‹ La chanson de Jehanne DarcChapitre 4 sur 34 · CE QUE VOYAIT JEHANNE ET CE QUE LUI DISAIENT LES VOIX · texte numérisé non relu

CE QUE VOYAIT JEHANNE ET CE QUE LUI DISAIENT LES VOIX

Les Darc avaient tout auprès de l'église Un jardin clos d'une muraille grise.

Où voltigeaient papillonnets luisants.

Un jour d'été, vers l'âge de treize ans, Jehanne était au jardin en prière.

Quand elle vit une grande lumière Qui, dans le ciel subitement vermeil, S'ouvrait comme un éventail de soleil.

Puis une voix, s'épandant autour d'elle, Lui dit :

LA CHANSON DE JEHANNB DARG 23

— Sois sage et bonne damoiselle, Adore Dieu, fuis le démon trompeur.

Et Jehannette avait eu grande peur.

Une autre fois qu'elle priait encore, Elle revit comme un lever d'aurore Cette splendeur où quelqu'un lui parlait ; Mais cette fois tout l'azur s'étoilait D'une figure à ce point lumineuse Qu'elle dorait la prairie et l'yeuse.

C'était, emmi les arbres et le ciel, L'archange ailé, Messire saint Michel, Vêtu de bleu fort simplement et comme Un vertueux et modeste prud'homme.

Et lors, ayant sous les cieux grands ouverts Tendu ses mains qui brillaient au travers Comme un lys blanc dans le reflet d'un cierge, Le bel archange avait dit à la vierge :

— Vole au secours du pays et du Roi !

Le Dauphin pleure, il a besoin de toi. Et c'est pitié de par tout le royaume.

Jehanne, il faut quitter ce toit de chaume, Sauver la France et lui rendre l'honneur.

anne avait répondu :

— Monseigneur, le suis rien qu'une humble fille en larmes ae saurais commander hommes d'armes, chevaucher ni porter glaive lourd.

Va-t-en trouver messire Baudricoùrt ''aucouleurs dont il est capitaine, e fera mener par bois et plaine, ' un cheval tout ferré d'acier fin, qu'au palais du très gentil Dauphin.

Qu'adviendra-t-il pourtant, si je défaille ?

De piège en piège et de route en broussaille, is marcherez onze jours tout entiers ; LS si l'Anglais, dévastant les sentiers, levant vous brûlé meules et granges, u t'enverra le secours de ses anges.

Maintenant, quand elle était seule au bois, La bergerette avait moins peur des Voix Qui lui parlaient emmi les aubépines.

Or, tout là-haut, au penchant des collines.

Vers la forêt rose de jour levant, Jehanne aimait et visitait souvent L'arbre tant vieux et comme peuplé d'âmes Que l'on avait nommé l'Arbre des Dames .

Sous ses rameaux, dans la beauté du soir.

Les pastoureaux voyaient ou croyaient voir Le joli vol mystérieux des fées.

En robe claire et de lilas coiffées ; Car ils avaient, dès le printemps venu.

Dévotion si tendre au Bois-Chenu Qu'ils accordaient fiance aux Dames blanches Volant ainsi que ramiers dans les branches.

Et c'était là que, seule tte avec Dieu, Jehanne Darc voyait dans le ciel bleu Des faces d'aube et de paradis, ceintes Du nimbe d'or qui les révèle saintes.

Alors les Voix, l'appelant par son nom :

— Debout, Jehanne ! en route pour Ghinon !

26 LA CHANÔON

Laisse appendus au vieux saule qui plie

Tes blancs fuseaux, ta houlette jolie,

Et cours chasser l'Anglais pâle d'effroi.

Tu l'en iras dire au Roi : « Gentil Roi,

ce De par la Vierge et sainte Catherine,

(( Je viens sauver la tour et la colline,

« Venger les Lys et vous faire sacrer ;

« Car ce n'est point à vos yeux de pleurer. »

Tu lui diras encore : « Je suis celle

c( Que Sire Dieu garde à jamais pucelle

« Pour délivrer le peuple endolori.

(( Que si quelqu'un des vôtres est marri

(( De guerroyer, glaive au poing, casque en tête,

« Tout à côté d'une humble bergerette,

« J'aurai pour moi l'archange saint Michel

« Qui nous vaut tous, étant l'archer du ciel.

c< Sus à l'Anglais, puisque mon front s'abrite

(( Sous le fanon de sainte Marguerite,

« Laquelle, ayant épousé Jésus-Christ

a Selon son cœur et comme il est écrit,

c£ Pava l'autel de sa tète coupée !

« Et donnez-moi la bannière et l'épée ! »

Puis d'autres voix s'élevaient, lui chantant :

— Ne tarde plus, la douce France attend.

Tu t'en iras dire au Dauphin : « Messire,

a Le droit s'éteint, l'honneur fond comme cire ;

oc Dieu se lamente en son grand ciel doré,

<c Tant que l'Anglais ne s'est point retiré

« Dans son pays, par la mer océane.

« Tout aussi vrai qu'on m'appelle Jehanne,

« Je veux d'abord, l'ayant promis céans,

« Faire lever le siège d'Orléans.

a Quand je vous viens apporter délivrance,

« Réveillez-vous, montrez-vous Roi de France;

« Cernez le bois et débusquez les loups !

a C'est déjà trop pour la France et pour vous

a Que votre mère Ysabeau, reine infâme,

« Vous ait traité, quitte à perdre son âme,

ce Comme un damné bâtard sans feu ni lieu,

« Quand il est sûr, je l'affirme en nom Dieu,

« Devant la croix du Maître en qui j'espère,

(C Que le Roi mort était bien votre père ! »

Jehanne alors s'écriait :

— Est-ce moi Qui parlerai de la sorte à mon Roi ?

Les papillons, sans que je les appelle, Volent autour de ma quenouille belle ; Œillet, jasmin, fauvette, sansonnet, Oiseaux et fleurs, tout ici me connaît ; Mais le Dauphin, si bon qu'il soit, m'ignore. Je vous l'ai dit, je vous le dis encore, Je ne suis rien qu'une fille des champs.

Quand je portais mes bouquets et mes chants A vos autels tendus de broderies.

Ce n'était point, ô mes saintes fleuries.

Ce n'était point, archange au front si doux, Pour obtenir du Seigneur et de vous Cuirasse, glaive et bannière en échange.

— Va ! répondaient les saintes et l'archange.

Cours accomplir, comme Dieu l'a voulu,

La prophétie où tes doigts blancs ont lu ;*

Traque le fauve et détruis sa tanière.

Ton glaive nu, le vol de ta bannière

Sur les remparts, au front béant des tours,

Libéreront des loups et des vautours

Les bois, les murs, les monts et les vallées.

Et quand les Voix s'éloignaient, envolées

Dans le soleil, par-dessus la forêt, Jehanne était toute triste et pleurait.

Page 1