel un grand chêne environné d'orage.

Qui masquerait la plaine et le vallon.

— Maitre Jehan, s'est exclamé d'Aulon, Je te promets joli cadeau de noce.

Si tu nous peux abattre ce colosse Qui par là-bas mène si bruyant train !

Maître Jehan, surnommé Je Lorrain, Est fort expert à tirer la bombarde.

A moins que son saint patron ne le garde, Pécheur qu'il vise est bientôt en enfer.

De plus, joyeux emmi boulets de fer Qu'on lui renvoie en réponse gentille,

Parfois il roule à terre et s'y tortille

Comme lamproie aux mailles du filet;

Puis, comme si son âme s'en allait

Et qu'il eût vu sa dernière bataille,

Il s'allonge au travers de la muraille.

Sans plus bouger que pauvre soudard mort :

Tant et si bien que là-haut, sur le fort,

L'Anglais, témoin naïvement hilare,

Se réjouit et fait, grande fanfare ;

Et toutefois ce sont maigres sursis,

Le bon Jehan n'étant jamais occis.

Adonc, sans plus que pour une autre cible,

Il a visé le grand Anglais terrible,

Lequel grondait au loin comme un lion ;

Et, tout ainsi qu'un guerrier d'Ilion,

L'homme est tombé dans un grand bruit d'armure.

Le fort, béant comme grappe trop mûre, Laisse entrer dards et boulets. Chevaliers Vont ferraillant en combats singuliers, Le glaive haut, poitrine sur poitrine.

Alfonso de Partada, lame fine.

Fier Espagnol au service du Roi,

DE JEHANNE DÀRG 231

A défié, comme en galant tournoi, Un chef anglais qui convoita sa belle, Et tous les deux, pour vider leur querelle, Sont descendus dans le fossé béant.

Mais, tandis que, hurlant et maugréant, Les deux héros se font nobles entailles, Gaucourt, La Hire et Poton de Xaintr ailles, Dunois, Graville, Archambaud de Villars, Ayant suivi Jehannette aux remparts.

Dans le vol de Toriflamme autour d'elle.

Ont déjà pris la haute citadelle.

Alors La Hire a crié :

— Boutons feu !

Avant deux jours et par grâce de Dieu, Tout ne sera plus que cendre et poussière !

Et, se penchant vers la chaste guerrière.

Quasi dévot, un peu moins libertin :

— Da ! je vous le jure par mon martin !

Oll JEHANNE REÇOIT MESSAGE DES CAPITAINES ET VISITE DES PROCUREURS

Voilà Jehanne au logis revenue, Tandis qu'au loin, derrière elle, la nue Croule en brasier dans le fleuve profond; Et la pauvrette à qui les Anglais font Reproches vils de péchés et d'orgie A pris uu peu de pain dans l'eau rougie, Comme autrefois en le pays lorrain; Car ni la voix des campanes d'airain La saluant comme une jeune reine, Ni les captifs qu'à sa suite elle traîne, Ni l'aile d'or des victoires volant Tout à l'entour de son étendard blanc,

Rien n'a changé la simple pastourelle ; Et la lionne est encore une agnelle.

S*est avancé vers elle un chevalier.

— Plus n'est besoin, fait-il, de batailler :

Chaque fourreau gardera son épée, La terre étant de sang assez trempée.

Les morts ayant bien nourri leurs vautours, Tant que le Roi n'enverra pas secours.

Nous avons pris déjà maintes bastilles.

Convenons-en, c'étaient honnêtes filles, Ayant corset de granit ou de fer Et qui menaient un vacarme d'enfer.

Tout aussitôt qu'on se jetait sur elles.

Plus prude encore est celle des Tournelles :

Talbot la garde et Glasdale en répond.

Depuis le jour qu'elle enfourcha le pont.

Avec un air de chevaucher la Loire, La gaillarde a guerroyé-, non sans gloire.

Elle nous voit, elle nous sait perclus D'avoir franchi fossés, murs et talus :

A l'attaquer, tout ainsi que nous sommes.

Nous risquerions notables pertes d'hommes,

Eussions-nous deux glaives dans chaque main.

Adonc...

— Adonc nous la prendrons demain, A riposté simplement Jehannette.

Lors sont entrés, en inclinant la tête,

Les procureurs élus nouvellement,

Tous pour la lutte et de bon jugement.

