‹ La chanson de ma vieChapitre 21 sur 80 · MES GANTS NOIRS · texte numérisé non relu

MES GANTS NOIRS

Puisque le monde entièr parla de mes gants noirs, j'en parlerai aussi.

Les premiers gants noirs qui m'impressionnérent furent ceux d’une institutrice que j’eus, Mlle Laboulaye (en 1872).

J'avais sept ans, et je la revois nettement, comme si mon souvenir datait d'hier.

Rüe de Turenne... au coin de la rue de Saintonge, le cours Archaimbaut. Cortambert y professait la géographie et Duruy l’histoire de France ! L’aristocratique: MHe Laboulaye acheta «le cours de Mme Archaimbaut », petite bourgeoise rose et replète, coiffée de « coques » sur les tempes,

Trop gamine pour comprendre « les sacrifices » dont parlaient perpétuellement à table mon père et ma mère (ils «s'étaient saignés » pour me mettre dans la pension la plus « chic » du Marais), j'y étais aussi malheureuse qu’en la dernière école communale ! Je m'en consolais en buvant tous les encriers de la classe « des petites » dont j'étais !

Mme Archaimbaut me faisait laver les joues, les mains et la langue une demi-douzaine de fois par jour... et je recommençais sitôt débarbouillée.… Mais vint Mlle Laboulaye. Ce fut le bouleversement des mœurs de l’école, les miennes comprises. Elle était impressionnante, Mlie Laboulaye ! Petite, très mince, un profil de camée, coiffée en bandeaux avec de longues anglaises « en satin noir », comme disaient les gamines, tant ses cheveux brillaient, elle était serrée dans uñe longue

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robe de velours noir qui balayaït les classes mal

cirées et portait aux oreilles et au col des orne-

ments de corail rose. Ses mains étaient éternellement gantées de noir : des gants montant jus-

qu'aux coudes, plissés et brillants.

Un jour que, pour «changer», j'avais, au lieu de

boire l'encre, filtré au travers de mon tablier | d’écolière tous les encriers vaseux de mes cama- $ rades, elle fut si dégoûtée de moi, qu’elle enleva | ses gants pour me toucher, enlever ma blouse et me . : pousser dans un cabinet de toilette où une femme . de chambre m’habilla en me tarabustant pour me reconduire chez ma mère! Mais j'avais vu les mains, les mains nues de Mlle Laboulaye ! j'étais la première ! la seule! l'unique! qui avait vu « les mains de Mademoiselle ! »

ss Des merveilles de mains ! aux ongles en corail «comme la broche de Mademoiselle ! » et voici qu’elle surprit mon regard figé de stupeur, qui suivait tous les mouvements de ses doigts. Alors, tandis qu’elle remettait ses gants, l’idée lui vint de me dire : « Tenez, petite sale. regardez... voilà comme une petite fille gentille doit avoir les mains. » J’éclatai en sanglots et je compris mon ignominie, je me jetai au cou de « Mademoiselle », la sup- Ù pliant de ne pas me faire « rentrer » par la bonne, ; chez mes parents, qui, eux aussi, me faisaient honte de mes éternels « barbotages »! Et... miracle, le lendemain commença pour moi une vie nouvelle :

plus d’encre au bout du nez, des cahiers propres, des doigts honnêtement sales comme ceux des ee enfants, et un respect, une considération supé-

rieure pour les gants, les gants noirs qui faisaient

à « Mademoiselle » des mains de Vierge-Marie.. des mains des tableaux de l’église !

Qui sait si ce ne sont point ces longs gants noirs qui impressionnèrent tant ma petite enfance, qui revinrent influencer mon choix quand je dus « me trouver une silhouette » curieuse et. pas chère ? J'étais si pauvre, à mes débuts, et les gants « noirs » étant les plus économiques, je choisis les gants noirs l.. Mais j’eus soin de les porter avec des robes claires, et de les porter si montants, qu'ils exagéraient la gracilité de mes bras, élégantisant ainsi les “RATES et le port de mon cou, si long, si mince.

Depuis, dans ma vie privée, je suis restée très simple. Ma mère, maîtresse de maison admirable, m'a secondé, et un ordre exceptionnel a toujours régné dans notre maison de Vaux et dans celle de Paris.

