LE ROUGE-GORGE
Pic ! pic ! pic ! — « Qui donc fra ppe à la vitre ? Ecoutez ! Les coups vibraient toujours, fins et précipités ; Pic! pic! pic! — Un grand feu dans la pauvre chaumière Par intervalles jette une vive lumière Sur la table où, devant de bons plats réchauffants, Un bûcheron, sa femme et ses petits enfants, Arrêtant leur dîner, regardent la fenêtre. A travers les carreaux on ne voit rien paraître ; On peut seulement voir qu'il neige, et tout est blanc. Pic! pic! — Le plus petit, qui regarde en tremblant,
La Chaînon de l'enfant.
S'écrie : « Oh! moi, j'ai vu, c'est un oiseau qui frappe!
— Ouvrons, dit le plus grand ; qu'il entre, et je l'attrape ! »
On ouvrit la fenêtre à l'oiseau du bon Dieu.
On ouvrit. Un oiseau vola devant le feu
Qui flambait, grésillant comme un brasier de forge.
« Eh! mais, je te connais! c'est donc toi, Rouge-Gorge? Voilà même longtemps que nous nous connaissons, Dit l'homme ; que de fois tu m'as dit tes chansons, Quand j'étais seul au bois, suant à ma besogne : Oui, femme, il vient alors, et pendant que je cogne, A grands coups, le vieux tronc des sapins que j'abats, Lui, dans l'arbre à côté, sur les branches d'en bas, Il me regarde, il chante, et sa voix m'encourage. Il se rapproche encor si j'interromps l'ouvrage. Quand je reviens le soir, que de fois il me suit D'arbre en arbre et me quitte ici près, à la nuit... Il connaît la maison... Regardez comme il neige!... Il est juste à présent que moi je le protège ; Tiens, mange, chauffe-toi, petit, et bois un coup! N'est-ce pas, Rouge-Gorge, on se connaît beaucoup? »
Mais le petit oiseau ne pouvait pas répondre. Tant il était resté dehors à se morfondre.
La Légende enfantine. zo3
A présent, réjoui de voir an feu bien clair.
Il se chauffait à l'aise en oubliant l'hiver,
Et, comme les oiseaux frileux en ont coutume,
Il s'était mis en boule en hérissant sa plume
Qu'il lustrait proprement de son joli bec fin,
Et tous, pour le mieux voir, oubliaient d'avoir faim.
Quand il eut pris chaleur et fini sa toilette, Tournant et détournant, deci, delà, sa tête. Il examina bien la chaumière et les gens, Et comme ils avaient tous des airs encourageants. Le Rouge-Gorge alla se poser sur la table... lue miette de pain lui parut acceptable De la part des enfants qui n'osaient respirer; Puis, sans gêne, il se mit à boire, à picorer, Allant par petits sauts de Tune à l'autre assiette. Un enfant, d'une main lui présentant sa miette, Voulut de l'autre main le pr.ndre brusquement. Mais l'oiseau, plus malin, partit au bon moment. Chacun vit bien pourtant qu'il n'était pas farouche... Les mieux apprivoisés n'aiment pas qu'on les touche. Bref, tous, jeunes et vieux, paraissaient si contents, Quependantplus d'unmois. tantqu'il fit mauvais temps Mangeant, buvant près d'eux, il demeura leur hôte.
Le soir, il s'endormait sur la huche un peu haute, Tête sous l'aile; à l'aube on entendait sa voix; Enfin il se laissa caresser plusieurs fois.
Hélas! vint le beau temps. La fenêtre étincelle. Pic! pic! pic! — « Qui donc frappe? Ah! du bec et de l'aile C'est toi qui du dedans heurtes la vitre, ingrat! Tu veux partir ! »
Alors, c'est à qui le prendra.
Il faut voir vers l'oiseau ces mains d'enfant tendues! Et ce bruit, ces regrets! ces larmes répandues! La mère laisse faire et le père est sorti ; Et l'aîné croit tenir l'oiseau qui s'est blotti, Lorsque le père, entrant, s'écria : « Qu'on le laisse! Vous êtes forts, méchants petits, de sa faiblesse! Mais que diriez -vous donc si des hommes très grands Vous gardaient malgré vous et malgré vos parents? Le Rouge-Gorge, un soir, est venu de lui-même : Il est libre! Après tout, vous savez s'il nous aime; Et puis, je suis bien sûr que nous nous reverrons Tous les deux... Vous aussi, qui serez bûcherons. »
Il ouvrit la fenêtre et, hors de la chaumière, L'oiseau, poussant un cri, vola dans la lumière.
La Légende enfantine. 2o5
On en parla souvent, on y pensa toujours.
Or, on était au mois des rieurs et des amours,
Lorsqu'un soir (on voyait par la croisée ouverte
Un ciel bleu sans nuage et la forêt bien verte)
Dans la pauvre maison la famille dînait;
Et tout à coup s'élève un chant que l'on connaît!
i C'est lui, je le vois ! — Où ? — Sur la huche, regarde !
— Ils sont deux, dit la femme ; ils sont deux, Dieu me garde !
— N'est-ce pas naturel? répliqua le mari; Nous l'avons, cet hiver, logé, fêté, nourri : Il vient nous réjouir de sa plus belle gamme Et, comme il a son nid, il amène sa femme. »
Le père avait raison de s'expliquer ainsi. L'oiseau chanta longtemps pour leur dire merci. Car en avril sa voix est plus vive et plus nette. Il pétillait, gonflant son cou, dressant la tête, Ouvrant son bec mignon, d'un grand trouble agité, Et sa petite femme était à son côté... Le chant fini, tous deux volèrent sur la table.
Nul des enfants, alors, ne trouvait regrettable D'avoir lâché l'oiseau qui partit vers les bois... Car c'était si joli d'en voir deux à la fois!