Les douze sont Baratin, Guy Boillève,

Charles l'Huilier, prompt à tirer le glaive,

Raoullet de Recourt au front altier,

Jaquet Gompaing, Jacques dit l'Argentier,

L'impétueux Morchoasne qui gronde,

L'autre Boillève ayant belle faconde,

Geste orageux et sourire hautain,

Hilaire, le. Camus, Mahy, Martin

Que chacun sait franc soudard et digne homme ;.

Et ces six-là s'appellent Jehan, comme

S'il n'était plus que Jehanne ou Jehans.

Jehan Boillève a dit :

— C'est Orléans

DE JEHANNE DARG 235

Qui nous envoie ici, noble guerrière. -

Notre cité, pour s'abriter derrière

Ses vieux remparts flanqués de bonnes tours,

A démoli ses tant jolis faubourgs :

Saint-Loup, Saint-Marc, Saint-Gervais,Saint-Euverte,

Bouquets de pierre en la campagne verte ;

Saint-Ladre où le soleil, en se levant,

Voyait tourner gentils moulins à vent ;

La Madeleine et Saint- Vincent-des-Vignes

Qui blanchissaient au loin comme des cygnes.

Pour refouler les meutes d'assiégeants

Qui s'apprêtaient, contre le droit des gens,

A nous sauter comme loups à la gorge.

Pour donner aux dents de feu de la forge

Morceaux de fer à mâcher en boulets,

Pour élever entre nous et l'Anglais

Nouveaux remparts et créneaux jamais vides,

Pour nous munir de cuirasses solides,

D'armes de guerre et d'étriers sonnants.

Nous avons tous, bourgeois, clercs ou manants,

Donné gaiement et sans contestes vaines

L'or de la ville ou le sang de nos veines ;

Et maintenant que la victoire accourt,

Le fier Dunois, l'intrépide Gaucourt,

La Hire même avec les deux Xaintrailles Parlent déjà d'accrocher aux murailles Les glaives nus, pas encore essuyés?

Jebanne Darc, nous sommes à vos pieds, Brisés, rompus^ sans plus pouvoir attendre :

Soyez hautaine aux chefs de guerre et tendre Aux habitants comme au duc prisonnier.

Quand ils nous ont élus, l'avril dernier.

Dans la clameur populaire des Halles, Tous ont crié : a Guerre ! mort aux Glasdales ! « Dès que Jehanne aura franchi nos murs, « Écoutez-la, suivez-la, soyez durs « Même à Dunois, si Dunois la repousse! »

Lors, élevant la dextre, la voix douce Comme le bruit joli que fait son nom :

— Vous les avez entendus, compagnon ?

Eh bien ! allez dire aux beaux capitaines Que, fallût-il traverser mers lointaines, Je planterai demain, au jour naissant.

Dans le fossé bientôt rouge de sang.

Ma volonté, mon glaive et ma bannière; Car tout à l'heure, en faisant ma prière.

DE JEHANNE DARG 237

J'ai de nouveau reçu conseil du ciel.

Et se tournant vers le bon Pasquerel :

— Soyez debout demain matin, dès l'aube; Ne revêtez ni le surplis ni l'aube ; Mais soyez-là, toujours prêt à m'ouïr.

Las ! je vais être en danger de mourir, Etant pourtant jeunette et bonne fille, Vu que j'aurai, devant cette bastille Où Dieu me mène, ayant sur moi dessein, Blessure au sein, tout au-dessus du sein.

COMMENT JEHANNE, APRES AVOIR FAIT GRANDE MUTINERIE, s'empare DU FORT DE

L'aube se lève et Jehanne avec elle.

Un pêcheur est survenu :

— Damoiselle, J'ai, ce matin, tiré dans mon filet Un beau poisson argenté qui filait Entre les eaux comme un rayon de lune.

Ce me sera joie et bonne fortune.

Si vous daignez l'accepter ; le voici.

Jehanne accepte, elle a dit grand merci;

Puis, joliment rieuse et délurée :

— Gardons ce fin poisson pour la vespr Car je veux, s'il plait à mes angelets, Amener un de ces « godon » d'Anglais, Afin qu'il ait sa part de notre alose.

La trompille a sonné dans l'aube rose ; Et Jehannette a mis son capel noir.

— Je reviendrai par le pont, dès ce soii Vu qu'on aura fait vaillante besogne.

Lors tout devers la porte de Bourgogne Elle s'en va sur son blanc destrier, Les éperons sonnant dans l'étrier.

