COMMENT JEHANNE DEBLOQUE MEUNG ET BEAUGENCY
J ehanne est dans Orléans revenue :
Cloches encore ont sonné dans la nue ; Bon peuple encore est accouru devant Celle qui lui semble soleil levant.
Après deux jours, s'évadantde sa gloire :
— Si Ton allait à Meung, devers la Loire ?
Ce qu'on fit à Jargeau n'est que chanson !
— Quand partons-nous ? dit le duc d'Alençon.
— Dà ! dès demain, après dîner, dit-elle.
Le lendemain on part ; et la Pucelle, Ayant conseil de ses beaux angelets, A pris le pont que gardaient les Anglais, Tout comme elle eût pris sous sa chapeline Papillon frêle ayant ailette fine.
Tout aussitôt :
^ — Pourquoi tarder ici ?
Si Ton allait débloquer Beaugency ?
Ce nous serait toujours besogne faite.
Et Ton repart menant bruit de tempête, Chacun s'étant fait le sermept princier D'attacher un captif à son coursier.
Mais Richemont, connétable de France, Arrive ayant cavalière assurance.
Lors la discorde a soufflé dans le camp ; Car le beau duc^ volontiers provocant, A contre lui rancune de vieux diable.
Jehanne accourt devant le connétable.
— Bergère, a dit le chevalier féal.
Serait-il vrai que tu me voudrais mal ?
Que Satan ou Jésus t'ait pour amie, Ce m'est égal et je ne te crains mie :
Sire Jésus connait mon bon vouloir.
Quant à Satan, fût-il cent fois plus noir, Je n'en ai cure, étant chrétien fidèle.
— Vous ne venez point de par moi, dit-elle, Et vous serez toutefois bienvenu.
Le duc a dit, frôlant son glaive nu :
— Nous verrons bien si je lui ferai fête !
Alors Jehanne a relevé la tête :
— Sur quelle bête avez-vous chevauché ?
Quelle rancœur vous tient-elle fâché ?
Souffrirez-vous donc que le fer se rouille, Parce qu'il plait au méchant La Trémouille Que Richemont dont il est fort jaloux
Vive dans ses forêts avec les loups ?
S'il a brisé le seing qui le condamne,
Je vous dis, moi, sur ma foi de Jehanne,
Qu'un chevalier n'est point fait pour l'exil,
Quand douce France, alas ! est en péril.
Guerres de cour, rivalités peu franches,
Ce sont vains cris d'oiselets dans les branches :
Le principal est qu'on sauve le nid.
Quoi ! si demain le Dauphin vous bannit,
Vous partirez et vous rendrez l'épée,
La terre étant du sang françois trempée ?
Autant vaudrait, sur l'heure et pas plus tard,
Disperser l'ost et brûler l'étendard !
De plus, voilà sir Flastolf qui s'approche.
C'est pour les siens chevalier sans reproche ;
Le fier Talbot commande à ses côtés ;
Ils ont nombreux soudards, plus entêtés
Que vieux mulets privés de paille ou d'orge.
Ce nous serait, par messire saint George,
Belle folie et proche repentir
Que d'inviter Richemont à partir.
Quand justement ce compaing nous amène
Francs chevaliers ayant solide maine.
Cuissards tout neufs et gentille façon.
— Cette Jehanne ! a conclu d'Alençon.
Et, grave, ayant baisé la croix du glaive, Il a juré loyal accord et trêve A Richemont qui, pâle comme un mort, Lui jure aussi trêve et loyal accord.
— Adonc, bataille ! a crié la Pucelle.
Mon connétable et vous, mon duc, en selle !
Marchez, nous les avons!
Et c'est ainsi Qu'elle a chassé l'Anglais de Beaugency.