LE GRAND-PÈRE
J'ai connu ce vieillard encor vaillant et beau, Qui de son pas égal marchait vers le tombeau Sans désirer la mort ni regretter la vie. Il est mort ce matin, digne vraiment d'envie... Oh! quand l'heure viendra de leur dernier sommeil, A ceux que nous aimons Dieu donne un sort pareil '. Jugez-en : aujourd'hui c'est en juin que nous sommes, Dans le mois chaud qui met la joie au cceur des hommes. Où le pampre verdoie, où tout n'est qiu chanson, Où le bruit des épis annonce la moisson. Le blanc vieillard, ouvrant dès l'aube sa croisée. A regardé les blés tout pâles de rosée,
ii4 La Chanson de V enfant.
A la fois verts et blonds sous le soleil levant.
Il a vu, tout au loi.), au gré d'un léger vent,
Tandis qu'au ciel brillait une dernière étoile.
Un navire rentrer au port à pleine voile.
Et tout à coup, sentant qu'il s'évanouissait
Dans ce jour magnifique et doux qui commençait,
Au bruit des nids en rieurs et de la moisson verte.
Sentant son âme fuir comme une voile ouverte,
Sans bien savoir pourtant qu'il devait ce matin
Comme un livre qu'on ferme accomplir ton destin.
11 a sur ses genoux pris sa petite-fille,
Son petit-fils, derniers venus dans la famille,
Les deux enfants, l'espoir de son fils, et l'orgueil.
Il les tenait, riant, assis dans son fauteuil,
Heureux de rapprocher leurs têtes adorées,
Passant ses doigts tremblants dans les boucles dorées,
Les baisant tour à. tour, retrouvant dans leurs yeux
L'aube qu'il vit tantôt naissante au fond des deux;
Puis, les ayant pressés sur son cœur en silence,
Il est mort. C'est ainsi, quand le printemps commence,
Quand l'enfance d'avril sourit à l'Orient
Que l'hiver, blanc vieillard, meurt en lui souriant.