‹ La chanson de ma vieChapitre 20 sur 80 · ÉDEN—CONCERT · texte numérisé non relu

ÉDEN—CONCERT

comme à l’Eldorado, j'avais chanté des couplets dont la musique était d’un compositeur nommé Byrec, j'écrivis à celui-ci, pour lui demander de vouloir bien me mettre des notes sur les paroles de la chanson faite par moï à Lyon : La Pocharde. Il accepta.

C’est à l’Éden-Concert que je conçus l’idée d’une silhouette tranchant sur tout ce que l’on voyait alors. Je la trouvai vite. Elle devait être « unique » et. bon marché. J’y parvins. Et cette silhouette-là ne devait jamais s’effacer du souvenir des gens qui, après trente-cinq ans, en reparlent toujours.

Aujourd’hui encore, je ne puis aller à l'étranger sans que les journaux rappellent « la dame rousse aux gants noirs, vêtue de satin vert ». J’essaierai de faire mon portrait d'alors, m'inspirant des peintures du temps, car mon miroir ne peut plus m'aider,

composée pour mes débuts de l'Eden-Concert.

(Gants noirs.)

Ma silhouette? Celle d’une grande jeune fille pâle, très pâle de peau. Une tête très petite, coiffée de cheveux roux, très dorés, relevés sur un front pas très haut, et noués sur la nuque en un sage petit chignon à la grecque. Des yeux petits et mordorés : « des agathes brulées », disaient les peintres. Par le maquillage, je les obtins ronds parce qu’alors toutes les femmes de théâtre les avaient longs . «en amandes », et je voulais ne point leur ressembler.

Mon nez, gros, fit la fortune des caricaturistes ! Ils s’amusaient à le terminer en petite boule comme si deux noyaux de cerise en remplissaient l’extrémité |! J’avais un nez très burlesque, par l'effet de sa petite rondeur finale qui n’était qu'un excès légèrement charnu. Quand je commençai ma seconde carrière, je fis disparaître cette rondeur par quelques massages. Mon nez est resté fort, mais « égalisé ». Pour rien au monde, à mes débuts, je n’aurais tenté de réparer ce bout de nez! Il était prétexte aux rosseries des crayonneurs célèbres, et leur publicité servait autant la chanteuse que le caricaturiste, Ce qu’on a pu faire de mon gros nez et

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MA SILHOUETTE DÉFINITIVE Gi

de mon long cou est inimaginable. J'avais la bouche naturellement mince et grande et je me refusais à la rapetisser par le maquillage, toutes les femmes de théâtre ayant «des bouches en cœur ». Moi, la mienne était largement peinte, les lèvres épaisses, s’ouvrant sur deux rangées de trentedeux dents superbes, qui donnaient à mon sourire étincelant la place d'honneur dans mon visage. Cette bouche émaillée, éclatante, était maquillée d’un rouge de géranium ensoleillé qui contrastait, hurlaït, sur la pâleur de mon visage, un visage macabre, un masque.

J’obtenais l’ombre dorée de mes yeux par le procédé suivant :

J’allumais une bougie, je passais sa flamme sur une surface de porcelaine blanche, une suie marron se formait que j’étalais sur mes paupières — rien d'autre — pas de délimitation au contour de l’œil. J’évitais ainsi les yeux « en lunettes » des comédiennes d’alors, pas de « mascaro » aux cils. J’obtenais le brillant de mes dents en mâchant du bicarbonate de soude. Ma bouche, je le répète, était et reste encore aujourd’hui, en scêne, le phare de mon visage, le piège vainqueur de ma coquetterie |

Au repos, ma figure est quelconque ; elle

devient énergique, dure, sévère, tragique, et

subitement s’éclaire, rajeunit, s’enjolive, s’attendrit, sitôt que je commande à ma bouche de m’y aider.

Partout où je suis passée, on m'a demandé comment j'obtenais un maquillage st naturel.

Quand, dans ma « seconde carrière », je n’eus plus

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besoin de « mon masque » spécial des débuts, eh bien! je n’employais aucun fond de teint; même aujourd’hui que j'ai soixante ans, je n’use d'aucune de ces graisses, aucun de ces liquides habituels à tous les acteurs.

