Passage corrompu, voy. Romania, IV
[4209] CftOIBADB CONTRE LES ALBIGEOIS. 25
huant, en agitant leurs drapeaux, au matin quand il fait grand jour.
[440] Quand le roi desribauds1 les vit escarmoucher contre l'ost des Français, et brailler et crier, et tuer et mettre en pièces un croisé français après l'avoir précipité en bas d'un pont, il appelle tous ses truands et les rassemble. [445] A haute voix ils s'écrient : c Allons les assaillir ! » Aussitôt dit, ils vont s'armer chacun d'une massue : ils n'ont rien de plus, je crois ; ils sont plus de quinze mille sans chaussure. En chemise et en braies ils se mettent à aller [450] tout à l'entour de la ville pour abattre les murs ; dans les fossés ils se jettent et se mettent à saper, tandis que d'autres brisent les portes et les font voler en éclats. Les bourgeois, à cette vue, s'épouvantent; et ceux de l'ost crient : c Allons tous nous armer ! > [455] Alors vous verriez une telle presse pour entrer dans la ville ! De vive force ils font quitter les murs à ceux de dedans ; [ceux-ci] prennent leurs femmes et leurs enfants et s'en vont à l'église et font sonner les cloches : ils n'ont pas d'autre refuge.
[460] Les bourgeois de la ville virent venir les croi-
1. C'était le chef de3 valets de l'armée, un personnage analogue au rex Thafur que décrit Guibert de Nogent, Gesta Dei per Francot, VIE, xxii (éd. d'Achery, p. 444). Il y eut aussi, de Philippe Auguste à Charles VI, un roi des ribauds dans la maison des rois de France (Du Cange, Rex ribaldorum, sous Rtbaldi) ; il figure dans les comptes de Jean Sarrazin (Bouquet, XXI, 352 f, 358 d).
ses et le roi des ribauds qui va les envahir, et les truands sauter de toutes parts dans les fossés, et briser les murs et ouvrir les portes, et les Français de l'ost s'armer en grande hâte. [465] Ils savent bien en leur cœur qu'ils ne pourront tenir : ils se réfugient au plus vite dans le grand moûtier; les prêtres et les clercs s'allèrent revêtir et font sonner les cloches, comme s'ils allaient dire une messe des morts, pour un enterrement. [470] À la fin ils ne purent empêcher les truands d'entrer, qui saisissent les maisons à leur plaisir, car ils pouvaient bien choisir chacun dix maisons s'il lui plut. Les ribauds étaient échauffés ; la mort ne les effrayait pas. [475] Ils tuèrent et massacrèrent tout ce qu'ils purent trouver, et prirent et saisirent les grandes richesses. Ils en seront riches à tout jamais, s'ils les peuvent garder : mais avant peu ils les leur faudra lâcher, car les barons de France voudront s'en mettre en possession [480] quoique elles aient été prises par les ribauds.
Les barons de France et ceux du côté de Paris, les clercs et les lais, les princes et les marquis, les uns et les autres sont convenus entre eux qu'en toute ville où l'ost se présenterait [485] et qui ne voudrait pas se rendre avant d'être prise, ils passeraient (les habitants) au fil de l'épée et les tueraient : ensuite ils ne trouveraient personne qui tint contre eux, pour la peur qu'on aurait, et à cause de ce qu'on aurait vu. Montréal, Fanjaux1 et les autres se laissèrent ainsi
i . Montréal (arr. de Carcassonne) et Fanjaux (arr. de Castelnaudary) furent pris après Carcassonne; voy. v. 781.
prendre; [490] et sans cela, je vous jure ma foi que les croisés ne les auraient pas encore conquis de vive force. Voilà pourquoi [les habitants] furent à Béziers détruits et mis à mal : tous ils (les croisés) les occirent: ils ne peuvent leur faire pis1. Ils massacraient tous ceux qui s'étaient réfugiés dans le moûtier*; [495] rien ne put les sauver, ni croix, ni autel, ni crucifix; et ces fous ribauds mendiants massacraient les clercs, et femmes et enfants ; tellement que je ne crois pas qu'un seul en soit échappé9. Dieu reçoive les âmes, s'il lui plaît, en paradis! car je ne pense pas que jamais, depuis le temps des Sarrazins4, si sauvage massacre [500] ait été résolu ni accompli. Les goujats se sont installés dans les maisons qu'ils ont prises, qu'ils trouvent toutes garnies et bourrées de richesses. Mais les Français, quand ils le virent, peu s'en faut qu'ils n'enragent : dehors ils les jettent à coup de triques, comme des mâtins, [505] et mettent dans les maisons les chevaux et les roncins s, car les forces paissent le pré 6.