A MON PETIT AMI NORE
Tantôi, quand, justement gronde par votre mère, Vous avez répondu d'un petit air colère, Ce'a m'a fait grand'peine à voir; j'aurais voulu Vous voir sous tant de grâce un air moins résolu, Vraiment, et vous sentir plus doux sous le reproche. De la laideur, enfant, la colère rapproche. Et vous étiez vilain, et je vous ai promis Car nous sommes depuis trois jours de vieux amis De vous écrire en vers si vous alliez, bien sage. Au baiser maternel tendre votre visage... Vous l'avez fait; c'était un peu pénible à vous. Encore tout tremblant d'un gros, d'un grand courroux !
88 La Chanson de V enfant.
Vous l'avez fait, c'est bien; et je tiens ma promesse, Puisque « des vers » vous font écouter la sagesse.
Sentez mieux le bonheur d'être enfant, cher garçon. Chacun se fait sa vie, et la bonne façon On l'apprend des aînés, qui savent peu de chose, Mais qui savent du moins plus que vous, je suppose. Croyez-les, croyez-moi. Lorsque l'on est enfant, Obéir à la voix qui permet ou défend, C'est laisser façonner par l'être qui nous aime Notre esprit, notre cœur, notre avenir lui-même. Et nous faire, docile ou rebelle à sa voix, Heureux ou malheureux un jour, à notre choix. Ecoutez-la donc bien, la voix sévère — et bonne. Suivez, même pénible, un conseil qu'elle donne. Remède amer qui peut empêcher bien du mal! Et puis, s'il est toujours mauvais d être brutal, Il l'est surtout d'oser soutenir sa colère D'abord contre une femme, et puis contre sa mère Et la vôtre. — sentez ce bonheur, il est grand, — Est douce autant que belle, et, d'un ton différent, Hier, vous le disiez de votre voix câline, Vos cheveux sous sa main, le front sur sa poitrine, Et vous étiez alors beau comme elle, et c'était
Figure* d'tnfants. 8()
Un groupe dont un peintre eût tenté le portrait.
Puisque vous comprenez tant de grâce et de charme.
Pourquoi les attrister quelquefois d'une larme?
Quand ce front, lisse et pur, s'est, — grâce à vous, — plissé,
Ce que fera le temps, vous l'avez commencé !
En creusant sur ce front la ride, — qui s'efface, —
A votre mère, enfant, vous ôtez de sa grâce;
Vous gâtez à la fois, quand vous êtes méchant,
Ce qu'a fait Dieu de plus divin, de plus touchant.
Chefs-d'œuvre fugitifs entre les éphémères,
Le rire de l'enfant, le sourire des mères.
Mont-rcdon. 1880.