LA CS(ANSON
Surgit au ras des feuillages tremblants.
C'est Neufchâteau, l'hospitalière ville !
Elle a lutté contre l'engeance vile
Pour douce France et messire le Roi,
Tôt réveillée aux appels du beffroi,
Quand ils semaient, très lointains ou tout proches,
L'âme d'airain qui pleure dans les cloches.
Or la cité, déjà prête au devoir,
Debout comme un chevalier qui, pour voir,
A soulevé le casque et la visière,
Tend aux proscrits ses bonnes mains de pierre.
Jehanne, calme et le regard baissé, Soutient d'un bras son cadet harassé, Tandis que l'autre, envolé comme une aile, Semble porter la mère qui chancelle.
Enfants traînés au hasard des chemins.
Vieux serviteurs attelés des deux mains Aux chariots où dansent quelques gerbes, Bergers velus, petits pâtres imberbes.
Femmes pleurant sous leurs cheveux épars.
Tous ont couru devers les hauts remparts.
Le pont-levis a grincé ; les poternes,
Blanches soudain du reflet des lanternes, S'ouvrent avec un bruit de gonds rouilles, Comme des yeux encor mal éveillés.
Tout bon chrétien accourt, faisant offrande De sa maison qui n'est point assez grande • Pour abriter, tant seulement un soir.
Autant de gens qu'il en voudrait avoir ; Mais on pourra toujours, vaille que vaille.
Loger les vieux à qui l'âme défaille.
Faire à la hâte aux gentils nouveau-nés Un lit de paille ou de gazons fanés, Loin de la bise et des fraîches rosées.
Donner le gîte aux femmes tôt brisées D'avoir franchi ronces et taillis sourds.
Pendant que sous les murs, devant les tours, En de grands chars et roulés dans des toiles, Les aguerris dormiront aux étoiles.
Lors Jehannette et les siens sont allés.
L'âme vaillante et quasi consolés.
Chez une hôtesse obligeante et fort douce Qu'on appelait dans le pays la Rousse Pour ses cheveux de soie et de soleil ; Et dès le jour, en son premier réveil.
La pastourelle aide la ménagère, Allant, venant en sa jupe légère, Coupant, taillant le pain d'orge ou de blé, Versant à boire au bourgeois attablé Avec la main tant rude et si bénigne Qui, balayant les bastilles d'un signe, Apportera la couronne d'or fin Au front nu de messire le Dauphin !
ou EST RELATEE LA PREMIERE RENCONTRE DE JEHANNE AVEC LES JUGES
Les ramiers vont où va la tourterelle.
Le jouvenceau, tant épris de la belle, L'avait suivie à Neufchâteau, disant :
— Da ! je l'aurai, si le père consent ! »
Et maintenant, bien que ceux du village L'aient persiflé comme galant peu sage, Il Ta menée à Toul, devant les clercs.
L'antique usage et les textes sont clairs; Mais la pastoure a dit aux gens d'Église :
— Cet homme-ci ne m'aurait qu'en traîtrise.
Point ne me sied d'avoir maître marri ; Car j'ai fait vœu de vivre sans mari, Telle que nonne en son couvent recluse.
En tout honneur et tout bien, je refuse L'annelet d'or qu'il me voudrait au doigt, Et, ce faisant, je fais comme l'on doit.
Priez-le donc de vous montrer le chêne Où j'ai juré de me mettre en sa chaîne!
Sans que l'on fût cousinette et cousin.
Est-ce à treize ans que j'aurais eu dessein De m'engager en si grosse promesse ?
Mais, par la Vierge et la très sainte messe.
J'avais déjà reçu charge d'en haut !
Me marier, vraiment, quand il nous faut Battre l'Anglais et que l'on s'en souvienne ? S'il est tant vrai qu'il me désire sienne, Sauvons d'abord les murs' et les forêts, Chassons la meute, et nous verrons après!
Songes d'amour ne me visitent guère :
Ce que j'attends, c'est bon cheval de guerre. Belle bannière et lame nue au poing.
Si j'ai promis, je ne me dédis point, La docte Église en qui je m'humilie Etant la main qui lie et qui délie
Et sainte Paule ayant fait son salut, Malgré les fils et le mari qu'elle eut ; Mais Sire Dieu, me voulant toute blanche, Ne permet point que Jehanne se penche Sur un berceau', dans les bras d'un époux.
Tant que l'Anglais est le maître chez nous.
Lors un vieux clerc , ayant hoché la tête :
— Voudriez-vous guerroyer, bergerette ?
— Je le veux tant que j'irai, sur ma foi, Jusqu'à Chinon quérir le gentil Roi.
— La guerre, enfant, n'est point œuvre de femme.
— Messire Dieu veillera sur mon âme.
— Espérez-vous que les Anglais fuiront ?
Et Jehannette avec son signe au front :
— Ce sera fait, si j'ai bannière ou lance.
