LA GI^ANSON
Dunois, La Hire au combat toujours prêt, Tillay, Loré, Gulant, Boussac, Albret, Xaintrailles, Raiz, Sully, les deux Vendôme, Tous ont suivi pour l'honneur du Royaume.
On voit près de Jehanne chevaucher Guy de Laval, Richard, le bel archer, Jehan de Metz, le compagnon fidèle, Sire Imerguet aux yeux de damoiselle, Julien, le sage et valeureux servant, Pierre avec son drapelet dans le vent, Tous ceux enfin qui, le poing sur la lame, La servent comme un trouvère sa' dame.
Chacun sourit, ayant fiance et foi, Cependant que, tout penché vers le Roi, Le favori lui conseille prudence.
Une poussière où la lumière danse Roule et s'envole en nuage vermeil ; L'étendard flotte,, épars dans le soleil; Et l'on arrive ainsi devant Auxerre.
— Ah ! dit Jehanne, ici le cœur me serre !
Cité rebelle, ô nid de Bourguignons, Pourquoi forcer mes gentils compagnons
A VOUS jeter par-dessus la muraille Méchants boulets qui ne sont brins de paille ? En vérité, ce vaudrait mieux cent fois Que vous fussiez avec les bons François ; Car votre sang a la couleur du nôtre.
Çà ! déployez une bannière ou l'autre, Ne rusez pas, soyez brebis ou loups :
Sans quoi, c'est la bataille, et gare à vous. Vu que je hais prudence lâche et vile !
Mais, entre temps, les bourgeois de la ville. Ayant puisé dans le commun trésor, Ont apporté deux beaux mille écus d'or A l'impudent et vilain La Trémouille.
— Je ne veux pas, dit-il, qu'on vous dépouille. Tous ces soudards mettraient peu de façon A dévaster la cave et la maison.
Quand ils auraient fait parler la bombarde.
Vous m'apportez beaux écus ; je les garde.
Non que je sois, en ces temps meurtriers.
Plus amoureux de l'or que des lauriers :
J'ai, grâce au Roi, suffisante fortune Pour ne me point nourrir de clair de lune.
Mais autrefois, quand ce m'était honneur D'avoir chez vous ciroier de gouverneur, J'ai regardé vos blés jaunir la plaine, Les blancs troupeaux renouveler leur laine, Les fruits mûrir, le vin rougir les pots.
Sans vous charger de ruineux impôts :
Tant bellement que vous m'offrez, en somme.
Comme à galant et courtois gentilhomme, Un pauvre bien qui me fut longtemps dû.
— Ah ! fait le Roi, que c'est bien répondu !
Puis La Trémouille a dit aux bourgeois :
— Trêve !
Mangez, dormez, ne tirez plus le glaive :
La vie est courte et le reste est chanson.
Mais Jehannette a dit :
— C'est trahison !
Lors, méprisant ce faux guerrier qui rampe, L'étendard blanc a glissé sur sa hampe, Quasi honteux de se sentir vivant Et comme s'il eût pleuré dans le vent.
ou JEHANNE EST DE NOUVEAU INJURIEE
On a cueilli quelques villes en route.
Le favori s'est écrié :
— Je doute Que ceux de Reims où va notre désir Se laissent tant facilement cueillir.
Le Dauphin leur a fait porter message, Les conjurant de montrer bon visage, Disant très haut le prodige divin, L'Anglais chassé de colline en ravin, Tremblant au vent comme fougères mortes,
Et que chacun, si Ton ouvre les portes, Sera traité comme loyal sujet.
En cet instant, Jehannette songeait.
Elle se lève, elle dit :
— Ceux de Troyes Nous glisseront aux mains comme lamproies, Si nous n'allons sur eux, bâtons levés.
Adonc, gentil chapelain, écrivez !
Et la Pucelle a dicté fière lettre :
— Soumettez-vous au Roi Charles, mon maître; Soyez François, chassez vos Bourguignons :
Sans quoi, bientôt, avec mes compagnons, J'irai sur vous braquer bonne bombarde. »
Mais les Troyens ont répondu :
— Gocquarde !
Sorcière ! fille horrible de Satan ! , Que viens-tu faire en nos pays ? Va-t-en Rejoindre la louve qui fut ta mère !