Oaucourt, avec ses gens, garde la porte Dès qu'elle arrive, il se fâche et s'empor Tout comme si quelque frelon l'eût poin

— Par Sire Dieu, vous ne passerez poin Aussi vrai que c'est Gaucourt qu'on me r

Jehanne a dît :

— Vous êtes méchant homme !

Je passerai, Dieu m'en a donné loi ; D'autres aussi passeront après moi, Vos fers de lance étant brins d'herbe ou pailles.

Et la voilà déjà hors des murailles.

Le poing ballant sur le glaive poli, Dans un tumulte effrayant et joli ; Car bons bourgeois tout hérissés de piques, Marchands à l'aune ayant clos leurs boutiques, Manants coiffés de vieux casques fendus, Tireurs de flèche aux arcs vite tendus, Tous les hardis d'Orléans l'ont suivie.

Sire Gaucourt songe :

— Mort de ma vie !

C'est qu'elle m'a traité d'homme méchant !

Quand elle va tout ainsi chevauchant, C'est quasiment tonnerre en galopade :

Mieux vaut pourtant, subissant rebuffade.

Ne point lâcher mot brutal ou grossier.

DE JËHANKE DARC 241

Et les talons aux flancs de son coursier, ' Gaucourt s'en va joindre aussi la Pucelle.

Le rempart luit, la muraille étincelle

Dans le soleil, sous la beauté du ciel.

Sitôt qu'ils ont vu bannière et csfpel,

Ceux de Jehanne, ayant rage et vaillance,

Se sont jetés avec épée ou lance

Dans les fossés, au pied des vastes tours.

Soyez contents, vous mangerez, vautours !

La guerre s'est dressée, ardente et folle.

Les boulets sourds pleuvent, la flèche vole

Comm,e navette aux doigts des tisserands ;

Et tout comme elle, en traversant les rangs.

Elle a déjà tissé plus d'un suaire.

Le beau sang rouge est moins cher que l'eau claire :

Chacun le donne ou le prend, au hasard.

On a monté tout le long du rempart,

Dans l'orageux tremblement des échelles ;

Mais sous les traits qui sifflent comme grêles,

Sous les maillets de plomb qui fendent l'air,

En la tempête efiroyable du fer,

Au heurt soudain des haches abattues,

Les assaillants roulent comme statues, Les bras ouverts et l'œil voilé de mort ; Ou bien c'est comme un affreux vent du nord Qui par le ciel, emmi les branches vaines, S'acharnerait sur des grappes humaines, Faisant, hélas ! dans l'horrible ravin Tache de sang et non tache de vin.

— Çà ! dit Jehanne, il est grand temps que j'aille Sauver mes gens et gagner la bataille ;

Car nous voici comme cire qui fond.

Elle descend dans le fossé profond, Pose une échelle au ras du mur qui gronde ; Et la bannière est moins blanche que blonde Dans la fumée immense où le vent court.

— A moi, La Hire ! A moi, sire Gaucourt !

Tous à l'assaut sous la visière close !

Je viens de voir en le ciel vaste et rose Un glaive qui s'allonge et resplendit.

Mais, tout ainsi qu'elle l'avait prédit, Juste au moment où, debout sur l'échelle,

DE JEHANNE DAKC 243>

Elle montait avec des pieds d'oiselle, L*œil beau, le front quasiment envolé, Un trait, lancé par en haut, a sifflé Gomme serpent qui dormait et qu'on frôle.

Le trait l'atteint, lui traverse l'épaiile, Tout au-dessus des seins fermes et blancs.

Elle se tient aux échelons tremblants ; Puis, lentement, elle chancelle, tombe ; Et l'on dirait la mort d'une colombe.

Pierre et Jehan la portent dans leurs bras, Cependant que l'étendard flotte au ras Des verts talus, dans sa dextre de marbre.

On l'assied dans l'herbette, au pied d'un arbre. Chaste et cachant la beauté de sa chair.

Elle a du bout des doigts ôté le fer Comme aiguillon tiré d'une fleurette.

Et toutefois, ô pauvre Jehannette, Vous étiez femme et vous avez pleuré !

Jehan et Pierre ont le cœur tout serré.

— Ah ! fait Jehan, ne meurs point, ma sœur belle? Pense à la mère et ce qui serait d'elle,

Si tu tombais comme tige en moisson, Sans plus jamais venir à la maison !

