‹ La chanson de Jehanne DarcChapitre 24 sur 34 · LA CHEVAUCHÉE · texte numérisé non relu

LA CHEVAUCHÉE

ou JEHANNE REVOIT MESSIRE LE BAVPHIX

Élan sacré de la foule ingénue !

La Pucelle est à peine revenue

Qu'on la salue avec des fleurs aux mains,

Tout prosternés au milieu des chemins

Gomme devant la blanche Eucharistie.

Dès le matin, la voilà repartie Devers Ghinon où festoyait le Roi.

Tout aussitôt, le Roi s'est dit :

— Pourquoi N'irais-je pas au-devant de Jehanne?

Mai refleurit de cabane en cabane,

Le long des bois, au creux vert des sentiers ;

La brise rôde autour des églantiers;

Les agnelets, se suivant par la plaine,

Dansent au loin comme vagues de laine ;

La rose éclôt, tout chantonne et reluit ;

Le moulin tourne avec son joli bruit

Au bord des flots dorés de libellules :

Doux liserons et fraîches/ campanules

Se font caresse au bas des toits penchants ;

Et la bonté du ciel rit dans les champs.

Jehanne songe à Domrémy :

— Fleurs belles, C'est à présent pour autres bergerelles Que vous naissez dans le tendre gazon.

Voici bientôt la tant douce saison Où l'on allait, voltigeant comme abeilles, Rougir ses doigts du sang clair des groseilles. O mère alors heureuse! ô bois chéri Où Ton cueillait pervenche et bon mari I

Mais, tant soit-il que Sire Dieu la mène.

DE JEHANNB DARC, 265

Elle a fierté naïvement humaine

De sa bravoure emmî les durs combats :

— Que diront-ils, quand ils sauront là-bas ?

Car j'ai vaincu, rien qu'en touchant mon glaive.

Quasi bercée au galop de son rêve,

Elle chevauche, elle est non loin de Tours,

Quand beaux pourpoints de soie et de velours

Ont rougeoyé comme rose pourprée

Au tournant de la roule, en la vesprée.

Charles s'approche, il a gentil maintien.

Tôt incliné, comme bon Roi chrétien,

Devant pucelle ayant conseil des anges.

Lors, comme il cherche en vain dignes louanges

Et vu qu'il est en fâcheux embarras.

Il a serré Jehanne dans ses bras.

— Je viens pour vous faire sacrer, dit-elle.

— Da! répond-il, nous verrons, damoiselle.

Puis, devisant de pair à compagnon.

Tous les deux s'en reviennent à Chinon.

ou JEHANNE DECIDE MESSIRE LE DAUPHIN A DELOGER l'anglais de ses DERNIERES PLAGES

Le Roi s'enferme en son château de Loches.

Ses conseillers bourdonnent comme cloches ; Mais c'est toujours même son qu'il entend :

— Ébattez-vous, riez, soyez content!

Sire, laisser bougonner gens moroses ;

N'oubliez point, en ce doux mois des roses,

Que La Trémouille est votre favori :

Tout ce qu'il faut, c'est qu'il ait teint fleuri,

Bon appétit et uns propos de table.

Quant aux Anglais, qu'ils s'en aillent au diable.

Si toutefois maître Satan les veut !

Un Roi fait bien, quand il fait ce qu'il peut. Alas! la vie est chose passagère.

S'il nous fallait écouter la bergère, Les anges seuls auraient joie et festin.

Or Jehannette arrive un beau matin; Et l'on dirait que son ire la porte :

— Ouvrez, varlets, ou je brise la porte !

On ouvre, elle entre, elle est devant le Roi. •

Lors se jetant à ses genoux :

• — Pourquoi Refusez-vous l'aide que Dieu vous donne?

Venez à Reims recevoir la couronne ; Ne tenez plus inutiles conseils.

Dussé-je user aux cailloux mes orteils, Il faudra bien. Sire, que je vous mène.

Je le sais, je dois mourir à la peine; Je n'ai qu'un an à vivre, Monseigneur : ^

Employez-le vite, pour votre honneur.

Et que partout s'entendent bruits de glaives !

Sont là, pensifs, le haut seigneur de Trêves, Gérard Machet et Christophe d'Harcourt; ^ Et tou« lôs trois, pas un d*eux n'étant sourd Aux nobles cris que la bergère pousse, Ont toujours eu pour elle une âme douce.

Christophe a dit :

— Contez-nous, rien qu'un peu.

Comment vous vient conseil de Sire Dieu.

Notre bon Roi Charles, qui vous est tendre.

Ne sera point marri de vous entendre; Car vous l'avez hardiment défendu.

— Ce sont mes Voix, a-t-elle répondu, Qui m'ont conduite ici, devant vous autres.

Quand je suis seule, à prier pour les nôtres, Je les attends, toujours en grand désir.

J'ai trop souvent éprouvé déplaisir.

Ayant jugé qu'on ne voulait me croire ; Mais je m'adresse à Jésus, dans sa gloire; Et lors toujours une voix s'éleva :

a Fille de Dieu, n^e dit-elle, va, va ! »

C'est elle qui tout devers vous m'envoie.

Adonc j'éprouve à l'ouïr sainte joie,

Et que ne puis-je être toujours ainsi ?

Quant à présent, Sire, j'ai grand souci, Vos conseillers que ma pauvreté blesse Vous induisant à mauvaise paresse.

Bien que pastoure et fillette des champs.

J'ai fait savoir aux étrangers méchants Que les François ne sont bêtes de somm« ; Mais sir Talbot tient la Loire, et c'est comme S'il eût volé la clé de vos palais.

Tous nos combats, tant qu'il reste un Anglais, Ne sont que bruit dans un peu de fumée.

Réveillez-vous, proclamez chef d'armée Votre cousin, le sire d'Alençôn, Qui reprendra les clés et la maison.

Il a grande ire, ayant payé naguère Grosse rançon comme captif de guerre.

Le doux repos lui sied ; mais, entre temps.

Il mord comme un petit loup de sept ans.

Quand on l'attaque avec ou sans traîtrise.

Je l'aiderai de mes Voix, pour qu'il brise Les chefs anglais comme simples barons ; Et vous verrez si nous besognerons !

Le Roi se lève et, pendant qu'il se lève,

La dextre ferme et pesant sur le glaive, Son œil s'allume et son front resplendit :

— Il sera fait comme vous avez dit !

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