‹ La chanson de ma vieChapitre 45 sur 80 · LE PRINCE DE GALLES · texte numérisé non relu

LE PRINCE DE GALLES

(plus tard le Ror ÉDouARD VIL.)

Un soir, à la Scala de Paris, où je chantais, on téléphona d’appeler Mile Yvette Guilbert pour une communication urgente. J'étais en scène et j'envoyais ma femme de chambre dans le bureau du directeur (alors M. Marchand) où se trouvait l'appareil. Le Bristol Hôtel demandait si je pouvais venir dans deux jours à Cannes, chanter dans un salon. Je fis répondre que, chantant . chaque soir à la Scala, je ne pouvais m’absenter de Paris et rompre le cours de mes représentations.

Une demi-heure après on resonne, et cette fois ce fut mon directeur qui répondit à l’appel; on me supplie de venir à Cannes, de faire l'impossible ; on payera ce que je demanderai, etc., etc. Mon directeur, nerveux, rien qu'à l’idée qu’on osait ainsi mettre ses recettes en péril, répliqua sèchement que, tout de même, les gens du monde devraient savoir qu'une artiste a ses devoirs! Une discussion violente eut lieu entre Bristol et la Scala ; à la fin, Bristol ne lâchant pas prise, la Scala revint m'’avertir. Je finissais de chanter et vins au téléphone, nerveuse, agacée, d’une insistance qui mettait mon directeur en furie !

« Mais enfin, dis-je à Bristol, qui est l’ignorant

es FRONT EEE

PORTRAITS FADTd

qui ne veut pas comprendre qu’une artiste jouant à Paris ne peut pas quitter Paris ? »

Bristol répondit : « L’ignorante est une Américaine, ma cliente, Mrs. Ogden Goelet ! » — « Connais pas ! » répondis-je laconiquement ; et comme Bristol ne lâchait toujours pas, je m'écriais furieuse : « Mais enfin, Monsieur, j’ai bien le droit de refuser de me déranger, si ça me plaît ! »

Alors, mon directeur, assis à mes côtés, me souffla : « Dites-lui un chiffre qui fasse cesser la conversation.» — « Combien ? » — «15.000 francs! » Je me tordais de rire et lâchais : « Pour 15.000 francs seulement je bougerai de Paris. » Bristol répondit sans broncher : « 15.000 francs, c’est entendu ! »

Mon directeur et moi, nous restions estomaqués de surprise... Il y eut un petit moment de silence, sans me soucier de mon directeur, j'empoignai le téléphone : « J'accepte, venez demain chez moi,

30, rue Saint-Lazare, régler les détails du.

voyage »,

Le lendemain Bristol vint me voir et m’expliquer que sa cliente millionnaire, Mrs. Ogden Goelet, habitant Cannes l'hiver, y recevait le prince de Galles (plus tard roi Édouard VII), et que lui ayant demandé quels artistes il voudrait entendre après le dîner, le prince avait réclamé Yvette Guilbert qu’il n’avait pas encore entendue. J’arrivais à Cannes avec un tel rhumatisme que je crus ne pouvoir paraître chez Mrs. Goelet le soir. Mais mon énergie, ma volonté, firent un miracle et, à dix heures, j'étais à sa villa.

Le dîner n’était pas encore fini. On me fit entrer dans un petit salon avec deux autres jeunes artistes

Der tr du

Page 1