Mon hôtel du boulevard Berthier était spacieux avec un adorable jardin. J’ai vécu splendidement, mais simplement. Je rêvais d’un grand solide confort quand la guerre éclata.

Il me fallut, depuis, vendre cette adorable demeure et une charmante femme devint propriétaire de ce qui m'avait coûté alors trente-quatre années de luttes et de travail. Elle était riche, j'étais redevenue pauvre. Il fallut s’incliner devant la volonté du destin.

J'appris donc La Podtarde Je voulus la dire à

mon premier voyage d'été à Liége où je débutais,

au Pavillon de Flore (directeur M. Raskin, en août 1892).

Ainsi que mes chansons de l’Éden-Concert, Lés Chansons de Xanrof furent orchestrées, ét j’emportai le tout, avec ma Pocharde dont voicr les très pauvres rimes que ce grand poète de Catulle Mendès appelait : Le « Petit Miracle » parce que, disait-il, c'était un miracle d’en tirer Le triomphe

que je leur dus!

JE SUIS POCHARDE TTL . Chansonnette comique:

Ve

J’viens d’la noce à ma sœur Annette

Et, comm’ le champagne y pleuvait,

Je n° vous l’cach” pas; je suis pompette, Car j'ai pincé mon p'tit plumet,

Je sens flageoler mes guiboles,

J'ai l’cœur guill’ret, l’air folichon,

J'suis prête à fair’ des cabrioles

Quand j’ai bu du Moët et Chandon.

Refrain

Je suis pochard’, J’dis des bêtises, J'suis grise, Mais ça me regarde, » » :9 .

Qu'est c'que vous voulez que j'vous dise ?

Je suis grise. |

IT

Je fais très rar’ment des folies, Mais quand j’en fais, ah! nom de nom !

Je dépass’ tout’s les fantaisies :

J'suis plus une fill’, jsuis un garçon :

A moi l'plaisir, {a rigolade, J’ m'en fais craquer l’corset d’aplomb.

Car y a pas, moi, faut que j’cascade, Quand j'ai bu du Moët et Chandon.

(Au refrain).

J’dis aux gens qui m'reproch’nt la chose, . Remisez done vos airs de deuil,

Car c’est l’champagn’ qu’en est la cause, Si j'ai parfois Mariann’ dans l’œil,

Et puis j'trouv’ que c’est toujours bête De vouloir cacher son pompon,

C’est pas un crim’ que d’êtr” pompette Et d’aimer le Moët et Chandon.

| (Au refrain).

Avoir son grain dans la boussole,

Voyons, ça n’est pas un défaut |

Moi, j’ris, j chante, je batifole,

Tout’s les fois qu’j’zi mon coup d’sirop.

Alors, quoi ? pour un’ petit’ mèche Faudrait-y m'battre à coups d’chausson ?

J’aim’ mieux qu’on m’batt’ que d’batt”’ la dèche, J'pourrais plus boir’ d’'Moët et Chandon.

3 (Au refrain).

Donc j'arrivai à Liége en août. Je chantais là :

A 35 ans,

Dans les chasseurs.

Joséphine, elle est malade.

Le Fiacre.

Les 4 z'étudiants.

L'Hôtel du n° 3.

La Pocharde.

et jugez de ma stupeur quand, dès les premiers couplets, la salle entière m'acclama! On applaudissait, on trépignait, on m'appelait. Je vins saluer plus de dix fois, et je dus chanter huit chansons, dont ma Pocharde pour finir. Alors, ce fut inimaginable, ma pauvre petite chansonnette m’apportait la fortune, le grand succès, une petite gloire !.….

J'étais abrutie de joie, de stupeur, je pleurais (de bonheur cette fois). Le lendemain les journaux belges me consacraient des colonnes de louanges.

Le bruit de mon succès arriva à Bruxelles et, un soir, le directeur de l’Alcazar de Bruxelles, M. Malpertuis, vint m'offrir de chanter chez lui quinze jours, à raison de cent francs par jour! j'étais folle d’allégresse ; mais tout de même ce furent Îles Liégeois qui, les premiers, comprirent mon art ; jeseur garde une affectueuse et si tendre gratitude !

