SARAH BERNHARDT
Sarah Bernhardt ! nom qui équivalait à celui de Fée, de Princesse, de Reine ! Nom légendaire en mon enfance, car mes parents, fervents de la Comédie-Française, y avaient vu débuter Croizette et Sarah !
Croïizette savait se décomposer le visage à un tel point qu’on allait alors «la voir pâlir» dans Le Sphinx. L'actrice s’empoisonnait en scène si ma mémoire est bonne, et la lividité de la mort blanchissait à tel point son visage qu'il y avait dans le public une longue minute d’angoisse à la regarder blémir lentement pour tomber inanimée... On courait à la Comédie-Françaisé pour « cette minute-là », et je me rappelle que mes parents en restaient extasiés! | Ses splendides cheveux dénoués sur les épaules, Croizette, plus âgée que Sarah, était la grande attraction du Sphinx. Le port de tête très fier, les épaules tombantes, elle avait alors une très grande allure, puis devenue mère de plusieurs enfants, elle perdit sa beauté ; atteinte d’éléphan- 1 tiasis, elle devint si volumineuse que je l’ai vue | un jour monter dans un train, poussée dans le Wagon par deux domestiques! Elle épousa Stern, le banquier qui, à chaque enfant qu’elle lui donnait, déposait un million dans le berceau du nouveau-né (du moins était-ce le bruit qui courait alors à Paris). Elle quitta le théâtre pendant que Sarah Bernhardt continuait son ascension splendide.
La première fois que je vis « de près » Sarah Bernhardt, ce fut au Figaro. Une superbe réception était faite au roi de Serbie, Alexandre, venu pour la première fois à Paris. On avait demandé l'élite des théâtres et les grandes étoiles étaient là. Sarah Bernhardt avait la réputation de se tirer des « corvées » par un évanouissement. C'était simple et facile pour elle, et ce soir-là, le roi, qui
avait été retenu à un gala de l'Élysée, nous fit attendre si longtemps sa venue que, vers 2 heures du matin, les directeurs du Figaro ne savaient plus comment apaiser nos impatiences. Enfin le roi arriva.
Sarah Bernhardt, nerveuse, fatiguée, demanda à être la première du programme qu'on allait offrir au roi, et montant sur la plate-forme, elle commença la poésie célèbre :
« Si lu veux faisons un rêve... »
et crac, elle chancela, et tomba raide sur le tapis. Un aide de camp du roi sauta sur l’estrade et, relevant la célèbre artiste, voulut l’asseoir sur un fauteuil, on l’y aida ; alors l’aide de camp, empoignant une carafe d’eau glacée, voulut la vider sur la poitrine de Sarah. Elle bondit ! On retira la carafe des mains de l’aide de camp et Sarah, pantelante, fut portée à sa voiture dans les bras de je ne sais plus qui... Et elle fila se coucher |
Ce soir de la réception du Figaro, j'avais, à l’arrivée de Sarah Bernhardt, été lui baiser la main.
Pour moi, si jeune alors, elle représentait la somptuosité romantique de « l'actrice », la science séductrice de la courtisane antique. Quand je la vis jouer Cléopätre, elle ne faisait (pour moi) que redevenir ce qu'elle avait dû être « autrefois », dans les siècles passés, et elle ressuscitait tous les reflets des miroirs éteints de Byzance. Et puis, ses fantaisies tapageuses ! Son cercueil
à couchette de satin qu’elle essavait de temps en
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temps : les fauves qu’elle gardait en son hôtel ;
son luxe qu’on disait prodigieux ; sa demeure
violemment personnelle, avec ses cages, ses four-
rures, ses divans où on l’imaginait disparaissant. dans des satins et dans des dentelles précieuses, ses bijoux ciselés pour elle, ses robes et ces fleurs qui l'encadraient perpétuellement, que sais-je, moi ? Notre jeunesse imaginative amplifiait la
vie déjà très splendide qu'elle s'était créée,
et
cette femme était à nos yeux « surnaturelle ». Tout de même, il faut bien que je le dise, si sa personnalité me surprit d’abord, m’amusa ensuite et m'émerveilla toujours, elle ne sut jamais par son art « me bouleverser ». Mon cœur se refusait au truquage de sa voix, de sa prononciation saccadée qui cliquetait parfois comme des castagnettes, mais éteignait la vérité, au profit des fioritures. Un jour, dans une revue, à mes débuts (au Concert Parisien), j'avais fait d’elle une imitation si exacte qu’elle me pria de vouloir bien la cesser. C'était la parodie de son voyage en Amérique vers 1894, une scène dans la cabine d’un transatlantique, où je me fâchais parce qu’on ne me permettait pas de m’entourer de mes chiens, de mes lions, de mes panthères, etc., etc., ce que tous les journaux du temps avaient relaté, et je ne faisais rien d'autre que d'utiliser sa voix d'amour pour dire les choses usuelles de la vie et cela devenait d’un comique énorme. Quand je me fâchais avec le capitaine du bateau, j'employais en revanche sa voix de rage et je hachais, hachais les syllabes ou je les précipitais les unes sur les autres en les mordant selon sa manière. Et cela aussi était
LA
| de la piquante vérité, à peine exagérée. C’est cette | « vérité » dans la farce qui la désobligea, paraît-il.
