‹ La chanson de la croisade contre les Albigeois, commencéeChapitre 117 sur 303 · Il faudrait c le fils du roi · texte numérisé non relu

Il faudrait c le fils du roi

470 C10ISADI CONTEE LES ALBIGEOIS. [4245]

[31 40] Le fils du roi de France fut très-bien accueilli, désiré et fêté par son père et par les autres. Il est venu en France sur son cheval arabe, et conte à son père comme Simon de Montfort a su se pousser et s'enrichir. [31 45] Le roi ne répond mot et ne dit rien1. Moi, je crois que pour cette terre périront Simon et son frère Gui, si habiles qu'ils soient. — Maintenant, revenons au preux comte qui s'en est allé banni1. Par terre et par mer grandes ont été ses peines, [31 50] mais néanmoins Dieu et le Saint-Esprit ont fait pour lui tant de miracles qu'il est arrivé à bon port : lui et son jeune fils, sans cortège, sont entrés en Rome, se félicitant mutuellement et se souhaitant l'un à l'autre l'aide de Dieu. [3155] Là est le comte de Foix, qui

1 . Ce trait est an moins dans la vraisemblance. Philippe-Auguste ne pouvait voir avec satisfaction adjuger au sire de Montfort les terres du comte de Toulouse. Nous avons en effet de lui une lettre au pape, écrite en réponse à la notification de l'assassinat de Pierre de Gastelnau , où il fait d'avance valoir ses droits sur le comté de Toulouse, ou le cas où Raimon VI serait dépossédé de ses terres pour crime d'hérésie (Delisle, Cotai, des actes de Ph.-Aug. n°1085, et appendice, p. 512-3). P. de Y.-G. le blâme de s'être tenu à l'écart, bien qu'il eût été souvent requis d'y prendre part (Bouq. 102 a b). L'une des expressions dont se sert l'historien c ipse vero t non apposuerat consilium î se retrouve dans la lettre précitée du roi.

2. Voy. page 167, note 2. — Le poète passe sous silence diverses circonstances importantes , telles que la chevauchée de Simon dans le comté de Foix (P. de V.-G. fin du ch. lxxiv) et sa course à travers le Languedoc, et jusqu'à Romans (P. de V.-C. ch. lxxv).

n'est pas embarrassé de parler, Àrnaut de ViUemur \ au cœur vaillant ; Pierre Raimon de Rabastens * s'y trouve, le hardi, avec beaucoup d'autres, puissants et prompts, qui soutiendront leur droit si on le leur désire, [3160] quand la cour sera complète3.

Quant fut complète la cour du seigneur pape, vrai religieux, grand fut le retentissement. Là fut tenu le concile et l'assemblée des prélats de l'Église qui là furent convoqués, [3165] cardinaux et évêques, abbés et prieurs, comtes et vicomtes de maints pays. Là fut le comte de Toulouse et son fils bel et bon, qui est venu d'Angleterre avec un petit nombre de compagnons, à travers la France par maints lieux dangereux, [31 70] sous la conduite habile et discrète d' Arnaut Topina4. Il est venu à Rome, où est le saint-siége,

1. Nous avons de ce personnage, qui reparait à diverses reprises dans la chanson, un acte d'hommage à Raimon VI (1201) pour le château de Saverdun dont il était seigneur en partie (Teulet, Layettes du Trésor, n° 612). Il était hérétique, car on lit dans une déposition faite en 1236 (Doat, XXI, 53) : « Item, apud Savardu, f in sotulario (Doat : sotulo) sale que tune erat Arnaldi, domini de € Vilamur, vidit Arnaldum de Golomber et Willelmum clericum et c socios ejus hereticos ; et sunt .xvju. anni ... i Gela se passait donc vers 1218.

2. Il reparaîtra plu» loin, entre les partisans les plus en vue du jeune comte. Serait-ce le môme que l'évêque déposé de Toulouse? Raimon de Rabastens sur lequel voy. p. 13, n. 1 ? "

3. Le concile dont il s'agit (4e de Latran) fut convoqué pour le 1er novembre 1215 (lnnoc. epist. 1. XVI, ep. xxx; Migne III, 824 d; P. de V.*G. Bouq. 102c). U dura du 11 au 30 de ce mois.