Cher vieil ami Luc Malpertuis, jamais il n’oublia notre première rencontre. Comme il me promettait une publicité monstre pour me «lancer » à Bruxelles, je m'y refusais avec une telle énergie qu'il ne me crut pas sincère, mais quand je lui expliquais mes craintes, mes affres, à la pensée que peut-être le

public de Bruxelles ne ratifierait pas les jugements des critiques de Liège, alors il me promit de ne rien faire « de tropf ». J’avais si peur d’une nouvelle désillusion.

Le même succès me suivit à Bruxelles, et j’eus une telle vogue que je signai un contrat à raison de 300 francs par Jour, pour l'été suivant, puisque l'hiver j'étais engagée encore pour deux ans à l'Éden-Concert. La presse de Bruxelles fut aussi magnifique que celle de Liége ; bref, je rentrai à Paris rassurée, heureuse ! heureuse, enfin ! Maintenant, me disais-je, 1l faut conquérir Paris !

Je rentrai donc le 15 septembre à l’Éden-Concert. J'avais entre temps envoyé tous mes splendides articles à Mme Saint-Ange, ma directrice, et quelle ne fut pas ma stupeur de la voir m’accueillir avec son habituelle froideur impassible.

— Vous nous chanterez ces fameuses nouvelles chansons, mademoiselle Yvette, et le père Baillet et moi, nous verrons si elles conviennent à notre maison.

Je fis organiser une répétition toute spéciale ; l’effet fut terrible, sauf La Pocharde, rien ne me fut permis !

— Aucun public, à Paris, me dit Mme Saint-Ange, n’écoutera cinq minutes les couplets de ce Xanrof ! réservez-les à la province, mademoiselle. Je vous autorise La Pocharde. |

Je créai donc à l’Éden ma Pocharde et, devant le succès fait à mes couplets, je chantais à 10 heures, qui était l'heure « des Étoiles ». Chanter à 10 heures, au beau milieu de la soirée,

était le rêve de toutes les artistes de l’Éden :; et, pendant un mois, on me permit de garder ma chanson au programme ; une faveur, car la règle était de changer le répertoire tous les quinze jours. Donc, pendant quatre semaines, je chantais La Pockharde.

J’espérais toujours que Sarcey, ou un autre des journalistes qui venaient au concert, parlerait de moi, mais le silence restait le même, et à part la petite clientèle des modestes bourgeois du quartier, personne ne daignait s’apercevoir de moi, et j'étais revenue à mes pétits vingt francs par jour... et je rageais, pensant que mon engagement à l'Éden était signé pour trois années !

Un jour j'allai demander à ma directrice une augmentation; 1l y avait près de huit mois que j'étais sa pensionnaire, et en raison du succès de La Pocharde, j'espérais un beau geste de Mme Saint-Ange. Mais elle refusa dès les premiers mots. Un vent de fronde me secoua toute et je n’eus plus aucune prudence ; oubliant que je pouvais rester sans pain, je décidai de quitter l'Éden. à

Où irais-je, je n’en savais rien. Mais ma vivacité fut plus forte que ma raison, heureusement ! car ce fut cette nervosité soudaine qui força le destin.

— J'étais certaine, disait Mme Saint-Ange, que cela vous tournerait la tête, Mademoiselle. ce petit succès que vous venez d'obtenir avec «cette Pocharde » qui ne fait pas de vous pourtant l'égale d’une Mme Duparc, dont vous souhaitez les appointements. Or, j'avais très peu d’admira-

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ñ LIÈGE ET LA « POCHARDE » 73

tion pour Mme Duparc, je Iui trouvais RARE graisseux, charcutier.

— Oh ! répondis-je, Mme Duparc gagne à Paris, à l’Eldorado, au moins cent francs par Jour, Madame, et après tout, je ne sais pas si je n’ai pas autant de talent qu'elle. c'est à voir.

À ces mots, ma directrice éclata de rire. Ce fut la première et vraiment la seule fois que j'ai vu cette femme avoir un accès de gaieté. (Que J'ai ri souvent moi aussi en repensant à cette scène.) Mais je fus si vexée que je lui dis :« Eh bien, Madame, puisque vous croyez que je n'ai pas au moins autant de talent que Mie Duparc, c’est que vous ne devinez pas ce que je puis faire ; dans ce cas-là il vaut mieux nous séparer. » O belle jeunesse ! Ma vanité imbécile était, à ce moment, si exaspérée, que je ne me rendis pas compte de l’idiotie de mes paroles.