| Dans cette revue fe chantais une chanson qui | amusa beaucoup Sardou quand il l’entendit, mais | agaça Sarah. Sarah très mince, très svelte, féline,
| délicieusement ondulante, n’avait pas de seins ;
or, dans Cléopätre, elle pose un aspic sur sa | gorge pour se donner la mort et Xanrof m'avait écrit Le petit Serpent de Sarah, dont le refrain fit fureur à Paris :
Qu’avait rien à s’mettr’ sous la dent.
On l’amène à Monsieur Sardou
Qui, pour les animaux, est doux.
Il m'engagera, pensa-t-il,
Lui qu’a déjà fait l’crocodil’.
C'était un pauv’ petit serpent Qu’avait rien à s’mettr” sous la dent.
| C'était un pauv’ petit serpent | |
Sardou, dès le lend’main matin.
Le mène à la Porte-Saint-Martin, Ghez Sarah, qu’a pas l’cœur de bois Puisqu’il est en or, comme sa voix.
C'était un pauv’ petit serpent Qu’avait rien à s’mett’ sous la dent.
Mais l’serpent, quand il voit Sarah Si mince, si souple, s’écrie : « Ah!
« Je la reconnais, c’est ma maman | »
Sardou pleurait d’attendrissement.
C'était un pauv’ petit serpent Qu’avait rien à s’mett’ sous la dent.
Et v'là qu’à son tour se trompant, Prenant pour un r’jeton l’serpent, Sarah voulut lui donner lsein ; Malheureusement ÿ n’trouve rien !
C'était un pauv’ petit serprent Qu’avait rien à s’mett’ sous la dent,
Depuis ell s’obstine, mais en vain.
Le pauv’ petit, serpent maigrit d’faim.
æs Un d’ces soirs pour sûr, il mourra
Dans l'corsage désert de Sarah,
Car il n’a rien le pauv’ serpent,
Rien à se mettre sous la dent.
Un soir, au Concert Parisien, on vint me prévenir que le fils de Mme Sarah Bernhardt était dans la salle. « Allez-vous tout de même chanter le Petit serpent, Yvette », me demanda le régisseur. « Certes, dis-je, pourquoi pas ? La farce du texte n’en est point désobligeante et si je me sentais gênée de la chanter devant M. Bernhardt, je serais inexcusable de la chanter derrière lui.
