‹ La chanson de l'enfantChapitre 16 sur 58 · LENFANT VENITIEN · texte numérisé non relu

LENFANT VENITIEN

Comme je revenais un jour de Murano, J'ai vu venir, faisant de gais frissons sur l'eau Une gondole noire ainsi qu'elles sont toutes. La rame en s'élevant s'illuminait de gouttes; La proue en fer poli faisait plaisir à l'oeil, Et rien d'inusité n'y trahissait un deuil: Pourtant elle emmenait sous la pure lumière Le cercueil d'un enfant au prochain cimetière. Le cercueil tout petit, d'un drap d'or recouvert' Aux quatre angles orné d'un bouquet blanc cl vert,

La Chanson de V enfant.

S*éloignait doucement vers l'île solitaire

Qui Fallait recevoir dans sa couche de terre ;

Et je songeais : l'enfant vénitien, aux yeux.

Noirs et brillants, pareils à la nuit dans les cieux,

L'enfant aux cheveux bruns, à la peau mordorée,

Ne verra plus, le soir, la lagune nacrée;

11 n'apprendra jamais la gloire des anciens,

Des peintres, des sculpteurs, des grands Vénitiens :

Son cœur ne battra pas au nom de l'Italie,

Et la nuit, sur la mer scintillante et pâlie,

Quand Venise s'endort plus belle que le jour,

Il n'ira pas jeter de ces longs cris d'amour.

De bonheur ou d'espoir dont frémit, sous la lune.

Le calme et bleu désert de la vaste lagune.

Et pourtant, ô mon bel enfant vénitien.

Je voudrais un tombeau partout semblable au tien

Pour tous les innocents que la mort nous enlève,

Car du moins leur départ nous semblerait un rêve;

On dirait de chacun ce que je dis de toi :

Un jour, il est parti sur la mer, sans effroi ;

Pour voir à l'Orient l'horizon qui nous tente,

Un jour il est parti dans sa couche flottante ;

Les blancs oiseaux des mers nous semblaient alentour

Les Berceaux. 5 i

Des messagers divins qui fêtaient un retour;

Et l'enfant souriait encore à la chimère

Qui hantait son sommeil à la voix de sa mère.

Car nul chant n'est plusdouxqueledouxbruitdeseau:

Et le roulis paisible est aimé des berceaux.

Venise, to novembre /8j4.

Page 1