— En ce cas, me dit-elle, puisque vous-même voulez rompre notre contrat, Mademoiselle, n’oubliez pas que vous avez un dédit de 10.000 francs à me verser |

Je devins toute froide à ces mots... mais poussée par je ne sais quelle audace, je criais :

— C’est entendu ! c’est entendu ! je vous paierai vos 10.000 francs.

Et je partis, tout à fait sûre que j'allais, à présent, gravir ma montée. Payer cette terrible somme de dix mille francs me sembla tout à coup la chose la plus simple du monde. De grands espoirs m'inondaient.. Je quittai donc Mme Saint-Ange, en lui gardant le plus respectueux des souvenirs, car elle resta dans ma vie une des rares personna-

__ lités honorables rencontrée dans le monde des € Marchands d'artistes ». Elle était sans culture aucune, sans aucune idée artistique ; mais He marchande de beurre aux Halles, elle avait une probité de grande commerçante, et nous la respections tous, pour la belle dignité de sa vie. |

Partie pour me déligoter des entraves de l'Éden- Concert, je demandai à mon ami Zidler qui venait de créer le Moulin-Rouge de m'y laisser chanter, mais à condition de rester libre du choix de mes chansons.

— Tout ce que tu voudras faire, ma petite, tu le feras, à condition que tu le fasses en douceur. Il ne faut pas brusquer le public, mais tu sais que, chez moi, c’est le côté Bal qui prime, le concert n’est qu'accessoire, et je ne puis t'offrir que les mêmes 600 par mois de l’Éden-Concert. Mais si tu trouves à t’employer ailleurs en même temps,

.‘fais-le.

— Entendu, lui dis-je.

Je vis que la clientèle assise au concert était accessible surtout à la basse farce, au comique | épais, et comme il fallait vivre, me voilà apprenant pour la clientèle du Moulin-Rouge une

| chanson parodique d’une nurse anglaise « bonne

à tout faire » auprès des messieurs malades confiés à ses soins. Les cheveux lissés et tirés sous la

| coiffure traditionnelle à voile bleu pâle, des brides

blanches sous le menton, la robe de soirée cachée sous le long manteau gris bien boutonné, avec ma sveltesse d’alors, j'étais une caricature étonnante de « nurse», froidement accessible aux propositions amoureuses bien payées des patrons ! Je m’amusais' fôllement à ‘chanter ces couplets avec un accent anglais très précis. Maurice Donnay s’en souvient encôré'et m'en reparle quelquefois. Le texte de ma chanson était idiot, mais

Miss Valérie » amusait beaucoup ce « petit public » assis de 8 à 9 au Moulin-Rouge. Le

grand public:» n'arrivait qu'au::moment: des quadrilles, à 9 heures:et démie; c'était le. public chic. Qu'il était: pittoresque. alors, de , Moulin- Rouge !, Avec son jardin où l’on chantait l'été, et son éléphant géant dans lequel on montait voir « des attractions ».

La salle de bal, avec sa Met du fond toute en glaces, devant laquelle les fameuses danseusés de l’époque, quand le public. avait déserté. la salle, à minuit, s’amusaient à. créer, entre elles et pour elles des pas inouïs de fantaisie acrobatique. Zidler , permettait à l'orchestre de jouer quinze minutes après le départ du public afin de favoriser leur délassement de: chaque soir, et c'était le moment où les familiers de la maison voyaient vraiment les danseuses PRAfesAtaReE en pleine action,

La Goulue, aux bas de soie noire, son pied de satin noir dans la: main, faisait virevolter les soixante mètres de -dentelles de. ses jupons,: ét montrait son pantalon :cocassement brodé d’un cœur qui se tendait, farceur, sur son. petit tpos-

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térieur, lorsqu'elle s’inclinait en des saluts irres- | pectueux ; des touffes de choux de rubans rose aux genoux, uné mousse adorable de dentelles descendant jusqu'aux chevilles fines, laissaient paraître et disparaître ses adorables jambes, agiles, spirituelles, aguicheuses. La danseuse : décoiffait son cavalier d’un petit coup de pied chic dans le chapeau et faisait le grand écart, le buste droit, la taillé mince dans sa blouse de satin bleu ciel ‘et sa jupe de satin noir « coupée » en forme de parapluie, s’étalant en ses cinq mètres de largeur.