4. G. de Puyl. ch. xzv : • cui [concilio] interraerunt cornes et

et le pape ordonna qu'il fût réconcilié [avec l'Église] : car onques ne naquit plus aimable jeune homme : il est adroit, sage, de noble contenance [3175] et du meilleur lignage qui soit ni qui fût, [car il est allié aux maisons] de France S d'Angleterre' et du comte Alphonse 3. Là aussi fut le comte de Foix, avenant et preux. Ils se jettent aux pieds du pape pour recouvrer les terres qui appartinrent à leurs pères. [3180] Le pape regarde l'enfant et sa contenance, il connaît la noblesse de son lignage et sait les torts de l'Église et des clercs malveillants : de tristesse et de pitié il en a le cœur si affecté qu'il en soupire et pleure de ses yeux. [31 85] Là rien ne valurent feu comte ni droit, ni foi, ni raison. — Cependant le pape, sage et habile, en présence de toute la cour et des barons, montre par des textes et par loyales paroles que le comte de Toulouse ne tombe sous le coup d'aucune accusation [3190] qui doive lui faire perdre sa terre, ni le faire passer pour mécréant ; qu'au contraire il le tient pour catholique en faits et en paroles. Mais qu'en raison de l'accord existant entre eux deux4 et par crainte du clergé qu'il redoute, il lui enleva sa terre, la prit en son pouvoir [3195], et voulut que Simon la tint en

f filins ejus Tolosanus , qui de Anglia venit cum quodam merca* c tore sub specie servientis. »

1 . Par sa grand'mère Constance, fille de Louis le Gros, épouse de Raimond V. 2 . %t fe *** «fat** d ' Aunkhwt 3^ Alphonse Jourdain (f 1148), son bisaïeul.

4. Qui sont ces deux? le pape et le comte de Toulouse, selon la construction grammaticale (et c'est ainsi qu'entend Fauriel), mais le sens s'accommoderait mieux de Simon, nommé deux lignes plus bas.

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commande ; car le don ne lui en fut pas fait à autre titre. Les comtes en furent aigris, car celui qui perd sa terre a l'angoisse au cœur1. — Mais devant le pape, car il en est temps et saison, [3200] se lève le comte de Foix ; les raisons lui viennent en abondance, et il sait bien les dire.

Et il sait bien les dire avec sens et connaissance. Quand le comté parle, debout sur le pavement, toute la cour l'écoute, le regarde, lui prête attention. [3205] Il a le teint frais, il est bien de sa personne ; il s'approcha du pape et lui dit : c Sire pape droiturier, de qui le monde entier relève, qui tiens le siège de saint Pierre et gouvernes à sa place, auprès de qui tous pécheurs doivent trouver protection, [3240] qui dois maintenir la droiture, la paix, la justice, car tu as été placé pour notre salut, seigneur, écoute mes paroles et rends-moi tout ce qui m'est dû ; car je puis me justifier et faire vrai serment que onques je n'aimai les hérétiques ni nul mécréant, [321 5] que je repousse leur société, que je ne leur donne aucun appui. Et puisque la sainte Église me trouve obéissant, je suis venu en ta cour pour obtenir un loyal jugement, moi et le puissant comte mon seigneur, et son fils également, qui est bon et sage et de tendre jeunesse, [3220] et ne s'est rendu coupable d'aucune tromperie, d'aucune mauvaise action. Et

1. Ces favorables dispositions du pape à l'égard du comte de Toulouse n'ont pas été ignorées de P. de V.-G. qui parait près de s'en irriter; voy le passage du en. lxxvi cité p. 150, n. 3.

puisque le droit ni raison ne trouvent faute en lui, dès qu'il n'a tort ni ooulpe envers personne vivante, j'aHmiré pourquoi et comment aucun prudhomme peut consentir à sa spoliation. [3235] Le puissant comte mon seigneur, de qui relèvent grandes terres, s'est mis à ta discrétion, lui-même et sa terre, te rendant Provence, Toulouse, Montauban; [dont les habitants] ont ensuite été livrés aux tourments et à la mort, au pire ennemi, au plus acharné : [3230] à Simon de Montfort, qui les enchaîne, les pend, les extermine, les outrage sans merci. C'est ainsi qu'après s'être mis sous ta protection ils sont venus à la mort ou tombés en péril. Et moi-même, puissant seigneur, par ton ordre [3235] j'ai rendu le château de Foix et ses puissants remparts. Le château est si fort qu'il se défend par lui-même ; j'y avais pain et vin, abondance de viande et de froment, eau claire et douce sous la roche, et mes braves compagnons, et force luisantes armures ; [3240] je ne craignais pas de le perdre (mon château) par aucun assaut. Le cardinal le sait et peut se porter garant de mes paroles. Si tel que je l'ai livré on ne me le rend pas, c'en est fait de la foi aux traités ! » Le cardinal se lève et répond brièvement; [3245] Rapprochant du pape, il lui dit doucement : « Sire, ce que dit le comte t est la pure vérité : j'ai réellement reçu le château et « l'ai livré ; en ma présence s'y établit l'abbé.de Saint- « Tibéri1.

