COMMENT JEHÀNNE BAT LES ANGLAIS A JARGEAU
C'est d'Orléans que partira l'armée.
Jehanne rentre, elle est tôt acclamée Comme ne fut onques fille de Dieu.
Deux jours après :
— Si l'on allait un peu Voir ce qu'on fait à Jargeau, sur la Loire ?
— Suffolk est là, c'est grand chercheur de gloire^ Homme solide et sans peur du danger.
— Raison de plus : il faut le déloger .
De toutes parts, en hâte et pêle-mêlt,
Sont accourus autour de la Pucelle
Gens de commune ayant quitté leurs champs,
Soudards jeunets, pas encore méchants,
L'éclat de rire aux dents, les yeux farouches ;
Et son doux nom gazouille sur les bouches.
Le vaillant duc s'avance, le front haut;
Dunois survient, déjà prêt à l'assaut ;
Car chacun d'eux commande six cents piques.
On s'est rué vers les luttes épiques, Dans l'effrayant brandissement du fer.
Mais, endiablé comme soudard d'enfer, Suffolk a bien défendu la muraille ; Et n'a pas plus duré que feu de paille Le bel entrain des premiers assiégeants.
Jehanne a dit :
— Revenez, bonnes gens!
On les aura, fût-on un contre quatre.
Si je n'avais sûreté de les battre, J'aimerais mieux, sous moins brillants habits,
Etre chez nous à garder mes brebis.
Puis, se tournant vers la muraille haute :
— Si je vous suis cruelle, est-ce ma faute?
Adonc il faut vous rendre à mes deux Rois :
L'un est Jésus qui mourut sur la croix ; L'autre, c'est le gentil Dauphin de France.
Sans quoi, je vous ferai mésavenance, * Ayant pour moi là-haut, dans le ciel bleu, Les séraphins qui sont guerriers de Dieu.
Le jour d'après, dès que l'aube scintille, Jehanne Darc fait sonner la trompille.
Le duc bougonne, ayant mauvais réveil :
— Quoi ! guerroyer sitôt, quand le soleil
Se lève à peine au sommet des monts roses ?
— Point de François gardant paupières closes. Lorsque l'Anglais est déjà réveillé î
Si nous avons tout d'abord travaillé,
Messire Dieu finira la besogne.
Pourquoi dormir? ce nous serait vergogne.
Allons, beau duc, tout de suite aux remparts !
Ile sont partis dans le flot des soudards, Tout souriants, la dextre à la ceinture ; Et cette fois, ayant complète armure, Jehanne porte, en chevalier hardi.
Un casque fin sur la nuque arrondi .
f Le ciel 1!)leuit dans le soleil qui monte .
— Aurais-tu peur? fait la guerrière, prompte A tutoyer ses nobles compagnons, Tout comme s'ils fussent pages mignons.
N'ai-je donc pas, pour consoler ta femme, Promis de lui ramener, sur mon âme, Son cher époux sain et sauf, bien vivant Et plus gaillard, sipossiblej qu'avant?
Le fer au poing et comme ailé d'audace, Le duc s'élance, il a cherché la place Où les boulets, arrivant tout premiers, Pleuvent ainsi que la fleur des pommiers Dans les remous de l'orage en furie.
— Ah ! moiibeau duc, prends garde, je t'en prie! Si tu ne fuis de ce méchant endroit,
Quelque boulet va, plus tôt qu'on ne croit.
Faire voler comme une feuille morte Ton pauvre chef et le heaume qu'il porte.
Bien qu'il soit brave et loyal paladin, Le chevalier s'est retiré soudain.
Un autre accourt, l'œil fier, la face rude ; Et c'est l'ardent capitaine de Lude ; Mais, las ! à peine a-t-il au lieu fatal Poussé d'un coup d'éperon son cheval Qu'un boulet tombe et lui brise le crâne.
— Je te l'avais bien dit ! a fait Jehanne.
Lors c'est le tour de Jehan-le Lorrain, Sa couleuvrine ayant joyeux entrain; Et le voilà gaillardement féroce.
Broyant ainsi que des pois dans leur cosse Les fronts sanglants dans les casques fendus. Jehanne monte, elle a les bras tendus.
Comme epvolés sur l'échelle penchée.
Quand une pierre énorme, détachée
Du parapet quasiment démoli,
Roule et se rompt sur son casque poli.
Elle est tombée en arrière, étourdie
Gomme hirondelle en un ciel d'incendie,
Pâle et tenant contre son cœur serré
L'étendard blanc qui pend, tout déchiré.
Les assiégés ont poussé cris de joie ;
Mais elle se relève, elle déploie
Les fiers lambeaux où flottent franges d'or:
— Tous à l'assaut, encore et puis encor!
Nous les tenons. Sire Dieu nous les donne.
Tous ont gravi la muraille qui tonne :
Jargeau se rend, quoique bien défendu.
Suffolk s'enfuit, ayant, hélas ! perdu Son frère occis d'un noble coup de lance.
Sur ses talons un écuyer s'élance.
— Je ne suis pas, fait-il, mauvais garçon ; Mais je vous ai, rendez-vous à rançon.
Suffolk réplique :
DE JEHANNE DARG 281
— Es-tu bon gentilhomme ?
— Autant que vous : c'est Renault qu'on me nomme.
— Maïs as-tu rang de chevalier ?
— Je suis Simple écuyer de guerre.
— Je ne puis Me rendre, sans avilir ma patrie, Qu'à gentilhomme ayant chevalerie, Couronne d'aigle et non point de hibou.
Courbe-toi, mets en terre le genou :
J« ferai ton blason digne du nôtre.
Lors, pensif comme une espèce d'apôtre.
Le glaive haut et sans nulle rancœur, Il a sacré chevalier son vainqueur; Puis, s'inclinant pour remettre l'épée, Comme si la bataille et l'épopée N'étaient plus qu'un fabliau printanier :
— Marche devant, je suis ton prisonnier !