T/Offipjal, ayant requis silence,
lurné vers le blanc crucifix
Ht le front penché du Fils,
a voix pour la prière ;
semblée, ayant grâce et lumière,
é Jehanne, la laissant
ésus qui sourit et consent.
ou LE PERE DE JEHANNE LUI FAIT GROSSE REMONTRANCE
Le père, avec la carriole et l'âne, Avait à Toul accompagné Jehanne, Chaque broussaille étant nid de bandits ; Et tous les deux s'en reviennent, tandis Que derrière eux, sur la cité chrétienne, L'airain bourdonne aux tours de Saint-Etienne.
La nuit descend, encor blanche de jour; L'âne, flairant les chardons d'alentour, Traîne en soufflant la carriole peinte.
Jehanne prie, elle est comme une sainte, Les yeux baissés, avec du ciel dedans;
Et Jacques n'a pas desserré les dents.
Mais, brusquement et faisant remontrance :
— Tu crois alora, lille, que douce France
Xe pourra point se libérer sans toi?
Je n'ai rien dit, je suis demeuré coi;
Car fâcherie eût contristé la mère.
Et cependant j'ai souvenance amère
Que tu m'as fait secret tourment d'enfer.
Les vieux soudards, tout cuirassés de fer,
Ont-ils besoin qu'un jupon les secoure?
Tu ne saurais tant seulement, pastoure,
Sauver du loup tes tremblants agnelets,
Et tu nous veux délivrer de l'Anglais !
Quand la chouette autour des cyprès vole.
As-tu marché dans l'herbe qui rend folle ?
As-tu cueilli la mandragore, au pied
Du chône antique où le gnome s'assied ?
Dans la forêt, sous la bise qui pleure,
As-tu subi le maléfice, à l'heure
Où le sorcier, hantant les lieux déserts,
Met aux crapauds des bouts de manteaux verts ?
C'est chose absurde et voire diablerie
DE JEHÂNNE DARG 51
Qu'une pucelle, encor toute fleurie, A peine éclose avec l'iris des bois, S'en veuille aller, sous le pesant harnois.
Offrir aux coups que nulle main n'arrête Sa frêle hanche et sa gorge blanchette .
Demande à ceux qui me connaissent bien :
Je n'ai jamais, sur ma foi de chrétien, Questionné, pour tenter la fortune, Le loup-garou hurlant au clair de lune.
Mon saint patron m'est à témoin là-haut Que j'ai semé mon froment comme il faut, Sans invoquer la sorcière apparue ; Quand l'épi fait honneur à ma charrue. C'est uniment grâce à Messire Dieu.
Or, entends-moi, Jehanne, il me sied peu, A moi qui suis ton berger sans houlette.
Qu'aux soirs tombants te retournes seulette Dialoguer, dans l'herbe ou les roseaux, Avec les voix qui pleurent sur les eaux.
Ce qu'elles t'ont conseillé nous offense.
L'ange mignon qui garda ton enfance Comme brebis garde agnelet naissant Aurait bien pu, tant soit-il innocent.
Te protéger et te défendre d'elles.
Rien qu'en touchant ton front du bout des ailes. Ta mère et moi, ma fille, nous aimons La douce France et nos bois et nos monts Comme le chêne, en les forêts voisines, Chérit le sol tout noir de ses racines ; Mais ma Romée en son ancien avril, Si quelque fée au langage subtil Avait osé, comme pour toi naguère.
Lui conseiller de faire œuvre de guerre.
L'aurait chassée en invoquant Jésus, Non sans casser sa quenouille dessus.
Quant à moi, tant fidèle qu'on puisse être . Au bon Dauphin, notre seigneur et maître, J'ai bien assez du tremblement des murs.
Des chariots écrasant les blés mûrs.
Du vol des traits sifflant comme vipère.
Sans que ce Roi te dérobe à ton père.
Regarde bien ces dix doigts de rustaud :
Je t'aime enfant, folle enfant; mais plutôt Que de te voir en guerrière équipée.
Ayant au poing la bannière ou l'épée, Caracoler emmi les vieux soudards.
Dans l'orageux élan des étendards, Et te mêler, sans effroi des tueries.
DE JEHANNE DARG 53
Au vil troupeau des ribaudes flétries, J'aimerais mieux par là, loin des chemins, Te noyer dans la Meuse, de mes mains !
Jehanne, ayant soûlas et quiétude,
N'a point ouï la remontrance rude :
Non point qu'elle ait, oublieuse et rêvant.
Prêté l'oreille aux musiques du vent
Dans les taillis où comme sous des voiles
Reblanchissaient les premières étoiles.
Ni qu'elle ait fait des signes dans la nuit
Aux farfadets qu'un feu follet poursuit.
Encore moins qu'elle ait d'un cœur peu tendre
Tourné la tête et refusé d'entendre ;
Mais, en le temps que le père parlait,
Elle écoutait chanter un angelet.