COMMENT JEHÂNNB APPREND A CHEVAUCHER
Jehapne avait grandi, saintement fîère, Dans le travail, l'honneur et la prière.
Dès le matin, quand les jours étaient beaux, Elle partait, tapotant des sabots, Toute petite encore et tant fluette Que la bergère était bergeronnette.
Lors, dans les champs, aux lisières des bois, En jupon court, seulette, ayant aux doigts Un long roseau qui tremblait dans la brise, Elle menait la chevrette au cytise.
Sitôt qu'elle eut quelques avrils de plus.
Elle garda génisse, boucs velus.
Troupeaux nombreux ayant belles sonnailles,
Sans que le loup, caché dans les broussailles,
Lui prît un seul de ses blancs agnelots.
Une fois l'an, hoï's des talus enclos.
Dans les vallons, sous la forêt feuillue.
Elle veillait, grande bergère élue,
Sur les troupeaux en un seul rassemblés,
Pendant que les fléaux battaient les blés.
Point de dommage à l'innocent arbuste ;
Pas un agnel, fût-il sevré tout juste,
Qui n'eût sa part des communs serpolets.
— Da! faisait-on, elle a ses angelets :
Point n'est besoin que son chien la secoure ! >;
Et toutefois elle n'était pastoure
Que chez son père et si c'était besoin,
Tant elle aimait surtout conduire au loin
Les chevaux qui, piaff'ant aux écuries,
Rêvaient d'eau claire et de vertes prairies.
Dès quatorze ans, l'air un tantet guerrier.
Elle montait, sans aide d'étrier, Quelque cheval de trait ou de charrue Dont le poil fume et qui hennit et rue.
Lors elle allait parfois à Vaucouleurs,
DE JBHANXB DARC 61
Non sans porter beaux fruits et belles fleurs,
Encorbeillés d'une façon gentille,
Aux Le Royer quasi de la famille,
Lesquels, pendant une journée ou deux,
S'éjouissaient de l'avoir auprès d'eux.
De là, rieuse et vite endimanchée,
Elle partait en folle chevauchée
Pour un castel tout proche où, dès le seuil,
On lui faisait courtois et bon accueil ;
Car, tant ses jours fussent-ils jours de fête,
La châtelaine aimait bien Jehannette,
Ayant avec elle souvent cueilli La violette ou le muguet joli.
Voltigé dans les rondes spus les treilles, Rougi ses doigts aux pendantes groseilles Et trempé dans le lait le pain doré.
Quand Domrémy, selon Tus consacré.
Courait s'ébattre à l'entour des fontaines.
En le castel venaient maints capitaines Qui, déplorant tel combat mal conduit, Dressaient des plans de guerre, dans le bruit Des éperons d'acier heurtant les dalles ; Et tandis que ces ombres féodales, Causant k voix basse, ployant le front
Sous la lourdeur du casque et de l'affront, Disaient Paris, la lutte meurtrière, Orléans pris en un filet de pierre, Les Lys sans gloire et Charles sans sujet, La pastourelle était pâle et songeait.
Si, dans ce temps, la châtelaine bonne Lui reparlait de leurs jeux d'enfançonne, De la fontaine et de ses blancs moutons, Jehanne lui disait : — Mie, écoutons ! »
Puis, se penchant sur les plans de bataille, Elle y cherchait le fossé, la muraille, Le lieu propice au coup de main hardi ; Et, telle que si le glaive brandi Eût besogné déjà dans la mêlée, Il lui semblait s'être comme envolée A la hauteur des parapets penchants.
Quand elle s'en retournait par les champs, Elle faisait joli salut de reine, Avec sa dextre où s'enroulait la rêne, Au vieux château de Vaucouleurs, pareil A quelque nid d'aigle dans le soleil.
C'était là que son père, doyen probe.
Ayant le pas avec les gens de robe
DE JEHANNE DARG 63
Sur les bourgeois, tout après l'échevin, Avait naguère et sans parler en vain Porté commune et juste doléance A Baudricourt, capitaine de France.
— Ah ! disait-elle en regardant la tour, Quand donc là-haut m*en irai-je à mon tour ?
Puis, une larme étoilant sa prunelle, Elle songeait au Roi jeunet comme elle, Non sans le voir sage, sévère et doux, Priant aussi l'archange à deux genoux.
Le front pensif et le poing sur le glaive ; Car on était juste en ces temps de rêve Où saint Michel, penché vers les mourants, Se révélait gentil patron des Franks ; Et c'est pourquoi, toute fillette encore, Jehanne avait aperçu dans l'aurore.
Entre les deux saintes de Domrémy, Ce radieux et tout puissant ami.
Souvent, à l'heure où l'ombre appelle l'ombre. Elle croisait des chariots sans nombre, Parce qu'alors, dans le creux des vallons,
Non loin des champs onduleux d'épis blonds, Le long des prés où la chevrette broute, Devant les seuils paisibles, sur la route.
