LE SACRE
où J£HANNE DÉCIDE MES&IRE LE DAUPHIN A FAIRE LE VOYAGE DE REIMS
Ils sont allés trouver le Roi de France.
— Que faut-il donc pour obtenir fiance ?
A fait Jehanne en lui baisant les mains.
N'avons-nous pas libéré les chemins,
Sauvé les murs et reconquis le fleuve ?
Ce m'est injure et fort saignante épreuve
Que vous soyez tant vaillant et si prompt
A vous ôter la couronne du front.
Çà ! prenez-la, puisque je vous l'apporte !
Les Lys sont morts, la douce France est morte,
Tant que Taffreux Bedfort peut, s'il lui plaît,
Faire sacrer son pâle roitelet.
L'heure est rebelle à qui ne la devance.
Ce qu'il vous faut, c'est vertu de jouvence : Debout ! marchez, régnez, n'écoutez point Beaux favoris ayant joli pourpoint.
■ Je ne portais qu'habits de pastourelle, Et cependant Jehanne-la-Pucelle A guerroyé dans les fossés béants.
Hier, alas ! le peuple d'Orléans Vous attendait en bruyante liesse, Ayant pour vous tendu tout d'une pièce Un dais royal, fait avec du drap d'or :
Les pauvres gens vous attendent encor !
Vous les avez contristés, gentil Sire ; Mais, entre nous, pour vous parler sans ire, Je sais quelqu'un dont le bras redouté Frappe les Rois, quand ils l'ont contristé, Sans s'alanguir en doléances vaines Comme le font tristes foules humaines ; Et celui-là, maître des cieux sereins, C'est Sire Dieu qui vous attend à Reims I
Le Roi répond, tout en hochant la tête :
DE JEHANNE DARG 295
— Dal je veux bien vous suivre, Jehannette; Mais nous n'avons point trésors superflus ; L'impôtf qui nous aidait, ne rentre plus ;
Le miel doré manque à la pauvre abeille ; Les monnayeurs firent la sourde oreille, Lorsque j'offris mon cœur à monnayer; Et sans argent, alas ! comment payer Leur solde aux gens qui seront du voyage ?
— Ils sont venus, Messire, tout en nage.
Tout chevauchant sur maigriots mulets, Se rapprochant, au hasard des relais, Gomme épis drus dans la commune gerbe, Ayant là-bas vendu leurs blés en herbe Pour vous mener, sans qu'il vous coûte rien, Faire sacrer comme prince chrétien.
— Da! je veux bien suivre encore, pastoure, Mes chevaliers ayant haute bravoure,
Lame luisante et voltigeants pennons ; Mais force Anglais et nombreux Bourguignons N'ont point quitté bois ou plaine fleurie.
Or je vous fais, par la Vierge Marie, Serment royal de partir avec vous,
En désir de recevoir à genoux
Couronne d'or et belle huile sacrée,
Si vous chassez de la vaste contrée
Tous ces soudards qui sont méchants larrons.
Lors Jehannette a dit :
— Nous les aurons !
ou JEHANNE FAIT DEUX PRIERES A MESSIRE LE DAUPHIN
Jehanne, avant d'élever la bannière, Adresse' au Roi fort touchante prière, Lui demandant toute pleurante, hélas !
D'octroyer grâce, accord et bon soûlas A Richemont, connétable de France.
Lequel, ayant lutté non sans vaillance, Veut assister au sacre de son Roi.
Charles blêmit," il a mortel effroi ; Car La Trémouille, artiste en perfidies, Le tient captif dans les trames ourdies.
Et cependant, se libérant un peu :
298 LA CHAKSON
— Secours de tous me fut secours de Dieu.
Ah! je veux bien, pour l'honneiir de sa race, Octroyer bon soûlas, accord et grâce
A ce guerrier qui s'en fut malgré moi Venger l'honneur de la France et du Roi, Sans songer qu'il pouvait se faire occire ; Mais pour l'amour de La Trémouille, sire Qui nous a fait loisirs de paradis.
Je ne veux point que ce briseur d'édits, Ayant forcé ma justice et ma porte, Me suive à Reims et se mêle à l'escorte.
Quand nous irons là-bas, par les chemins.
Adonc Jehanne, ayant joint les deux mains, A fait prière encore plus jolie :
— C'est maintenant l'époux que je supplie; Laissez au moins la Reine au front si doux S'agenouiller tout à côté de vous.
Ce lui sera joie et fête nouvelle.
Quand l'aigle vole avec la tourterelle^ Sire Dieu songe et son geste est clément.
Le Dauphin donne heureux consentement, Ayant ouï la prière ingénue ; Mais, aussitôt que la Reine est venue, Il la renvoie, étant mauvais mari.
Et Jehannette a le cœur tout marri !
ni
ou JEHANNE ET MESSIRE LE DAUPHIN CHEVAUCHENT DEVERS LA BONNE VILLE DE REIMS
— Que dictez-vous à Pasquerel, guerrière ?
— Gompaing, j'écris à Tournay, ville fière Qui garde au Roi noble fidélité.
— Qu'écrivez-vous à la fière cité ?
— Elle a des chefs élus : je les engage A faire avec nous tous pèlerinage Jusques à Reims, devant le saint autel.
— Que dictez-vous encore à Pasquerel ?
— J'écris au duc Philippe de Bourgogne Qu'il ferait haute et vaillante besogne, S'il s'en venait, tout casqué d'argent fin, Au sacre de Messire le Dauphin. ''
— Où courez-vous maintenant, Jehannette ?
— Je vais, poussant cris de guerre en leur fête, Donner leçon aux favoris méchants !
Lors elle part, elle gagne les champs.
Le Roi se dit :
— En nom Dieu, que fait-elle ?
Mais, un chacun aimant la pastourelle, Les François sont venus d'un pied léger.
Quand ils ont vu l'étendard voltiger.
— Nous n'avons plus, dit le Roi, qu'à la suivre.
Et d'Alençon que la bataille enivre,