‹ La chanson de l'enfantChapitre 42 sur 58 · LA FIN DU MONDE · texte numérisé non relu

LA FIN DU MONDE

Sur les bancs de l'école un bruit avait couru : « Demain la fin du monde ! » Et moi qui l'avais cru, Lorsque tinta la cloche, à l'heure où de l'école La troupe des enfants avec des cris s'envole, Je m'en allai muet, triste, vers la maison, Sans rien voir, ni le jour mourant sur l'horizon, Ni le sentier menu qu'une fourmi traverse, Ni là-bas, au tournant du vieux mur, sous la herse, Le creux où l'eau s'amasse attirant les oiseaux,

Ni les rubans jaunis et bruyants des roseaux

Que dans son vol strident frôle la libellule,

Rien de ce qui s'émeut quand vient le crépuscule...

« Nous allons tous mourir! on l'a dit. C'est demain! >■

Je répétais ces mots tout le long du chemin;

J'en tirais clairement toutes les conséquences.

Je pensais : « Tous mourir ! Et si près des vacances!

En été! quand les blés sont mûrs, bons à couper !

Vienne donc la moisson, le soir après souper

Nous n'irons pas sur l'aire, où les pailles sont molles,

Courir et nous pousser avec des cabrioles,

Et nous asseoir ensuite en écoutant les vieux

Quand la lune est tout près de terre, au bas des deux ! »

Puis songeant à l'école, à l'air grave du maître :

« Encor si cette fin du monde pouvait être

Un jeudi! mais aller à l'école, en prison,

Pour mourir! et peut-être en disant ma leçon! »

Ainsi je raisonnais d'une façon profonde,

Et je rêvai, la nuit, de cette fin du monde !

« Si grand-père voulait, me dis-je à mon réveil,

Il ne m'enverrait pas en classe, un jour pareil !

Si j'osais lui parler du malheur qui s'approche! »

Pourquoi n'osai-je pas, quand d'un ton de reproche

Impressions d'enfants. 149

Il vint me dire : « Jean, que fait-on ce matin? Travaille, si tu veux qu'on te mette au latin! A l'école! » — Il fallut partir, coûte que coûte; Je partis, mais le cœur me défaillit en route. « Je veux mourir ici : je n'irai pas plus loin ! C'est pourquoi je m'assis dans un grand tas de foin. Où je fondis en pleurs !.. « Plus de jeux dans les herbes, Plus de rires le soir sur les meules de gerbes! Adieu le ciel, l'enclos, mon grand-père et mon chien!...» Quand tout à coup l'aïeul apparaissant : « Eli bien, Que fait-on là? » J'entends sa voix douce et qui gronde « Oh ! lui dis-je pleurant, j'attends la fin du monde ! » Et comme il souriait, d'un grand air de raison J'ajoutai : « J'ai voulu mourir à la maison! »

O temps! ô souvenirs! émotion première !

Comme je vous aimais déjà, fleurs et lumière !

Collines, bois sacrés, bon soleil réchauffant,

Oh! je t'aimais déjà, Nature, tout enfant,

Mais j'ignorais alors, tremblant que tu ne meures,

Que c'est nous qui passons, devant toi qui demeures !

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