* Et c'était magnifique ! Bu Goulue était jolie et canaillement spirituelle à regarder...’ blonde, la frange de cheveux coupée'sur lefront arrivant nette aux sourcils. Le chignon, en casque, sur lé haut de la tête, commençait en une mèche, durement tordue dès la nuque, afin de ne pas tomber pendant les danses: De’ses tempes la classique «rouflaquette » descendait en frisettes sur les oreilles; et de Paris à La Bowery de New-York, en passant par les bouges de Whitechapel à Londres, toutes les filles de l’époque avaient cette même coiffure et le même ruban de couleur noué au cou.

La Goulue se promenait à Montmartre avec une chèvre qu'’élle amenaït aux répétitions des quadrilles du Moulin-Rouge. Elle vécut quelque temps avec une étrange petite danseuse aux airs de laveuse dé vaisselle : « La Môme Fromage ». Un jour, un indiscret voulut savoir la vérité sur léurs relations... La Goulue, prise de pudeur, nia être lesbienne. Alors, la Môme Fromage de hurler une phrase qui fit le tour de Paris :

Re AR AUS ee QU

— Comment, Louise, tu nies que tu n’aimes ?

tu t’em...bêtes pourtant pas quand tu m'friandes !

Oh! La canaillerie de la voix ajoutée à l’ordure...

La Môme Fromage était un basset fait femme, courte de jambes, longue de buste, rondouillarde, une tête de bonniche — Vénus de caserne — je ne sais d’où lui venait son nom de Môme Fromage. Un homme, « Valentin le désossé », était le cavalier célèbre de La Goulue, il dansait en redingote et haut de forme, mais quelle redingote | quel haut de forme! Il était le type osseux et très long de certains acrobates mal nourris des cirques de village.

Aucun Parisien ne vit Valentin le Désossé la tête nue; habillé au « décrochez-moi ça » des faubourgs, toujours le « haut de forme » gras, cabossé et luisant emboîtait son front.

Il habitait Montmartre comme La Goulue et avait fini par s'acheter un petit cheval et une voiturette, dans laquelle on les voyait quelquefois traverser le Bois de Boulogne, pour aller pêcher des fritures dans les environs de Paris.

Valentin conduisait, toujours avec sa redingote et son haut de forme ; en revanche, La Goulue, assise à ses côtés, était toujours tête nue. La Goulue ayant amassé de l'argent, s’acheta une maisonnette à Montmartre. L’été venu, elle prit un soin minutieux de son jardinet, et Valentin le Désossé l’aidait à l’entretenir de fleurs.

Un jour qu'elle était mécontente des rosiers qui ne montaient pas assez vite garnir son mur, elle jura pendant une heure des N. de D. de N. de D...

RE SE p___

tellement qu’une voix se fit entendre chez son voisin de l’autre côté du mur disant : « Mon enfant, ne jurez pas de la sorte, vous offensez le ciel ..»

— De quoi? de quoi?…… vieille gourde.….

de quoi que tu te mêles. eh! vieux potiron! fais voir ta gueule !

Et La Goulue, saisissant son échelle, grimpa pour voir de l’autre côté du mur quel était ce donneur de conseils. Le voisin, sans doute également intrigué, en fit autant de son côté et La Goulue se trouva soudain nez à nez avec un curé.

— Ah! mince alors ! fit-elle, et, souriante, soudainement respectueuse, elle engagea une conversation qui se renouvela quotidiennement. Et La Goulue racontait que, depuis, le curé lui passait du raisin par-dessus le mur et qu’elle lui coupait des fleurs pour sa table plusieurs fois par semaine.

Avec La Goulue, « Etoile de la danse », il y avait Grille d’égoût (ancienne institutrice) ; ses dents écartées « comme une grille » lui valurent cet horrible surnom.

Puis Rayon d’Or, au chignon roux, longue, longue, souple. Jane Avril, folle de la danse, secrétaire d’Arsène Houssaye, je crois bien, était lettrée, artiste, distinguée, fine comme une fleur de narcisse dont elle avait la pâleur, une très longue et souple robe rouge, un chapeau noir, et Zidler, Zidler dirigeant ce bataillon de vierges folles, Zidler, ancien tanneur, fier de sa vie, « accomplie tout seul », disait : « Vois-tu, ma p'tite Yvette... j'suis comme toi... fils de mes œuvres. je me suis fait tout seul. A dix ans, je trempais dans c't'ordure de ruisseau de boue et de tanin qu'est la Bièvre.