Et, furieux comme Troyens d'Homère, Ils ont jeté la lettre au vent du ciel.
Or Jehannette a cru voir saint Michel Tracer dans Tair un signe avec le glaive ; Et, tout ainsi qu'en un jardin de rêve, La pauvre lettre au vol doux et tremblant Est devenue un beau papillon blanc.
ou JEHANNE CONQUIERT UN MOINE
En ces jours-là, par les monts et la plaine, Frère Richard, sans jamais perdre haleine, Gras comme il sied, trapu, l'oeil rayonnant.
Grondait, tonnait, prêchait à tout venant :
Tel un bavard qui serait un brave homme.
Ce moine-ci parlait à lui seul comme Quatre augustins et douze cordeliers ; Sa voix terrible ébranlait les piliers ; Son geste immense emplissait les églises ; Les angelots se cramponnaient aux frises, Quand son exorde orageux s'envolait ; Et celle qui lui coupa le filet N'avait, oui-da! point volé son salaire.
Un matin, comme il secouait la chaire,
Un désir de voir Jehanne l'a pris;
Et le voilà par les chemins fleuris,
L'air effaré, la mine pitoyable,
Tout comme s'il se rendait chez le diable.
A peine a-t-il vu Jehanne qu'il est Prêt à s'enfuir comme un enfantelet, Les yeux perdus en les lointaines routes, Tremblant, geignant, suant à grosses gouttes, Jetant de l'eau. bénite, déjà ks, Quasiment mort et non sans faire, hélas!
Signe de croix et dolente prière. '
— Approchez donc, chantonne la guerrière, Je vous promets de ne m'envoler point.
Lors, avec son rameau de buis au poing, 11 s'est assis dans l'herbette auprès d'elle.
— Est-il vrai que vous soyez, damoiselle, Laide sorcière et fille de l'enfer ?
— Laide ? En nom Dieu, tirez la chose au clair : Je ne défends qu'un moine !ne regarde.
Sorcière ? Oui-da ! si c'est être cocquarde
•Que de vouloir vaincre, quand Dieu consent.
Et cependant que le soleil descend, Dorant les cieux d'un éclat de trophée, Jehanne a ri comme une bonne fée.
— Vous n'avez donc avec les loups-garous Jamais causé sous les feuillages roux, Dans la saison où fleurit l'asphodèle ?
Vous n'avez point fait bouillir pêle-mêle Vilains crapauds et blancs colimaçons ?
— Ah ! que voilà mirifiques chansons ! * J'aimerais mieux d'une façon civile Causer avec les bourgeois de la ville, Dussé-je, s'ils s'obstinaient au combat»
Les arder comme escargots de sabbat.
Vous avez, vous, la langue bien pendue; Bonne parole est rarement perdue ;
Joli sermon fait tomber vieux rempart :
Ah ! si Jehanne était frère Richard !
DE JEHÂNNB DARC 311
— Que feriez-vous pour le bien du Royaume ?
— J'irais d'abord trouver maître Guillaume Dans son petit jardin de l'Hôtel-Dieu.
Je lui dirais : Faudra- t-il bouter feu
« Et qu'un chacun fasse horrible besogne,
« Parce qu'il plaît à ce duc de Bourgogne
a De maintenir ses Bourguignons chez nous ?
a Les bonnes gens vous savent juste et doux :
« Conseillez-leur de déposer le glaive.
« Plus de combats meurtriers, même en rêve i .
« lias ! trop dé sang a rougi les drapeaux,
a Et les soudards ont besoin de repos. .»
— Que feriez-vous encor, gente Françoise ?
— J'irais aussi trouver Jehan Pougeoise Lequel a bon renom, étant doyen
De votre église et vertueux chrétien.
Je lui dirais : « J'ai vu cette Jehanne.
a Bien qu'elle soit une humble paysanne, a Elle a grand cœur et tient nobles propos, a Qu'elle ait occis lézards verts ou crapauds « Pour tirer d'eux chance et bonne fortune,.
« Qu'elle ait un soir, devant la ï)lanclie lune,
« Cueilli des fleurs dans l'herbe où sont les morts,
a Blasphémé Dieu, voire jeté des sorts
a En pétrissant des figures d'argile,
a Gela n'est point parole d'évangile.