Rien qu’un peu de poudre de riz, un peu de poudre rose aux joues, mise du bout des doigts, un peu d'ombre aux yeux et beaucoup de rouge aux lèvres. En cinq minutes, ma « figure est faite ». Jamais en ma jeunesse je ne mis de blanc sur mon cou, ma poitrine, mes bras ; à la pâleur de ma peau suffisait la poudre. Grâce à la silhouette étudiée de mes débuts, les écrivains français, et ceux de partout, qui voulurent bien se soucier de moi, disaient que j'étais une affiche vivante et macabre. J'avais voulu l'être. Le cou très mince, très long, très rond, très flexible, les épaules tombantes très graciles, pas de seins, cinquante-trois centimètres de tour de taille; des hanches, de: très longues jambes qu’on supposait maigres (combien à tort!) car j'étais une fausse maigre, de longs bras qu’amincissaient encore mes interminables gants noirs montant jusqu'aux épaules.

Des mains trop petites pour ma taille, je gantais du 6 3/4, et je chaussais du 36 ! Ce fut seulement lorsque j’engraissai, vers trente-cinq ans, que mes gants devinrent du 7 et mes escarpins vernis du 37. Je portais des robes couleur vert-nil l'hiver, et blanches l'été, en satin uni, presque toujours. A mes débuts, je les fis moi-même, en une demijournée. Trois lais cousus ensemble, froncés à la taille et c'était la jupe, le corsage ! Ah ! le corsage. je le coupais sur une « chemise » et je l’enfilais par

la tête, sans boutons, sans baleines, tout bêtement comme une vraie chemise décolletée audacieusement en pointe devant et derrière, car j'étais fière de mon dos, les artistes le déclarant superbe | O vanité !.. des rubans de mes corbeilles de fleurs (envoyées chaque jour par de gentils admirateurs) je faisais mes ceintures. Un aimable marchand de rubans, M. Maller, le sachant, priait sa fleuriste de ne point « chiffonner » les dix mètres qu’elle recevait de lui, pour enrubanner sa corbeille, afin qu’Yvette les püût utiliser dans leur belle fraîcheur ; J’adorais me parer de ces témoignages affectueux...

Une fois ceinturée des « rubans d’amis », une rose à la taille terminait « ma silhouette ». Pas un bijou, cela aussi pour me différencier de tout le café-concert de l’époque, qui ruisselait de turquoises à la mode, et de croissants, et de flèches de diamants dans les cheveux! Et quels cheveux !

crêpés, frisés, ondulés, frangés « à la chien », avec des peignes, des épingles bijoutées, des tas de complications étranges que je trouvais de mauvais goût. Je recherchais une impression d’extrême simplicité, s’alliant fort harmonieusement avec les lignes de mon corps mince et de ma tête petite.

La tête de cire du musée de Lille, dont j'avais vu les copies, me servit d'inspiration ; sa pâleur, sa couronne de cheveux roux étant aussi mon partage. Sa distinction, sans recherche, venait, à mon avis, de sa parfaite simplicité. Je voulus surtout, et avant tout, paraître très distinguée, pour me permettre de tout oser dans un répertoire, dont Je décidais qu'il devait être grivois, mêlé de satire voilée, mais

directe quand même. Faire de toutes les impudeurs, de tous les excès, de tous les vices de mes contemporains, une exposition de croquis humoristiques chantés, et les mettre à même de rire d'eux-mêmes (car aucun n’en pleura). Voici quelle serait ma trouvaille, mon apport nouveau.

Ah! Juvenal ! Qui t’aurait dit qu’au « beuglant » tu allais, de par moi, ressusciter de tes cendres, mes gants noirs n'étant faits que des lanières antiques de ton célèbre fouet. Mon époque, vertueuse, et j'étais frite ! Ah! sans les vicieux de mon temps... qu'aurais-je fait ?

Mais le comique truculent de mon aventure fut que, de mes couplets qui ne relataient que leurs turpitudes, leurs tares, ils firent mon libertinage |

Le peintre pris pour le modèle ! Le spectateur pris pour l’ « acteur» ! Aucun de mes auditeurs, aucune de mes auditrices, ne se voulut reconnaître dans les vieux messieurs, dans les femmes adultères, dans les vierges tourmenièes d'amour, dans les bonnes à tout faire... dans les proxénètes de tous genres, dans les hommes d’affaires véreux, dans « le petit cochon » qui serre la maïn du mari dont il vole la femme et partage la caisse, dans la marchande d’amour, dans les jeunes filles à marier. dans les demoiselles de pensionnat... Et les chients des cliniques et des bouges ? Et ceux des prisons ? Et les juges ? Et les avocats ? Et les hommes d'État ? Et l'amour! leurs facons de le faire, et de le défaire, les abandons, les misères, les avortements ét leurs fœtus ! Mon époque, vertueuse | mais j'étais frite, vous dis-je.

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