RE PNA D PRES BOND ON AVE NDS LIN REP PE EE
& Ÿ de le Matt ; pu ù 7 Lo
En +: Pi rt * un > SENS buis, Fe does à : $ ns Ne EE CHER USE :
ss
de la Comédie-Française, dont je ne sais plus les noms. Tout à coup la porte du petit salon s’ouvrit et Mrs. Goelet vint me recevoir et me prier, en raison de la « qualité princière » de son hôte, futur roi d'Angleterre, de choisir mes chansons les moins « risquées », ce fut son mot. Puis les invités, sortant de table, laissérent passer d’abord le prince dans le petit salon où se tenaient les artistes. Ses yeux cherchaient à deviner laquelle de nous était Yvette Guilbert, et je m’'amusais fort de son manège discret, mais visible... il alla droit à une jeune femme, habillée de rouge, ayant de grosses roses dans les cheveux, elle lui répondit qu'Yvette Guilbert était la grande jeune fille toute simple, « en satin blanc », avec des gants noirs. Je vis la surprise se peindre sur son visage. Très respectueusement je le saluai et pris la main qu’il me tendit. Il resta une seconde à me dévisager .et dit : « Quelle distinction, Mademoiselle... cela vaut une célébrité », et il me tourna les talons. J'étais sous le charme de cet accueil, bien entendu! | La soirée commença par de la musique. Derrière moi j'entendis un « débinage » en règle de la marquise de Gallifet, femme du célèbre général, que se payérent deux Américaines. Après l’éreinte- G ment de la marquise de Gallifet ce fut celui de la princesse de Sagan.
Enfin vint mon tour de chanter. Je me levai et me dirigeai vers le piano, le prince de Galles m'y suivit, prenant un fauteuil à mes côtés.
24 Il ne cessa de me sourire cordialement, pendant __ mes premières chansons « choisies »; puis tout à . coup, se levant, il se dirigea vers Mrs. Geolet et lui
parla à l'oreille. Elle vint alors près de moi et me dit : « Le Prince a entendu parler d’une chanson, Le Fiacre, et va du reste vous dire lui-même... et en effet le prince me prit le bras, et gentiment me murmura de façon à n’être entendu que de moi : « Chère mademoiselle Guilbert, pourquoi ne me faites-vous pas entendre vos chansons montmartroises ? J’ai tant lu d’articles sur votre façon d’interpréter l'esprit du Chat-Noir. »
« Monseigneur, lui dis-je, vous m’embarrassez fort, car Mrs. Goelet m’a priée, en raison de votre « qualité princière », de ne vous chanter que des choses. pour jeunes filles. » Le prince se mit à rire si fort qu’un silence subit se fit dans l’assemblée ; il en profita pour déclarer qu’il demandait la permission de suggérer les couplets qu’il voulait entendre. On applaudit sa proposition et le prince, accoudé au piano, demanda les chansons les plus spirituellement parisiennes de mon répertoire.
Le Prince avait vraiment del’humour et une grâce simple, charmante, c'était le vrai grand seigneur ;
gentiment il déclara que c'était pour lui une soirée
« inoubliable ». « Que puis-je faire pour vous, Mademoiselle ? » — « Me patronner quand j'irai, pour la première fois de ma vie, à Londres, la saison prochaine, Monseigneur. » — « C’est dit ! Mais il faut vous produire à l'Empire, afin que j'aille à votre première », et il ajouta : « L'Empire, établissement de premier ordre, donne 14 p. 100 à ses actionnaires ! » J’éclatais de rire à ce côté « business » du prince, et comme! je lui disais : « Comment un prince peut-il s'occuper d'argent », il me répondit, amusé : « Il en faut beaucoup pour
Le QAR MOT pe se
TE
D MNT
Laté
RE ere TT à
" À À ; 1 Ru ART AS A TS ae CE M Pa Arte: EPA
le perdre. » Le prince de Galles, à cette époque, perdait beaucoup au jeu, disait-on.
À dater de cette soirée, le prince de Galles me montra un intérêt qui ne se lassa jamais. À mon début à Londres, six mois plus tard, il pria Arthur Sullivan, le célèbre compositeur, de faire une réception chez lui en mon honneur, où des femmes de la Cour seraient invitées ; le duc de Connaught et le duc de Cambridge assistèrent aussi à cette réception.
Je fus assise au dîner à la droite du prince de Galles, à ma gauche était l'ambassadeur d’Autriche dont je ne me rappelle plus le nom, mais qui avait un esprit d'enfer ! Des mots d’une ironie froide, qui cinglaient tous les gens assis autour de la table. J'avais une peur atroce que le prince n'entendit ses satires. Il disait de lui : « Il n’aime pas les arts, se commet avec des gens d'argent. La Goulue, la danseuse du Moulin- Rouge, le tutoie.. (1). Il fréquente les Américains aux gros sacs !... » À ces derniers mots, comme le prince tourna sa tête de son côté, l'ambassadeur le regarda bien dans les yeux et tranquillement : « Oui, Monseigneur, je disais à Mie Guilbert combien Votre Altesse aime la France, ses artistes, ses vins, et combien Votre
(1) Note concernant l'incident avec la Goulue :
Un soir au Jardin de Paris, soir du Grand-Prix, le prince de Galles regardait danser les célèbres danseuses : La Goulue et la Môme Fromage. La Goulue reconnut le prince, le dévisagea.. et la jambe en l’air, enfouie dans les flots de dentelle de ses jupons, elle hurla: « Eh! de Galles, tu paies l’champagne ? » Le prince s’exécuta, follement amusé.
Altesse y est populaire... » Le prince sourit et remercia d’un signe de tête l'ambassadeur.