<i Les angelets l'ont prise par la main :
a Adonc il faut marcher dans son chemin
« Et consoler douce France qui pleure. »
J'irais après, sans m'attarder d'une heure,
Chez Bareton, notable conseiller.
Lequel est franc comme un vieux chevalier.
« Maître Jehan Bareton, lui dirais-je,
a La bergerette est blanche comme neige ;
« Dieu la conduit, c'est moi qui me trompais.
« Or elle tend joli rameau de paix.
« Quand vous aurez lu ce qu'elle vous mande,
a Ouvrez au Roi la porte toute grande :
« Ce vous sera compté chez le Sauveur. »
Frère Richard s'est levé, tout rêveur.
Gomme s'il eût par la plaine fleurie Entendu la Sainte-Vierge Marie Gauser avec les ramiers d'alentour ; Puis, ayant fait révérence de cour.
Il est parti, le front nimbé d'extase, Parlant tout seul, arrondissant la phrase/ Le geste pris ep les vagiies rameaux, Comme emporté sur les ailes des mots, Avec un air de sonner des fanfares :
Tant et si bien que les Troyens hilares Ont dit, l'ayant dans les yeux regardé*:
— Elle triomphe, il est encocquardé !
où JEHANNE, AYANT CONQUIS LE MOINE,
s'empare de la ville
Jchanne arrive au conseil, tout armée :
Encordes mots, du vent, delà fumée!
Quoi ! discuter, tenir secret conseil Comme hiboux ayant peur du soleil, Quand il faudrait être sur la muraille ?
Ah ! laissez-moi, Dauphin, livrer bataille A ces Troyens qui raillent nos soudards !
J'ai déjà fait devant les hauts remparts Apporter le fagot et la bombarde.
Le fruit est mûr : Sire Jésus me garde De ne le point cueillir à sa merci !
Nous sommes-nous enracinés ici ?
Attendrons-nous qu'on creuse notre fosse ?
L'évêque nous tend la mitre et la crosse ; Les portes vont s'ouvrir à deux battants, Frère Richard, faiseur de mécontents.
Ayant gagné les meilleurs de la ville.
Or, simplement et sans trahison vile, Je veux avant trois jours vous la bailler.
— Eh ! s'il le faut, a fait le Chancelier, Nous attendrons bien six jours, damoiselle; Mais avez-vous dit vrai ?
— Foi de Pucelle !
Çà ! demandez à Robert-le-Maçon Si je suis fille à mériter leçon !
Demandez voire au bon sire de Trêves Si les propos que je tiens sont des rêves !
Tou? les deux m'ont voulue ici, sachant Que pour sauver la muraille ou le champ.
Nul ne me vaut quand saint Michel me guide.
La ville est fière, elle a rempart solide.
Fossés profonds et redoutable tour; Mais nous l'aurons de force ou par amour.
Qu'on parlemente ou que le glaive cogne ;
Et ce sera pour la fausse Bourgogne Grave méchef, injure et vaste effroi.
— Jehanne, allez, faites ! a dit le Roi.
Si vous tardez, ce ne sera ma faute.
Jehanne court à la muraille haute, Pique sa tente au rebord du fossé, Le front têtu, le geste courroucé, Le noir capel envolé sur l'oreille.
Allant, venant comme une grande abeille Qui combattrait un peuple de frelons.
Le sol frémit du choc de ses talons Et ses bras blancs ont envergure d'ailes.
Nouveaux fagots et bombardes nouvelles Roulent ensemble aux pentes des talus ; Lourds soliveaux, sarments encor feuillus.
Tables, chevrons, portes, quartiers déroche S'érigent en épais taudis d'approche ; Le soleil rit dans les plis des pennons; La mèche fume au ventre des canons Déjà bourrés de fer et de salpêtre.
L'ardent Dunois s'étonne qu'on puisse être Tant jeune fille et soudard tant savant ;
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Et l'étendard, déroulé dans le vent, Tout ruisselant de prodige et d'aurore, Semble grandir et s'élargir encore.
Cependant que Jehanne le brandit.
Ce que voyant, les Troyens se sont dit :
— Alas ! alas ! pourquoi nous faire occire ?
Cette Jehanne a vaillance et grande ire ; Boulets ne sont gentils à recevoir; Ce nous serait mince gloire d'avoir Nos pauvres os épars dans l'herbe verte.