1 . Ce fait est attesté par une lettre d'Innocent III, qui est perdue, mais dont on a le sommaire dans le fragment d'index connu sous le nom de Rubriceîla; Migne, Innoc. opéra, IQ, 992 : c Gomiti Montis fortis [mandat] quod castrum Fuxense po-

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c [3250] L'abbé de Saint-Tibéri est preux et bon, et c le château est très-fort et bien pourvu, et le comte a c loyalement accompli les volontés de Dieu et les vôtres. » Alors se leva l'évêque de Toulouse, prêt à répondre : [3255] € Seigneurs, » dit-il, € vous entendez tous le c comte dire qu'il s'est délivré et éloigné de l'hérésie : je c dis que sa terre en nourrit la plus forte racine. Il les a € aimés, désirés, accueillis, et tout son comté en était c plein et farci. [3260] Le Puy de Montségur* n'a pas

c cat in manibus abbatis Sancti Tiberii, nomine ecclesiœ et ad c utilitatem comitis Fuxi tenendum, donec aliud (aliter?) fuerit or- « dinatum. » Cette remise du château de Foix n'avait pas encore eu lieu à l'automne de l'année 1212, car on a vu, y. 2649, ce château résister aux croisés. Elle aurait été effectuée en 1214, selon Guill. de Puylaurens (ch. xxv). Toutefois, en janvier 1213, le roi d'Aragon demandait au concile de Lavaur (ci-dessus p. 150, n. 3) que le comte de Foix « restituatur ad sua, satisfaciendo nichilominus • Ecclesiœ in his et pro his quibus clementiae matris Ecclesiœ c eum apparuerit deliquisse » (P. de V.-C. ch. lxxvi, Bouq. 72 e). C'est probablement afin de présenter lui-môme ses réclamations qu'en 1215, peu avant l'ouverture du concile, le comte de Foix vint trouver le légat, alors à Pamiers avec le sire de Montfort. Sa démarche n'eut pas de succès : « Cornes autem noster (« Simon) c noluit illum videre. Ibi commendavit legatus comiti nostro cast trum Fuxi, quod diu in manu sua tenuerat; cornes autem nos- « ter statim misit milites et castrum Fuxi munivit (P. de V.-C. f ch. lxx, xn, Bouq. 103 s). » Ce n'est qu'au commencement de l'année 1217 que le comte de Foix rentra en possession de son château, voy. Vaissète, III, 295-6. — L'abbé de Saint-Tibéri ici mentionné est Bérenger III, sur lequel on peut voir la nouvelle édition de D. Vaissète, IV, 558 6.

1. Montségur près Mirepoix (Àriége). En 1241 Raimon VII s'engagea à ruiner ce château (Teulet, Layettes, na 2898), pour lequel Gui de Lévis prête hommage à S1 Louis en 1245 (Teulet, n* 3370).

c été bâti pour un autre motif que pour les défendre, c et il les y a admis. Sa sœur1 est devenue hérétique € à la mort de son mari, et séjourna depuis lors plus c de trois ans à Pamiers. Avec sa mauvaise doctrine c elle a fait nombre de conversions. [3265] Et tes c pèlerins, serviteurs de Dieu, qui chassaient les héré- € tiques, les routiers, les faidit%, il en a tant tués, c mutilés, mis en pièces, que le champ de Montgei9 € en est resté tout hérissé, que France en pleure € encore et que tu en es honni. [3270] Là dehors, à la € porte, quelle douleur, quel cri, des aveugles, des c bannis, des mutilés (?) qui ne peuvent plus marcher c sans qu'on les guide ! Celui qui les a tués, mutilés, c estropiés, ne doit plus tenir tare : voilà ce qu'il t mérite. » [3875] Arnaut de Villemur s'est levé; il fut regardé de tous, et attentivement écouté : aussi parlait-il bien et sans peur : c Seigneurs, si j'avais su € que ce méfait dût être mis en avant, et qu'en la c cour de Rome on dût en faire tant de bruit, [3280] c il y en aurait davantage, je vous assure, sans yeux c et sans narines ! — Par Dieu ! » se dit-on l'un à l'autre, c celui-là est fol et hardi! — Sire, » dit le comte [de Foix] , c je proteste en faveur de mon c grand droit, de ma loyale droiture, de mes sincères

4. Raimon Rogier eut deux sœurs, l'une et l'autre hérétiques, selon P. de Y. -G. (ch. vi). L'une, Esclarmonde, fut témoin, en 1198, à une donation faite par son frère à Boulbonne (GaU. Christ. XIII, 234 b; cf. Vaissète, m, 109). Elle avait épousé Jordan II, seigneur de Flsle, qui mourut après 1200 (Vaissète, m, 74, 112, 601). Elle était mère de Bernart Jordan, sur lequel voy. ci-dessus p. 147, note 1. C'est probablement d'elle qu'il s'agit ici. Sa sœur, dont on ignore le nom, avait épousé Rogier de Comminges, vicomte de Gouserans (Vaissète, III, 74).

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