S'adressant aux otages
2. Loc. popul. pour dire qu'aucun objet, même de la plus mince valeur, ne leur avait été pris.
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c la ville avec l'assentiment du comte1. » C'est là que vous auriez vu pleurer les dames et les enfants qui disent à leurs pères : c Sire, quand reviendrez-vous? » Et ils* s'en remontèrent les uns deux par deux, les autres seuls. Le comte prit d'otages autant que le château en pouvait tenir ; [5365] puis il fait appeler ses barons sans délai et sans bruit, c Sire comte, » dit l'évèque, t nous vous écoutons. — Barons, » dit le comte, c j'ai besoin de vos conseils : je veux détruire la ville; je ne sais si tel sera votre avis. Mais, l'avoir qu'on y trouvera vous vous le partagerez, [5370] et réparerez ainsi vos pertes. — Frère , » dit Gui , par la foi que je vous dois, vous ne ferez pas cela : détruire Toulouse, c'est vous détruire vous-même, et si vous tenez la ville, vous tiendrez en même temps le reste du pays. Si vous la perdez, vous perdrez l'appui du monde et l'honneur; [5375] car raison et droit, coutume et honneur veulent que si elle s'humilie8 envers vous, vous soyez humble envers elle; puisqu'elle ne se montre point hautaine, que vous ne soyez pas hautain. Et je sais bien vous dire comment vous la gagnerez : vous assemblerez leur cour et la vôtre, [5380] vous transigerez au sujet des méfaits, des réclamations, des dommages ; vous
1 . Ce qui revient à dire : c Vous serez exilés. » On pourrait entendre aussi : t Vous perdrez l'amour du comte, » mais ce second sens me paraît moins probable.
2. Les enfants ou les pères? probablement les premiers. Fauriel, qui a fait à cet endroit une faute de lecture (E ceî pour Et el), entend qu'il s'agit des pères.
3. Bnmîliar est en prov. un peu moins fort que le fi\ actuel c s'humilier, i c'est plutôt montrer de la modération, de la douceur.
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vous pardonnerez vos torts réciproques. Vous livrerez à leur merci nous, vous, la ville ; vous leur rendrez leurs fiefs et leurs terres, vous confirmerez leurs bonnes coutumes et leurs droits; [5385] s'ils vous demandent davantage, vous leur donnerez davantage. Vous vous abstiendrez de leur imposer aucune taille, de les contraindre en quoi que ce soit. Gela fait, vous leur exposerez les dommages que vous avez subis, et l'argent qu'ils vous donneront, vous le prendrez de bonne grâce; car mieux vaut petit avoir qu'on ne vous fait pas payer, [5390] que. grand amas qui devient ensuite une cause de soupirs. Et si vous m'en voulez croire, c'est ainsi que vous conquerrez Toulouse. — Sire comte, » dit Alain, « vous croirez le comte Gui ; et si vous le voulez croire, sachez que vous ne ferez pas fausse route. Ils se comportent noblement, vous devrez donc les honorer. [5395] S'ils trouvent [en vous] des sentiments de merci, vous les trouverez plus forts encore [chez eux], et les déshériter ne vous servirait de rien. — Par Dieu! sire comte, > dit Foqlcaut1, nous verrons cette fois si vous êtes preux et sage, ou si vous ferez folie, car si vous détruisez Toulouse, vous ne saurez vous élever si haut [5400] que Dieu, l'honneur et le monde ne vous puissent abaisser. — Barons, » dit Lucas8, « avec vos mau-
1. F. de Berzi? voy. p. 218, note 7; ou F. de Merli? voy. p. 134, n. 2.
2. Lucas est témoin à un acte de Simon de Montfort, Nimes, 25 août 1216 (Molinier, Cotai. n° 131). P.-é. faut-il l'identifier avec un certain Lucas fila de Jean, que Simon de Montfort chargea, peu après le siège de Beaucaire, d'une négociation avec le
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vaises finesses, si le comte vous en croyait, vous lui feriez perdre sa terre. — Lucas, » dit le comte , vous me conseillerez, vous et monseigneur l'évéque; vous jugerez selon le droit, [5405] vous qui ne voulez que mon bien et êtes incapables de mentir. » Ils se tirèrent à l'écart et parlèrent entre eux seuls. Sire comte, » dit Lucas, « écoutez-moi : si vous abaissez Toulouse, vous vous honorerez, et si vous F honorez, vous nous abaisserez, et vous en même temps. [541 0] Le proverbe le dit et la loi le confirme : c À qui tu fis mal ne te fie ; » donc, gardez-vous d'eux. Vous avez tué les pères, les fils, les parents : jamais vous n'ôterez de leurs cœurs le ressentiment. Et puisqu'ils ne vous aiment point, ce n'est pas droit que vous les aimiez. [541 5] Ils ont pour l'autre comte tant d'affection secrète que vous ne serez pas longtemps en possession de la ville, si vous ne prenez le parti de l'abaisser toujours. — Sire comte, » dit l'évéque, c voici comme vous commencerez ; je vais vous montrer la façon d'en venir à bout : [5420] je les ai reçus à merci afin que vous les preniez à F improviste, et, si on vous conseillait un parti meilleur, afin que vous puissiez les mettre hors de ma garantie, hors de l'Église, hors de merci. Vous démolirez toutes les clôtures et les palissades1 ; vous leur prendrez armures et armes, [5425] puniscomte de Foix, et qui le 9 sept. 1216 reçut de ce dernier un saufconduit, dont P. de Marca {Bût. de Béarn, p. 746) nous a conservé la traduction (Molinier, Cotai, n* 132).