La.porte alors s'est lentement ouverte.
Un peuple immense accourt, battant les murs : Tels par les champs ondulent les blés mûrs.
Dès que vers eux l'aile du vent s'incline.
L'évêque, ayant la croix sur la poitrine, La mitre blonde et le bâton vermeil, Marche devant, le front dans le soleil; Frère Richard le suit de près, tout rose.
Joyeux, la bouche en un sourire éclose Comme pivoine au retour de l'avril.
Et les Troyens que le moine subtil
A pris ainsi qu'alouette éperdue
Au filet d'or de la phrase tendue,
Joignant les mains, trop longtemps éprouvés.
Ont dit au Roi :
— Sire, vous nous avez !
ou JEHANNE DELIVRE LES BONS PRISONNIERS FRANÇOIS
■Ceux d'Angleterre, ayant franchi les portes, Voht par la plaine en farouches cohortes.
Traînant, hélas! comme des forcenés, Leurs prisonniers deux par deux enchaînés.
Jehanne accourt, la dextre sur Tépée :
— Halte, soudards ! fait-elle. On m'a trompée ! Sommes-nous donc des tigres en forêt ?
Quand on signait que Tost anglais pourrait Quitter la ville et partir en silence, Avec ses biens conquis par violence
320 a.A CHANSON
Sur un pays à bon droit mécontent, Qui donc aurait pensé, fût-ce un instant, Que vous alliez garder vos captifs, comme S'ils vous étaient pauvres bêtes de somme ?
Par Sire Dieu, vous ne passerez point, Tant que j'aurai ce bout de fer au poing !
Ce que je veux, c'est pleine délivrance :
Adonc rendez d'abord à douce France Ces prisonniers qui ne sont pas vos biens.
Étant féaux soudards et bons chrétiens ; Et puis partez, si Satan vous appelle !
Le Roi survient et dit :
— Jehanne belle.
Ce m'est, vraiment, aiguillon dans le cœur Que le vaincu se comporte en vainqueur Et mène ainsi loin des murs où nous sommes Tous ces François, manants ou gentilshommes, Qui guerroyaient pour nous à tout venant ; Mais par quel biais les avoir, maintenant Que nous avons signé la paix durable ?
— La paix, messire, est parchemin du diable :
Oh le déchire, en Roi mal résigné, Quand on constate, après l'avoir signé, Qu'il laisse aux chefs leurs innocentes proies. A quoi sert-il qu'on ait reconquis Troyés, Que le trompille ait sonné dans la tour Comme à Çhinon pour vos gales de cour Et qu'on ait fait dans la cité soumise Tant belle entrée avec les gens d'église, Si les Anglais, sauvant gloire et drapeau, Mènent chez eux les meilleurs du troupeau ?
Quand je n'étais qu'une enfant solitaire, J'aurais occis tous les loups de la terre Plutôt que de leur laisser un mouton.
Or je n'avais, messire, qu'un bâton, Et vous avez, vous que l'ost accompagne.
Le glaive nu de Charles dit le Magne.
Hardi ! debout ! Si ces damnés Anglais Ne rendent pas les captifs, prenons-les.
Je le maintiens, la paix, tant mal réglée, Est chose morte et parole envolée, Encore plus vaine que feuille au vent.
— Je l'ai signée au nom du Dieu vivant.
Et ce nom-là vaut qu'un prince le pèse.
Alors payez rançon, ne vous déplaise.
— Rançon ? L'argent, tant épargné soit-il, Nous fond aux doigts comme neige ou grésil ; L*or se tarit, n'étant pas flot de Loire ;
Alas ! au prix où Dieu nous vend la gloire, Les vainqueurs sont les égaux des vaincus.
— Vous avez bien quelques pauvres écus?
Le Dauphin songe et se dit :
— Douce France, Les courtisans ne me font révérence, Discours fleuris, pompeusement oiseux.
Que pour tirer ton manteau devers eux !
Mieux vaut pourtant à cette heure l'étendre Sur ces François qui m'ont gardé cœur tendre. Sans me chanter inutile chanson.
Le Roi de France a payé la rançon ;
Les prisonniers ont vu tomber leurs chaînes.
Lors, s'ébattant comme oiseaux dans les chênes.
Tous font escorte, au bruit des fers levés,
A celle qui les a deux fois sauvés.