— Ne t'en va pas, ma sœur grande ! fait Pierre. Rassure-nous en rouvrant ta paupière :

La mort n'a point à besogner ici.

Ah ! le méchant qui t'a frappée ainsi !

Où donc est-il pour que j'aille l'occire ?

Nous avons tous besoin de ton sourire.

Regarde-moi, mon cœur est près du tien.

Un vieux soudard, encore un peu païen, Veut avec des signes charmer la plaie.

— J'aimerais mieux expirer sur la claie Que de fâcher ainsi le Roi des cieux.

Et la foi sainte a souri dans ses yeux, Emmi les cils tout perlés de lumière.

Lors, déchirant un bout de sa bannière, Agenouillé, mignon comme un Jésus, Le petit Pierre a répandu dessus Les gouttes d'or d'une belle huile pure ;

DE JEHANNE DARG 245

Et puis il a bien pansé la blessure.

Sire Dunois est accouru, disant :

^ — Ah ! pourquoi perdre, alas ! tant noble sang?

Si toutefois, en coulant sur la terre,

Il enfantait nouveaux hommes de guerre,

Ce nous serait maintenant grand secours !

Nous bataillons ; mais chacune des tours

Fait bonne garde et défend bien sa porte.

De plus, on crie, on pleure, on vous croit morte,

Et plus un bras qui sache bouter feu !

Or nous allons rentrez chez nous, si Dieu

N*accorde point l'aide qui nous est due.

Jehanne Darc se soulève, éperdue, Toute pleurante et l'œil quasi hagard :

— Vous n'allez pas faire cela, Bâtard !

Est-ce en fuyant qu'un beau guerrier s'honore ?

Sur sa poitrine où le sang coule encore Elle a remis lourde cotte d'acier ; Puis, bondissant au galop du coursier,

Vers le fossé, dans la vaste épouvante :

— Regardez-moi, compaings, je suis vivante!

Tous avec moi, derrière l'étendard !

Les compagnons revolent au rempart; Mais l'Anglais sort encore et les repousse.

Alors Jehanne a dit d'une voix douce :

— Reposez-vous, si vous êtes trop las ; Mangez, buvez, prenez joie et soûlas.

Quand il faudra lutter, Dieu fera signe-

Et sous le clair soleil, dans une vigne, Elle a prié seulette, à deux genoux :

— Sire Jésus, ayez pitié de nous !

Pendant qu'ainsi la tendre vierge prie, D'Aulon soutient la bannière fleurie Avec un air de page conquérant.

Elle se dresse, accourt et la reprend ; Lors se campant devant les tours :

— Bataille !

Quand Tétendard touchera la muraille, Entrez en masse, et le triomphe est sûr !

— Il a, fait un soudard, touché le mur !

— Tu l'as bien vu ?

— Moi-même et tous les autres.

— Adonc entrez, mes enfants, ils sont nôtres!

La Pucelle est remontée à Tassaut.

Tous Font suivie et l'on dirait là-haut

Un grouillement d'oisillons sur la branche.

Vers l'autre bord, le vieux pont flotte et penche,

Haillon de pierre en maints endroits fendu.

Les compagnons de Glasdale ayant dû

Jeter dans l'eau le parapet et l'arche ;

Mais autres gens d'Orléans sont en marche :

Ils passeront, quel que soit le péril.

Giresrae est là.

— Qu'on apporte, dit-il, Plomb de gouttière, échelles, fers de grille : Nous les coudrons, comme avec une aiguille, Jusque là-bas, de pilier en pilier.

On fait ainsi qu'a dit le chevalier; Et le voilà, superbe d'imprudence, Tout le premier sur cette arche qui danse.

Glasdale fuit, traqué de toute part.

Un autre pont relie au boule vart

La forteresse à moitié démolie,

Où flotte au vent la bannière jolie.

Il le franchit en poussant des cris fous.

Quand brusquement s'est embrasé dessous

Un grand bateau tout chargé de fascines ;

Et ce n'est plus qu'incendie et ruines.

Jehanne clame en se voilant les yeux:

— Rends-toi, Glasdale, au divin Roi des cieux! Mes angelets ne t'ont point pris en fraude.

Tu m'outrageais, tu m'appelais ribaude.

Quand c'était loi qui commandais la tour.

Dà ! je pourrais t'outrager à mon tour, Et j'ai pourtant grand souci de ton âme.

