GOMMENT JEHANNE REPART EN GUERRE
Jehanne Darc est arrivée à Selles Avec soudards et chevaliers fidèles, Prête comme eux, dès le naissant matin, A s'en aller devers Romorantin.
Elle rayonne, elle a divin sourire.
S'en est venu la rejoindre messire Guy de Laval avec son frère André.
Tous les deux ont joli pourpoint serré.
Désirs de gloire et candide jouvence.
Dès qu'ils sont là, Jehannette i^' avance, La tète nue et la lance à la main.
— Or çà! suivez, faisons bout de chemin; Car j'ai bon vin de France qui rougeoie.
Ils ont suivi, le cœur battant de joie.
Plus radieux que pages favoris.
— Vous le boirez tôt encor dans Paris, A-t-elle dit en versant vin de France, Da! qu'il vous fasse à tous mâle endurance, Mué sur l'heure en beau sang rouge et bleu ; Car vous aurez d'ici de là, sous^peu,
A remuer gaillardement l'épée.
Et tous les trois ont bu franche lampée.
Mais Jehannette a crié :
— Mon cheval !
Lors, tout devant les sires de Laval, Un écuyer de la guerrière amène Un destrier aux flancs noirs comme ébène.
Lequel, hanté de quelque esprit malin, Tôt emporté, ruant comme poulain,
DE JEHANNE DARG 273
Ne souffre point que Jehanne le monte,
— Il faudra bien, dit-elle, qu'on le dompte, Eût-il été coursier de Lucifer!
Conduisez-le vers cette croix de fer, Tout près de l'huis et devant la chapelle.
On le conduit ; et, comme agneau qui bêle.
Il a levé tant doucement les yeux Qu'oh a cru voir un angelet des cieux Lui caresser le col et la crinière.
Puis, ployé sur ses genoux de derrière, Il tend les reins, sans plus bouger que si On l'eût lié pour l'avoir à merci.
Elle le monte, elle a sa blanche armure; Mais le capel encadre sa figure D'une aile noire ouverte dans le vent.
Sire Imerguet qui chevauche devant.
Rieur, mignon comme angelot d'estampe, Tient l'oriflamme enroulé sur sa hampe.
Pierre, ain§i qu'elle, est en blanc tout armé ; Car il est moins page que frère aimé.
Elle repart, elle a tourné la tête.
274 LA CHANSON DE JEHANNB DAIIG
Ayant au poing reluisante hachette Gomme pastoure aurait bouquet joli, L'ayant pour elle un beau berger cueilli; Et d'une voix qui chante comme brise :
— Priez Jésus, prêtres et gens d'église, Vous tous encore, ô bons François d'ici !
Le Seigneur de Boussac, partant aussi, Est à côté de la gente Pucelle.
— Tirez avant, tirez avant! dit-elle.
Ses compagnons, manants ou chevaliers, Nombreux autant qu'oiseaux dans les halliers. Se sont rangés autour d'elle, en silence ; Mais, brusquement, glaives et fers de lance Ont mené bruit par les sentiers fleuris :
Elle s'en va dans les chants et les cris Comme alcyon volant dans les orages, Cependant que, debout emmi ses pages, Le Roi lui fait salut avec la main.
Et d'Alençon la rejoindra demain.