LES ENFANTS DANS LES BOIS
Un jour, il arriva ce conte en Anglete:re. Au milieu d'un jardin sillonné de ruisseaux, Un riche et grand château s'élevait solitaire.
Le jardin plein de fleurs était peuplé d'oiseaux. Les châtelains avaient deux enfants, une fille, Un garçon, John et Jane, aussi sages que beaux.
Deux beaux enfants! C'était une heureuse famille. Les deux petits jouaient entre eux de cent façons Jusqu'au soleil couchant, de l'heure où l'aube brille.
iQ4 La Chanson de l'enfant.
Comme ils aimaient les fleurs et les nids des'^buissons, Leur joue avait gardé la fraîcheur de la rose, Et leur âme d'oiseau la gaîté des pinsons.
Après souper, le soir, il faut qu'on se repose : Leur mère les mettait dans leur petit lit blanc Et chantait auprès d'eux; la chambre était bien close.
Quelquefois, les malins petits faisaient semblant De n'avoir pas sommeil afin d'entendre un conte; Ils aimaient ceux surtout qu'on écoute en tremblant.
Il est si bon d'avoir de ces peurs qu'on surmonte, Lorsqu'après tout on a bien chaud dans sa maison, Et que la mère est là qui veille, en fin de compte !
Mais on n'est pas toujours à la belle saison : Après l'été, l'hiver; quand on a ri, l'on pleure. Cela ne se sait bien qu'à l'âge de raison.
Tôt ou tard, jeune ou vieux, il faut que l'homme meure
Un jour on habilla John et Jane de noir,
Et chacun parlait bas dans la vieille demeure.
La Légende enfantine. iyb
Adieu les bons baisers du matin et du soir,
Les trots et les galops sur les genoux du père!...
Adieu ce père aimé qu'on ne doit plus revoir!
John a frappé du pied; Jane se désespère.
Mais leur mère ? Ah ! Dieu bon ! les pauvres orphelins !
La mère est irorte aussi! Les voilà seuls sur terre.
Et les rieurs ont pleuré, les oiseaux les ont p'aints ; Mais ils n'ont pas trouvé d'amis parmi les hommes. Or, quelqu'un voudrait bien avoir leurs coffres pleins;
Quelqu'un voudrait avoir leurs vergers et leurs pommes, Leurs greniers et leurs blés, leurs effets précieux, Tout l'héritage enfin qui vaut de grandes sommes;
C'est un oncle inconnu, très avaricieux,
Qui vient un beau matin, sévère, et les emmène
Sans les baiser au front ni leur sécher les yeux.
Us s'en vont tous les deux dans un autre domaine Où les fleurs, les oiseaux ne les connaissent pas, Près d'un vieillard dont l'àme avare est inhumains.
io^ La Chanson de l'enfant.
Le vieux s'est dit bientôt à lui-même, tout bas : « J'aurais, s'ils étaient morts, leur trésor sans partage Au lieu qu'ils font ici leurs quatre bons repas.
■ Je trouve qu'on a faim plus qu'un homme à cet âge Et deux enfants me sont trop coûteux à nourrir; Ils mourront, et moi seul j'aurai tout l'héritage. »
11 paye alors quelqu'un pour les faire mourir; Il en charge un méchant qui les prend, les caresse, Et qui leur dit : « Venez jouer, venez courir ! »
Ainsi parle cet homme avec beaucoup d'adresse; 11 leur promet, des fleurs et des oiseaux des bois. Il les prend par la main, marche vite, et les presse.
Ils étaient tout contents d'abord; mais plusieurs fois, Voyant qu'ils s'arrêtaient un peu pour prendre haleine, L'homme leur dit : « Marchez ! » de sa plus grosse voix.
Ils marchent, et voici qu'au milieu de la plaine Ils entrent, un peu las, dans la grande forêt. Dans la forêt, de fleurs et d'oiseaux toute pleine.
La Légende enfantine. 107
C'est là que l'homme avait promis qu'il les tûrait ; Mais il les vit si beaux qu'il n'eut pas cecourag:, lEt n'osa les frapper du couteau déjà prêt.
Il les laisse s'asseoir un moment sous l'ombrage, Sous le parfum des fleurs et sous les nids chantants... Or, c'est vrai qu'on a faim très souvent à leur âge :
« J'ai faim! » lui disent-ils tous les deux sanglotants. — « Je vais chercher du pain, dit l'homme qui les laisse, Attendez-moi. » Tous deux attendirent longtemps.
Us attendent longtemps que l'homme reparaisse; Du côté de la ville il s'est mis en chemin; Il ne revint jamais; songez quelle détresse!
La nuit s'avance. Alors s'étant pris par la main, Perdus dans la forêt qui fait de longs murmures, Ils vont, craintifs, muets, songeant au lendemain.
Us ont cueilli pourtant, ils ont mangé des mûres, Et leur bouche et leurs doigts si roses sont noircie Du bon jus qu'elles ont lorsqu'elles sont bien mûres.
i g8 La Chanson de Venfant.
Ils ont cueilli des Heurs malgré leurs gros soucis; Mais quand la nuit est noire, ils pleurent en silence Et, leurs fleurs dans la main, tous deux se sont assis.
Tandis que le vent noir souffle avec violence,
Ils songent au doux bruit que faisaient leurs berceaux,
Et toute la forêt bourdonne et se balance.
A voir fléchir au vent, près d'eux, les arbrisseaux, Ils ont peur! Cependant sur les plus hautes branches Dieu connaît tous les nids où tremblent les oiseaux.
Sans lâcher leurs bouquets faits de fleurettes blanches, Ils s'enlacent l'un l'autre avec leurs petits bras, Et pensent dans cette ombre au solei! des dimanches!
11 revint, le soleil! — Eux ne le virent pas. Même ils n'avaient pas vu cette nuit tout entière; L'herbe ne devait plus porter leurs petits pa?.
Leurs corps n'auront jamais de tombe au cimetière ; Seulement, les voyant couchés, sourds à sa voix. Embrassés, une larme encore à la paupière,
La Légende enfantine. 199
Et leurs bouquets flétris pressés entre leurs doigts, Le Rouge-Gorge, avec des brins d'herbe qu'il cueille, Recouvre les deux corps perdus au fond des bois,
Comme il ferait son nid, brin par brin, feuille à feuille.
Quand ils ont vu cela, les anges ont souri;
Rien ne peut arriver qu'un Dieu bon ne le veuille;
Et les nids ont chanté, les Heurs ont rttleuri.