Mais le pont a plié, l'arche s'enflamme :

L'affreux soudard glisse, ardé jusqu'aux os ; Et l'on ne voit plus au-dessus des eaux Qu'un tout petit tremblement de fumée.

Jehannette a rassemblé son armée :

Des cris joyeux montent, l'écho répond.

Et chacun s'çn revient par le grand pont !

où LES ANGLAIS LEVENT LE SIEGE d'oRLÉANS

Le lendemain, c'est soleil et dimanche.

Or, comme un flot qui de Turne s'épanche, Tout l'ost anglais s'est répandu devant La noble ville où rit le jour levant.

Talbot est là, songeant à virer bride ; Mais regardez dbmme il fait l'intrépide, Quasi porté sur éclatant pavois.

Se démenant, provoquant de la voix Ceux d'Orléans qui, vainqueurs de la veille, Sont arrivés, le casque sur l'oreille, Bardés, chaussés de leurs guêtres de cuir.

Prêts à combattre autant qu'il l'est à fuir.

Ce que voyant, les compaings de Jehanne Ont clamé :

— Sus à Talbot ! Dieu nous damne, Si nous laissons, les ayant à merci, Tous ces Anglais i^ous défier ainsi !

Les chefs, sitôt qu'a sonné la trompille,

Ont fait sortie avec Tacier qui brille.

Sont là d'abord, dans les champs dévastés,

Ceux qui du vol des glaives irrités

Ont sur le pont environné Glasdale :

Dunois ayant allure martiale,

Regard de braise et volonté de fer;

La Hire vi/ comme oiselet dans l'air,

Point las d'avoir colleté les murailles ;

Gaucourt, Thibaut, Gulant, les deux Xaintrailles;

Gilles de Raiz terrible et s'avançant

Sur son cheval encore teint de sang.

La lance droite et la mine hautaine,

Chacun se range autour du capitaine

Dont il soutient la gloire et le pennon ;

Et pas un seul soudard ne dira non,

Si ce Talbot veut nouvelles batailles.

Jehanne arrive en aubergon de mailles, Sans aucun autre attirail de cocibat :

— Çà ! qu'ont-ils donc à mener leur sabbat ?

Ce n'est point jour des diables, mais des anges Prions ensemble, offrons saintes louanges Au Roi des cieux qui guerroie avec nous.

Je vous promets qu'ils fuiront comme loups, Les bons bergers ayant bons chiens de garde.

Si cependant le fier Talbot s'attarde A regarder par ici de trop près, Nous lui ferons cadeau d'yeux plus discrets En lui fermant à jamais la paupière.

On a dressé gentil autel de pierre

Sur un talus diamanté de fleurs,

Où s'ébattaient oisillons querelleurs;

Et l'on entend belle messe de fête.

Tout en priant et sans tourner la tète,

Jehanne a dit sur un ton simple et doux :

— Ont-ils la face ou le dos devers nous ?

— Ils ont viré l'échiné, damoiselle, Fait un soudard, agenouillé près d'elle.

Lors se dressant à demi, le regard Envolé comme une flèche qui part ;

— Je suis, alas ! pour eux quasi confuse.

Il ne sied point à Sire Dieu qu'on use

A les traquer l'acier des éperons.

Laissons-les fuir : nous les retrouverons, Quelle que soit la tour ou la contrée.

Ils sont partis, la ville est délivrée;

Caria bergère, ayant divin secours,

A repoussé bellement, en huit jours,

Dix contre mille et sans reprendre haleine.

Ceux qui depuis sept mois tenaient la plaine.

Or, le front sous l'étendard incliné, Soudards et peuple ontprocessionné Tout à l'entour des bastilles conquises.

Où, grâce au vol dés pennons et des brises, La flamme, mal éteinte, rampe encor Comme serpent ayant écailles d'or.

où EST CONTÉE, EN MANIÈRE DS JOYEUSE DIVERSION,

L*AVENTURE d'uN CHEVALIER FRANÇOIS AVEC UN

MOINE AUGUSTIN d'aNGLETERRE

Talbot avait un prisonnier de guerre.

C'était un franc chevalier qui naguère Était tombé, comme caille aux filets, Entre les mains des oiseleurs anglais, Juste au moment où, le poing sur l'épée, Il s'en allait rêvant d'une équipée.

Le Bourg du Bar, ainsi s'appellait- S'était dit :

— Da ! nous sommes en péril.