J'étais dans l’eau puante, pour tanner les peaux d’vaches que mon patrof ne voulait pas faire; j'ai appris à lire et à écrire, j'avais quatorze ans, et je ne suis pas très fort. Mais mon intelligence m'a remplacé l'instruction. J'avais en moi l’étoffe d'un grand bonhomme, mais pas l’sou. Alors, comme j'avais l’flair d'organiser l’plaisir, j'ai fait un jour la connaissance d’Oller et, une fois associés à

Paris, nous avons créé Les Montagnes russes (dans

l'Olympia), Le Grand Hippodrome (pas loin de la rue François-Ier) où 3.000 pérsonnes pouvaient s'asseoir, puis le Moulin-Rouge (célèbre à présent dans le monde entier), puis le Jardin de Paris, le rendez-vous des clubmen, l'été. Zidler, vois-tu, Yvette, c’est un ours, une brute qui grogne et montre les dents pour se défendre...’ mais personne peut dire que Zidler ait manqué à sa parole, «moi, j ai l'honneur de mes mots », écrits ou parlés, les « mots » de Charles Zidler, c’est les mots de Charles Zidler ! »

Ce qu'il ne disait pas, ce grognard, c’est qu'il avait un cœur d’or, très tendre quand il le fallait. Il ne faisait peur qu'à ceux qui ne le connaissaient

pas. Il avait un respect profond de tous ceux qui

travaillaient avec honnêteté, acharnement ; quand, un jour, il parla de moi à Auguste Vacquerie, l’ancien directeur du Théâtre-Français, il lui dit : « Vous, naturellement, Monsieur Vacquerie, vous êtes mis à part. Diriger le Théâtre-Frarçais, c'est honorable..., mais quand vous y étiéz, vous avez dû voir qu'il est impossible, à vos collègues

des autres théâtres, d’êtré des honnêtes hommes,

eh bien, voilà Yvette Guilbert aux prises avec

des individus au-dessous encore des directeurs de théâtre ; au fond, allez, nous sommes tous plus ou moins marlous... ; les Étoiles, c’est des gonzesses qui rapportent, nous en vivons... »

M. Vacquerie n'avait jamais oublié la boutade du père Zidler.

Quand Zidler inaugura le Jardin de Paris, il s'aperçut que le public n’y arrivait que vers 11 heures, après les quadrilles du Moulin-Rouge ; alors il fit faire de grands omnibus à impériales pour transporter les clients du Moulin aux Champs- Élysées. Des cochers habillés en postillons faisaient claquer leurs fouets en dégringolant dans Paris.

Les amis de Zidler, le jour du Grand Prix, pensaient tous à lui! On savait que, ce jour-là, « Charles » gagnait 30.000 francs ou les perdait, selon le baromètre... et tous nous savions que, vers six heures du soir, il arpentait invariablement, chaque année, l'avenue des Champs-Élysées, serutant les nuages. Quand la pluie noircissait le ciel, on voyait rentrer Zidler dans le Jardin de Paris, la canne levée, menaçante, et défonçant le baromètre à tour de bras : « Salaud !... salaud !... » hurlait-il, le chapeau rejeté en arrière, «tiens, tiens, salaud !.. » et les coups de pleuvoir sur le pauvre instrument qui se brisait en mille miettes !

La pluie tombant, les quelques courageux venus quand même au Jardin de Paris (puisque c'était le « chic » de s’y faire voir) ne recevaient pour réponse à leur « bonjour Zidler » qu'un mot bref. cher aux lèvres de Cambronne. Les gens riaient, mais Zidler fumait de rage ! Il était l’ami

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du Tout Paris d’alors, tous les clubs aristocratiques avaient recours à lui pour organiser leurs -fêtes.

La Ville de Paris en avait fait le grand ordonnateur de ses récréations, il avait le génie d’amuser la foule, les foules, avec des nuances, selon la qualité de la masse à distraire. Personne n’a remplacé Zidler. Chez Zidler il y avait un sain génie de créer du plaisir « populaire » dans le très ste sens du mot.