1 . c Et leurs échafauds, i Fanriel ; plancatx, voy. Du Gange, plancatum, signifie ordinairement c plancher, » sens qui convient peu ici.
sant de mort tout homme qui les cacherait. Vous disperserez les otages par vos terres. Tout l'avoir que nous ou vous leur saurons, d'une façon ou d'une autre, vous vous en emparerez ; à l'aide de cet argent vous confondrez vos ennemis [5430] et enrichirez vous et votre lignage. Vous prendrez 1* Provence, la Catalogne, la Gascogne, et recouvrerez Beaucaire.
€ Vous recouvrerez Beaucaire, sachez-le vraiment ! » Le comte de Montfort dit : c Je prendrai vengeance [5435] des Provençaux et de l'affront que j'ai reçu. » Puis, plein d'orgueil, il dit aux barons : c Je tiens ce conseil pour bon et valable ; j'anéantirai la ville. — Sire comte, » dit Tibaut, c vous avez du jugement, [5440] et vous pouvez bien connaître qui vous dit vrai ou vous ment : si vous abaissez Toulouse et ce qui en dépend, vous tiendrez en paix le reste du pays. — Tibaut, » dit le comte Gui, t vous parlez follement, lorsque vous conseillez au comte de commettre une faute ; [5445] car il aura beau livrer Toulouse aux flammes, n'y restât-il que le tiers de la population, il ne les tiendra pas longtemps sans trouble. — Sire comte, > dit Ferri1, c je vous dirai ce que j'en pense : si vous laissez Toulouse en tel état [5450] que ses habitants demeurent, sans perte, puissants et riches, il leur souviendra de leurs
1. c Ferricus » ou t Ferrinus • de Isseio est témoin, de 1214 à 1218, à diverses chartes concernant Simon ou Amauri de Montfort (Molinier, Cotai, n" 49, 79, 101, 110, 167, 168, 183).
fils, de leurs pères, de leurs parents, que vous leur avez tués et dont ils ont le cœur dolent. Quand ils auront l'autre comte dans le vieux bâtiment1, leur amour pour lui leur . rendra l'énergie [5455] à ce point qu'ils vous ruineront, vous et le reste du pays. Rappelez-vous la réponse du cruel serpent; celui qui dit au vilain qui lui proposait un accord : Tant que je verrai la brèche [faite par la hache] et que tu verras le berceau [de ton enfant] , nous nous garderons rancune ; et c'est pourquoi je me sauve*.
i. En lo velhfondament. S'agit-il ici de l'habitation des comtes de Toulouse en cette ville? on n'est-il pas préférable de faire dépendre ces mots de pendra» afortiment, du vers suivant? En ce cas on entendrait par velh fondament l'ancienneté de la race des comtes de Toulouse. Fauriel : c avec leurs anciens usages ».
2. Allusion à une fable dont il existe d'assez nombreuses rédactions, et qui offre un rapport éloigné avec la Poule aux au/s tfor de La Fontaine. Celle de ces rédactions qui convient le mieux ici est la fable 63 de Marie de France : La compaignie dou vilain et dou serpent. Un vilain était devenu très-friche grâce aux conseils et aux dons d'un serpent auquel il portait du lait deux fois le jour. Obéissant à une suggestion de sa femme, il voulut, un jour, tuer son bienfaiteur, mais le serpent échappa à la hache qui allait le frapper, et, pour se venger, fit périr les troupeaux du vilain, et même son enfant. Le vilain essaya de faire sa paix, mais le serpent, toujours on défiance, ne voulut y consentir qu'à la condition que jamais le vilain ne l'approcherait :
Ne sai cornent ge te kreroie
Tant cnm en ceste pierre voie
Le cop que ta hache i feri; {=la osca du v. 5458)
Et si resai très bien de fi
Quant le bers veiras devant tei
On tes anfez fa mors par mei,
Que de mei t'estovra mambrer. (Cf. v. 5459.)
Il n'est aucunement probable que l'auteur du poème de la Croisade ait connu cette fable par Marie de France. U l'avait, selon toute vraisemblance, lue dans le texte latin d'où Marie l'aura tirée.
— [5460] Seigneurs» » dit Fouoaut, € laissons cet entretien : quiconque cherche à persuader au Comte de détruire Toulouse pour en tirer de l'or et de Y argent, de démolir la ville et ses imposantes constrao tions, celui-là veut son affliction et sa perte ; [5465] car en perdant Toulouse il perdra sa meilleure dent; et s'il la protège et l'honore, de façon à l'avoir tout entière à sa dévotion, il serait assez fort pour tenir tête à tous les rois d'Espagne. »
Sur ces entrefaites Àimiric1 et maints autres notables, [5470] et les bannis, avec sauf-conduit, sortait de la ville tôt et vite. Les autres cependant restent en tel danger que bien des fils de dignes pères en furent dolents, et en poussèrent maints soupirs pleins d'angoisse. [5475] C'est que le comte de Montfort ordonne que les sergents aillent par toutes les rues prenant des otages. Ils les emmènent, menaçant et battant, dans la Borde du comte *, jusqu'à ce qu'il y en eût quatre cents, qui toute la nuit demeu-
Mais ce texte latin n'a pas été retrouvé. La fable de Romulus que M. CEsterley lui assigne comme origine, et dont il a publié deux rédactions fort incorrectes Tune et l'autre [Romulus, 1870, p. 57-8), se distingue de la fable française par des traits importants : ainsi le serpent est blessé, ce qui n'a pas lieu dans Marie, non plus que dans le texte qu'avait lu notre poète, et il n'est pas question de l'enfant tué dans son berceau.