Tous les pays défilaient nuit et jour ; Et c'étaient gens de guerre ou de labour, Moines baillant ou recevant l'aumône, Rustauds hissés sur les grands fûts de Beaune, Menant à coups de fouet leurs dix chevaux, Beaux écoliers, truands, marchands rivaux Se disputant les riches draps de Flandre, Peintres errants, joyeux faiseurs d'esclandre, Varlets, chasseurs, pâtres, sonneurs de cor.
Fins maquignons au gousset gonflé d'or, Se démenant comme oisels en volière : i
Tant bellement que notre cavalière, Tôt arrêtée au milieu du chemin.
Caressait de la rêne et de la main Son destrier qui reprenait haleine.
— Vous qui venez par les monts et la plaine, Quelle nouvelle apportez-vous du Roi ?
On lui disait les deuils, le vaste effroi.
Le glas qui tinte et le rempart qui tonne.
DE JEHAiVNE DARC 65
Que si pourtant la nouvelle était bonne :
— Or ça ! compaings, suivez-moi, s'il vous plait !
Da! notre vin, tant soit-il aigrelet,
Vaut bien qu'on vous en offre une lampée.
C'est de là-haut, par la roche escarpée.
Dans le soleil, le long du Bois-Chenu,
Que ce bon lait françois nous est venu :
Adonc, sans plus redouter male*chance,
Vous le boirez au doux pays de France
Qu'on verra tôt vaillamment batailler.
Lors, tout accorte en son fin tablier.
Le front nimbé de joie et de lumière.
Elle apportait sur la table de pierre
Les pots de grès aux flancs ronds et fleuris .
Même, une fois, Jehannette avait pris Ses francs ébats comme autre bergerette.
C'est qu'on menait, ce jour-là, train de fête, La châtelaine, en pitié de leurs maux.
Ayant fait rendre aux pasteurs des hameaux Force brebis qu'on leur avait volées.
Or, dans le vent des jupes envolées,
Autour des bois, à travers les sentiers, Devers les champs où For des églantiers lait au bleu pâle des sources, î fillette avait, au jeu des courses, yagner l'écharpe ou les rubans.
is vieillards attendaient à leurs bancs ui, blanche encore de poussière.
Tait le grand chêne la première, avaient, pour se bailler leçon, de tant mirifique façon aurait dit, dans les forêts muettes, lau de cerfs mués en pucellettes, iropos n'eût été gros péché ; ïhannette avait déjà touché te chêne où l'écharpe conquise lait au bout d'un rameau, dans la brise pennon qui flotte au ras des tours.
s aviez conté, gentils pastours, ange avait aux talons de -la belle, i cousu les plumes de son aile, lie avait, par les champs diaprés, )mme un papillon sur les prés.
ou LA LANGUE DE JEHANNE SE DELIE
Comme elle allait avec sa blanche agnelle, La tant songeuse et belle pastourelle A rencontré Gérardin, son voisin ; Et souriante, ayant joyeux dessein De libérer sa bouche longtemps close :
— Je pourrais bien vous dire quelque chose, Si vous n'étiez tant vilain Bourguignon.
— Quelque amourette > 6 pastoure ?
— Ah! que non!
Vous connaissez mal Jehanne, compère :
Autant le nid redoute la vipère,
ains les sottises d'amour.
bl, prince ou varlet de cour,
iser, ce ne sera ma faute.
i, j'ai besogne plus haute
a;er, sous les bois reverdis,
ropos des pastoureaux hardis.
5, le Roi seul est mon maître ;
►oint une fillette à mettre
m cage ainsi qu'un pauvre oisel ;
is qu'un angelet du ciel,
is à quelqu'un ma fiance.
it railleuse, étant de France nce a le don de gaieté.
ois, en un beau soir d'été, si lui dire quelque chose, lit dans la campagne rose Lebuin, son ami.
di tout côte à côte, emmi ns et les vertes bruyères; lit pour les mêmes prières doigts aux mêmes chapelets.
DE JEHÂNNE DARC 69
Quand ils étaient encore enfantelets ;
Les blancs aïeux dont le front penche et tremble
Les ont vus tout quasiment naître ensemble ;
Ils sont comme un seul ramier dans deux nids,
Tant les berceaux, innocemment unis,
Ont emmêlé leurs commençantes vies
Sous Toeil pensif des grand*mères ravies.
Et cependant que le soleil changeant Rebordait d'or ou constellait d'argent Le haut talus, le hêtre et la fpugère :
— O Lebuin, je sais une bergère
Près de Goussey, non loin de Vaucouleurs,
Qui pourra bien, au temps nouveau des fleurs,
Avant un an, si Jésus la protège,
Faire sacrer en solennel cortège
Le bon Dauphin Gharles-Sept, notre Roi.
— Tu la connais cette bergère, toi ?
— Comme tous ceux des champs et du village.
— Vieille ou jeunette encore ?
— Elle a mon âge.
— Petite ?
— Grande.
— Avec des cheveux blonds ?
— Noirs.
— Longs ou courts ?
— Tombant jusqu'aux talons .