On ne lui savait pas de ne c'était à tous notre surprise, puisqu'il était veuf, je crois. Pourtant, après dix ans que je le connaissais, un jouril me dit : «Tiens, tu mérites de connaître mon amie... viens dîner avec nous ce soir ». Je vis alors une adorable jeune femme de trente ans peut-être (ilen avait soixante-cinq) qui depuis longtemps était sienne. Douce, distinguée, femme de foyer, Zidler « la cachaït » aux yeux de tous, et quand il mourut, elle ne put résister à son chagrin; elle le rejoignit dans la tombe quelques semaines après ! Il avait été son premier et son unique amour, ce vieillard étonnant.

C’est au Moulin-Rouge que j'ai entendu les plus longs spasmes du rire, les crises les plus hystériques de l’hilarité. Zidler reçut un jour la visite d’un monsieur à visage maigre, triste et pâle, qui lui confia qu'étant un « phénomène », il voulait vivre de sa particularité.

— En quoi consiste-t-elle, votre particularité, monsieur ?

— Monsieur, explique l’autre en toute gravité, figurez-vous que j'ai l’anus aspirateur.

Zidler, froidement blagueur, fit :

— Bon, ça! |

L'autre continua, d’un ton de professeur :

— Oui, Monsieur, mon anus est d’une telle élasticité que je l’ouvre et le ferme à volonté...

— Et alors... qu'est-ce qui arrive ?

— Il arrive, Monsieur, que par cette ponction providentielle… (?) j’absorbe la quantité de liquide qu'on veut bien me confier.

— Comment ? vous buvez par le derrière ?

dit Zidler effaré et aguiché. Qu'est-ce que je puis vous offrir, Monsieur, fit Zidler cérémonieux..

L'autre, de même :

— Une grande cuvette d'eau, Monsieur, si vous le voulez bien...

— Minérale, Monsieur ?

— Non, merci, naturelle, Monsieur.

Quand la cuvette fut apportée, l’homme, enlevant son pantalon, fit voir que son caleçon avait un trou à l'endroit nécessaire. S’asseyant alors sur la cuvette remplie jusqu’au bord, il la vida en un rien de temps et la remplit de même.

Zidler constata alors qu’une petite odeur de soufre se répandait dans la chambre : « Tiens, vous fabriquez de l’eau d’'Enghien ! »

L'homme sourit à peine :

— Ce n’est pas tout, Monsieur... Une fois ainsi rincé, si j'ose dire, je puis, et c’est là où est ma force, expulser à l'infini des gaz inodorants... car le principe de l'intoxication….

— Quoi 2... quoi ?.. interrompit Zidler, parlez plus simplement. vous voulez dire que vous pétez ?.…

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ne — Heu... si vous voulez... concéda l’autre, mais mon procédé, Monsieur, consiste dans la variété sonore des bruits produits.

— Alors, quoi ? vous chantez aussi du derrière ? — Heu... Oui, monsieur.

| — Eh bien; allez-y, je vous écoute !

5 — Voici le ténor, un ; 50 « Voici le baryton, ..…..deux ; « Voici la basse, ..…..trois :

7 « La chanteuse légère, .…..quatre ; 5 « Celle à vocalises, ….cinq.

Zidler, affolé, lui cria :

à — Et la belle-mère ?

: — La voilà ! dit le « Pétomane ».

Et, sur ce, Zidler l’engagea. Sur les affiches, on lisait :

Tous les soirs, de 8 à, , Le LE PÉTOMANE Le seul qui ne paie pas de droits d’AUTEURS !

Zidler mit le Pétomane dans l'éléphant du Jardin, on s’écrasait pour « l’entendre », et les cris, les rires, les spasmes des femmes, les hurlements hystériques s’entendaient à cent mèêtres du Moulin-Rouge. Et quand le Pétomane voyait cette foule ainsi secouée, il criait: « Un ! deux ! trois ! En chœur !.….. » et « le chœur », se joignant à lui, la salle était alors « en convulsions ».

Un soir, le directeur du Divan Japonais, voisin du Moulin-Rouge, vint m’entendre et m'offrit de venir chez lui chanter. Il fut convenu que, «mon

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