Ces Anglais vont, ayant l'âme endiablée,

M'ôter du cou ma tête écervelée

Et la suspendre au plus proche hallier.

On n'ôte point la tête au chevalier ;

Mais on lui rive au pieds si courte chaîne

Qu'en un quart d'heure il fait cent pas à peine,

Plus titubant que sur méchant moignon.

De plus, on lui baille pour compagnon

Un moine anglais rond comme une barrique.

Lequel gros moine a la charge authentique

De confesser Talbot, si c'est besoin;

Et, comme il a des yeux qui portent loin,

Ce lui revient de pousser cri d'alarmes,

Si chefs de guerre ou simples hommes d'armes

Veulent tenter coup de main hasardeux.

Or les voilà fort empêchés tous deux

D'aller aussi vite que les trompettes.

A chaque instant, tu souffles, tu t'arrêtes,

Pauvre augustin qu'on a trop bien nourri !

A chaque instant, ô chevalier marri,

Tu t'alanguis en désir de t'étendre

Sur les talus où fleurit l'herbe tendre !

Mais, se calant soudain comme un rocher :

— Çà! crois-tu que j'irai sans me fâcher ?

Je ne suis pas chien à conduire en laisse.

Ecoute, c'est besogner sans noblesse Que de traiter ainsi féal François.

Frère augustin, si pansu que tu sois

Et bien que Dieu t'ait donné sainte charge,

Je t'ouvrirai la peau de long en large

Pour voir si cœur de chrétien bat dedans !

Je n'ai point d'arme ? Eh bien! j'aurai mes dents.

J'aurai mes poings, j'aurai mes ongles ! Certes

Il me sied peu que dans les branches vertes

Les vents ailés chantent comme des fous,

Si je ne puis me reposer dessous.

Halte! sans quoi, révér-end, je t'assomme

Gomme un bœuf, sur ma foi de gentilhomme ;

Et ce sera plus bref que tu ne crois.

Le moine a fait deux grands signes de croix :

— Je ne puis rien, j'ai des ordres, messire.

— Adonc, c'est bien, nous attendrons La Hire,

Vu qu'il est grand pendeur de moines gras.

S'il faut la corde à ton col, tu l'auras !

Je t'avertis, connaissant sa manière.

Qu'il est par là, non loin de nous, derrière

Quelque broussaille, avec sa lance au poing.

C'est un gaillard qui ne s'amuse point

A regarder pousser roses gentilles.

Ne laissez rien traîner dans vos bastilles ;

Car il est beau grapilleur de butins.

Quand vous fuyez en les jolis matins

Par les champs verts où tremblent les avoines.

Ne laissez pas surtout traîner vos moines.

Regarde donc cette branche là-haut :

Jarnidieu! c'est le gibet qu'il te faut !

Rien qu'à la voir s'incliner feuille à feuille.

Dirait-on pas déjà qu'elle te cueille ?

L'arbre a poussé comme il n'en pousse plus :

Tu n'y feras pas plus d'ombre aux talus

Que s'il avait, dès sa prime jeunesse,

Eu comme fruits courges de ton espèce.

Lorsque la pluie aura lavé tes os,

Ton crâne blanc, refuge des oiseaux.

Les gardera contre maintes surprises.

Et ce sera joie aux errantes brises

De te bercer comme un pendu de choix .

Un cri s'élève au loin, devers les bois; Et c'est le grand La Hire avec ses hommes.

— Oui-da ! fait le chevalier, nous y sommes ! Tout effaré, le moine a dit :

— Jésus !

Mais le compaing s'est élancé dessus

Et l'a monté comme mule rétive :

— Hue ! allons ! hue ! allons ! la bande arrive ! J'ai fers aux pieds, et tu resterais coi ?

Il faut, par Dieu ! que tu marches pour moi.

Au galop ! c'est la mort que je t'évite.

Sur Qrléans tout de suite et plus vite !

Gare au gibet feuillu, si tune cours !

Ma chaîne et moi, nous sommes un peu lourds :

Tu l'ôteras de mes pieds, pour la peine !

Le moine Ta porté, tout hors d*haleine.

DE JEHANNE DARG 259

Soufflant ainsi qu'un brochet privé d'eau, Tant ahuri sous son joyeux fardeau Que les soudards ont éclaté de rire.

Et c'est ainsi que le très noble sire

Est entré dans Orléans, sans relais.

En chevauchant sur un gros moine anglais.

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