— Brunette ?
— Oui-da!
— La voix ?
— Très douce.
DE JEHANNE DÂKC 71
— Belle ?
— Si je Tétais, je le serais comme elle .
— Et sage ?
— Assez pour avoir dans le ciel Vu maintes fois messire saint Michel, Tout aussi près qu'oiselet sur la branche.
Lors s'éloignant, à la fois rose et blanche Gomme la fleur neigeuse du pêcher :
— Ah ! cette fois nous allons chevaucher!
ou JEHANNE QUITTE DOMREMY
5 le temps où le vol prompt des merles )ut des rameaux trembler des perles, lus reverdis de gazons.
ueillantdes mûres aux buissons, iscret messager de Jehanne, ê de castel en cabane, lis sentiers bordés de houx, axart, l'oncle vaillant et doux.
iit : la bergère qui prie,
I croix soudainement fleurie,
paru dans le bleu firmament.
Laxart, ayant pensé tout justement
Que sa chaumine aurait grand secours d'elle,
S'en est venu quérir la pastourelle.
— Oui-da ! fait-il, ce n'est pas sans dessein Qu'elle' m'appelle oncle et non pas cousin ; Car je ne suis, selon l'us du village, Qu'un oncle ayant surtout bon cousinage .
Ma tendre femme, orgueil de la maison, Aura bientôt nouvelet nourrisson Qui nous sera bel ange emmî les' anges ; Mais il lui faut coudre layette, langes, Mignons bonnets, oreiller souple et doux.
Or ce n'est point mauvais refus de vous Que notre nièce,, ayant jà merci d'elles, Soigne chez nous la mère et nos agnelles :
Sans quoi, j'aurais soucis nombreux et lourds, Vu qu'en ces jours comme en lés autres jours L'heure est rapide et la besogne presse.
Adonc Jehanne a fait longue caresse A tous les siens autour d'elle assemblés, Non sans avoir les yeux de pleurs voilés Et force gros sanglots dans la poitrine.
Puis, tandis que son joli front s'incline :
— Je voudrais voir ma belle Haumette, avant De m'en aller comme feuillée au vent, Parce qu'ensemble et comme une seule âme Nous avons bien souvent à Notre Dame
Dit patenôtre et gentillet refrain ; Mais j'aurais peur de lui faire chagrin.
Jehanne part, lente comme* une aïeule.
Juste Mengette errait pensive et seule.
Dans le lointain des champs et du ciel bleu.
— Que Dieu te garde ! Adieu, Mengette, adieu !
Et c'est un peu plus bas, devers les roches.
Le tour du grand Perrin, sonneur de cloches :
— Bonsoir, sonneur de mon gentil clocher !
Je ne serai plus là pour me fâcher, Quand, oublieux de mes saintes jolies,
Tu n'auras pas sonné messe et complies.
DE JEHANNE DARG 75
Que si pourtant tu sonnes comme il faut, Éparpillant très doucement là-haut, Tout par-dessus les bois et les villages, Le carillon, musique des nuages Où Ton entend les séraphins chanter, Je ne pourrai plus même t'apporter, En récompense et pour bonnes fortunes, De mes gâteaux lorrains pétris en lunes.
Sur les coteaux penchants, au ras du ciel, Le jour s'éteint comme un cierge à l'autel ; Mais, tout emmi les bois que le soir dore, L'âme devine et l'œil peut voir encore Le tant chéri hameau de Domrémy, Quasiment doux comme un nid endormi Au creux touffu de la branche inclinée.
Jéhanne s'est lentement retournée :
— Cette fois, c'est bien vrai, chênes feuillus. Hêtres, maison, je ne vous verrai plus!
Mes tendres sœurs, ô chastes bergerettes.
Riez, chantez, cueillez les pâquerettes.
Mariez-vous, épousez vos amours !
ges vous fileront d'heureux jours, le j'aurai du seuil de vos chaumines
l'Anglais, le meurtre et les rapines, ux danseurs, devenus vos maris, onneront des enfançons chéris ; Tançons, légers comme des chèvreè, lonteront de la ceinture aux lèvres, tte à qui Sire Dieu doit sa part,
unie au bon Jehan Joyart
promet courtois et fort sage homme,
sera, dès cette terre, comme i de ciel par avance accordé.
, sitôt mon beau cheval bridé, irai pour la terrible guerre, :us jamais aller, comme naguère, ivec mes oiseaux familiers, evers la Fontaine-aux-groseillers.
loi faut-il que je vous abandonne, nt juste et vous, mère tant bonne, jeunette avec vos quarante ans ?
de moi les anges sont contents, t Michel me garde délivrance, j'aurai bien sauvé la douce France, 'Anglais et mis le pied dessus,
DE JEHÂNNE DARC 77
Plaise là-haut à Messire Jésus Que je revoie encore, en un dimanche De'clair soleil, devant la maison blanche.
Le banc de pierre où les vieux vont s'asseoir !
Et les clochers ont pleuré dans le soir.