Un soir, le critique et journaliste sévère Henri Bauer vint me demander si je ne voulais pas consentir à faire un grand plaisir à Sarah, en venant, après mon concert, chanter chez elle. — « Vous comprenez, Yvette, me dit Bauer, c’est difficile pour la grande tragédienne d’aller dans cette salle enfumée... » — « Très bien! Très bien, dis-je, j'irai chez Sarah avec joie, le jour qu’elle voudra. »
J'avais une telle curiosité de voir l’intérieur de Sarah Bernhardt. Je m’imaginais des choses et des. choses ! Je fus déçue, la cage aux lions était vide, mais l'odeur des fauves était restée. Le fameux «grand hall » me parut petit, trop bric à brac pour mon goût et sans style, et même sans personnalité ; à côté de beaux bibelots, des cameloteries étonnantes arrangées en « salle d’exposition » place Clichy. Maïs l’accueil et la femme furent charmants. Elle avait là des amis que je ne connaissais pas et qui me firent fête autant qu’elle, qui fut
enchantée de ma façon de prononcer les #1 « Si
peu d’artistes, me dit-elle, savent prononcer les{l»
Au moment de nous quitter, elle me dit : * ee ise
n'avez pas encore été en Amérique, Mademoiselle Guilbert? » — « J'y vais dans trois semaines, Madame. » — « Pas possible! Eh bien, comme je
serai à New-York quelques jours après vous, venez me voir, cela me fera plaisir. »
Et Sarah Bernhardt me remit une longue boîte contenant un de ses éventails, avec sur sa carte ces mots tracés : « Acceptez, Mademoiselle, cet éventail en reconnaissance de votre venue chez moi, et croyez à mes sentiments affectueux
et admiratifs. Sarah Bernhardt. » Cette carte allait jouer un rôle comique quelques semaines plus tard, car ma femme de chambre, faisant mes malles pour mon premier voyage aux États-Unis, y joignit avec mes boîtes d’éventails celle de- Sarah, dans laquelle était restée sa carte.
Or je débutai à New-York avec un succès formidable, les journaux étaient remplis de mes portraits, articles nombreux et très élogieux.
Trois semaines après mes débuts, Sarah Bernhardt arrivait. Les reporters lui dirent qu'une célèbre artiste française avait eu un gros succès.
— Qui ça ? demanda Sarah.
— Mie Yvette Guilbert...
— Connais pas, dit Sarah...
— Comment, Madame, Yvette Guilbert vous est inconnue ?
— Absolument.
—— Mais on nous a assuré qu’elle était à Paris une célébrité.
— Connaïs pas, dit Sarah... jamais entendu ce nom... | — C'est trop fort, dit le reporter. On nous a encore trompés en faisant passer pour célèbre une artiste « inconnue » et elle est payée, cette Yvette Guilbert, une somme fantastique : 30.000 dollars
pour un mois.
— 30.000 dollars ! 30.000 dollars ! répéta Sarah, eh bien... ce nom m'est tout à fait inconnu |
À cinq heures du soir, tous les journaux racontaient que Mme Bernhardt ne connaissait pas Yvette Guilbert, qu’à Paris cette chanteuse était inconnue, etc., etc.
Grand arrivage de « boys » des journaux à mon hôtel! Et à ma stupeur, j'ai la visite de l’impresario de Sarah, Maurice Grau, qui me prend les mains et, me dit, en m'embrassant : « C’est indigne! C’est indigne ! Répondez, Yvette, ef ne la ménagez pas |» J'étais atterrée, je ne pouvais détacher mes yeux des articles inondant la presse de New-York toujours si friande de scandales. Enfin je répondis, m'essayant à froisser cette grande tragédienne, si petite femme, et j'écrivis :
« Je ne comprends rien à l’attitude de Mme Sarah Bernhardt; cette dame, qui commence à perdre sa jeunesse, semble commencer aussi à perdre la. mémoire... mais voici une carte écrite de sa main il y a quelques semaines, que je prends d’une boîte . où dort son charmant cadeau : son propre éventail. »«
Alors ce fut dans toute la presse des articles qui mirent les rieurs de mon côté et cette sotte rosserie de la grande artiste me rapporta beaucoup de
sympathies.
A quel stupide sentiment répondait le geste de Sarah ?
Des années passèrent quand, un jour, un journaliste, M. M. T.…., écrivit sur Sarah Bernhardt un article férocement méchant et terminé par à peu près ceci : « Mile Yvette Guilbert se réjouira de mes vérités. » Ah non! je ne permettais pas cela et j’écrivis à Sarah:: « Madame, j'espère que vous me faites l'honneur de ne point croire que je puisse me réjouir d'insultes qui vous sont lancées à la figure ; ce journaliste, que je ne connais pas, s’est permis d’user de mon nom en m'octroyant des sentiments dont je rougirais si je les avais. »
Et Sarah me répondit qu’elle me savait trop noble pour me croire complice d’une infamie pareille.
Quelques années plus tard, à Londres, je fus engagée au Coliseum, où Sarah Bernhardt jouait un acte de la Tosca. C’était la première fois que la grande artiste consentait à « faire du music-hall » et je sentis toute la gêne qu’elle allait avoir chaque soir en me croisant dans les coulisses; je me dis : « Sois chic, Yvette, va lui tendre la main, et oublie la bêtise de la dame... » et un soir, avant mes débuts, je frappai à sa loge et je passai ma carte. Elle me reçut souriante, inconsciente, adorable et sembla trouver tout naturel que je vinsse l’embrasser.
Nous restâmes de ce jour-là « bonnes amies ». Et vraiment j’oubliai l'incident de New-York.
Mais il se passait chaque soir une scène épique. Devina-t-elle jamais que je m’en amusais à un tel
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point que je la favorisais pendant toute la période de mon contrat au Coliseum ?
Tous les soirs, je succédais à Sarah Bernhardt sur la scène de ce music-hall. Il me fallait donc être là dès sa sortie du plateau pour une seconde après occuper la scène. Mais j’arrivais toujours quinze minutes avant et, au moment où la Tosca voit par la porte ouverte torturer son amant quüi hurle et se tord de douleur, Sarah, convulsée d’épouvante, m'apercevait plantée en face de la porte, habillée d’une robe 1830 (je chantais des chansons « crinoline ») et elle s’écriait, se tordant les mains avec un accent de bête blessée : « Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! quelle horreur ! quelle horreur | » et son visage fixait le mien | Je m’amusais follement.
Louis Mercanton était alors son secrétaire, il allait la prendre à sa loge, lui offrait le bras et l’amenait jusqu’à la scène. À la fin de l’acte, même cérémonie pour revenir à sa loge.
Pendant la guerre, pauvre chère femme je la revis en Amérique, la jambe coupée déjà et donnant en été, dans un village près de la mer où j'avais un petit cottage, une représentation de la Dame aux Camélias. Mon cœur chavira. Une salle dé cinéma ; un public de bonnes et de femmes de chambre, un orchestre de bastringue entre les actes ; elle jouait sans conviction, semblant improviser son texte, entourée d’une troupe bien modeste, sa devise affreuse et magnifique : Quand même, s’étalant sur le rideau qu’elle emportait en voyage.
Quelques mois après, j’allai la voir à l’hôpital
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Mont-Sinaï à New-York, où elle était tombée malade. Je la trouvai outrageusement fardée, poudrée, les yeux noircis, collés, les lèvres écarlates, les cheveux rouges frisés, ébouriffés, un lion couché dans un lit! KElle m'’effara. Mon Dieu, mon Dieu! ne pas savoir être « soi » dans la fièvre et l’angoisse, et porter toujours, toujours «un masque » de déguisement, et des accessoires mensongers, pour tromper qui? Elle parla de son fils. « Pourvu qu'il vienne, disait-elle, on va m'opérer.., pourvu qu’il vienne... » et une grande tendresse passait dans ses yeux. À un moment donné, elle me prit la main, la garda dans la sienne sur son édredon et dit : « Vous êtes vraiment bonne, Yvette... Je vous remercie d’être venue... Vous êtes vraiment bonne, Yvette... » Je sentis qu’il me fallait partir, car l'émotion montait à ma gorge et j'avais peur de pleurer, car de la regarder me torturait le cœur. J’aurais voulu la débarbouiller et rendre à son visage si douloureux sa beauté vraiment dernière. Je l’embrassai et je sortis.
Elle guérit et je la revis à Paris en 1922, je lui amenai une demi-douzaine de jeunes filles qui brûlaient du désir de la voir. Je lui demandai la permission de lui présenter mes jeunes élèves américaines, elle les reçut adorablement dans son hôtel du boulevard Péreire où elle mourut. Son enterrement aurait pu être plus majestueux. En voyant s’avancer son char couvert de fleurs, je me suis rappelé toutes les minutes où elle fut mêlée à ma vie, et j'étais heureuse d’avoir su lui pardonner et de pouvoir, au passage de son
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cercueil, avoir des larmes très tendres pour la saluer une dernière fois.