J'étais outrée, indignée, du procédé hypocrite du diplomate. Après le dîner on fit de la musique. Sullivan se mit au piano... Letty Lind (une artiste Londonienne alors dans sa vogue) arriva « souffler » plutôt que chanter une chanson anglaise et la dansa. Elle était adorable, petite et mince, .roussotte, distinguée et exquise. Puis vint à ma stupeur un «siffleur » attraction, à ce moment, d’un grand Music-Hall de Londres. Et le prince de Galles et le duc de Connaught se mirent eux-mêmes à sifiler.
Je ne pus chasser ce souvenir étrange de ma mémoire. Le prince de Galles me renouvela, après que j'eus chanté pendant plus d’une heure, son désir de me continuer son patronage.
« Eh bien, lui dis-je, Monseigneur, me promettezvous de venir avec la Cour, la saison prochaine, au Palace-Théâtre, car jy suis engagée, et cela aiderait beaucoup au prestige de mes représentations ?... »
— With great pleasure, répondit le prince.
Faites-moi savoir votre arrivée.
Il tint parole, plus tard, lors d’un engagement au Palace-Theâtre de Londres toute la large loge royale fut occupée un soir. De longues années après ce fut à Marienbad que je revis le roi Édouard VIE, escorté de femmes du monde Mrs: Hall-Walker, lady Cunard et la marquise de Ganay. Un lunch à l'hôtel Weimar, où le roi habitait, fut organisé. Après le lunch $S. M. me pria de chanter.
Comme j'avais alors ajouté à mon rérertoire des
chansons de l’ancienne Angleterre (que je chantaïs en anglais) le roi fut très amusé et me demanda où j'avais trouvé ces charmantes choses. « Majesté, lui dis-je, le titre du petit livre est à lui seul une trouvaille : « Pills to purge melancholy ! Pilules purgeant la mélancolie ! » Le roi s’amusa si fort qu’il me proposa de me faire appeler à la Cour pour les chanter devant la reine. Quelques mois après je fus en effet chanter au Buckingham Palace.
La reine était habillée de mauve, sans aucun bijou qu’un haut « collier de chien » de perles lui servant de col de robe. Très mince, très sèche, et pourtant fort gracieuse, elle me complimenta sur ma façon « grande dame » (ce fut son mot) de dire les choses piquantes. Maïs je ne reçus aucune fleur, aucun petit « souvenir », geste habituel des « gens de Cour ».
Comme un jour j'en disais ma surprise au roi Édouard que j'avais retrouvé à Marienbad, S. M. me répondit, se tordant de rire : « Quand les maris sont prodigues, les femmes sont économes ! »
TouLousE-LAUTREC
C’est en Mai ou Juin 1895 qu’un matin il vint avenue de Villiers déjeuner chez moi. Il y fut amené par Maurice Donnay.
Mon valet de chambre, après avoir introduit les deux hommes, accourut m’avertir, la figure effarée : « Mademoiselle ! oh! mademoiselle ! M. Donnay est là... avec « un drôle de petit machin. »
de ARS AS CE D
— Un drôle de petit machin ? Que voulez-vous dire ?
— C’est un petit machin, quoi... un « guignol ».…
J’allai recevoir mes visiteurs et je restai figée devant « le petit machin » debout, à côté de Don: nay.
Figurez-vous la grosse tête de Gnafron (du Guignol lyonnais), posée sur le corps d’un petit nain |! Une tête brune, énorme, la face très colorée et noirement barbue, une peau grasse, huileuse, un nez de quoi garnir deux visages, et une bouche |! une bouche balafrant la figure d’une joue à l’autre, ayant l'aspect d’une large blessure ouverte, Les muqueuses des lèvres, formidables et « violetrose », aplaties et flasques, ourlant cette fente effroyable et. obscène ! Je reste muette et enfin je plante mes yeux dans ceux de Lautrec. Ah!
qu'ils sont beaux, grands, larges, riches de chaleur, étonnants d'éclat, si lumineux |
Je m'attarde à les contempler et soudain, Lautrec, qui s’en aperçoit, retire son lorgnon, Il connaît sa magnificence unique et me l'offre en toute générosité. Son geste me laisse voir alors sa cocasse petite main de nain, sa main toute carrée, accrochée à d’extraordinaires petits bras de marionnette.
- Maurice Donnay dit : « Voilà... Je t’ai amené Lautrec à déjeuner, il veut faire des croquis de tol. »
— Très bien, je vais prévenir ma mère pour qu'elle fasse mettre un couvert de plus.
Je fus surtout prévenir ma mère de la surprise qui l’attendait en la personne de Lautrec. Et
P ms - .
quoique «‘au courant », elle resta sans paroles devant le grand artiste, si saisie qu’elle serra la main de Donnay, salua Lautrec et sortit sans pouvoir l’accueillir d’un mot. Elle était figée de stupeur.
# En attendant le moment du déjeuner, on bavarda et je n'étais préoccupée que de l’idée « d’asseoir » Lautrec à table. Fallait-il lui mettre un petit banc pour l'aider à grimper sur sa chaise ? Des coussins pour le rehausser ?
J'étais sur le gril et je pris le parti d'attendre les gestes du nain, pour les aider. A ma stupeur, il sauta du sol sur sa chaise grâce à la paume de ses deux mains calées sur son siège pour se donner l'élan nécessaire ! Ouf! ça y était! Son buste était en place! Ses petites jambes d’enfant se balançaient dans le vide et comme mes chaises étaient sans barreaux, je le sentais mal à l'aise et je n’osais pas intervenir. Donnay pourtant approcha de la table Lautrec assis, et je m’aperçus alors que Lautrec avait le menton à vingt centimètres de la nappe. Jamais je n’oublierai ce déjeuner. Les mets s’engouffraient dans la fente de sa bouche, et chaque mouvement de la mastication montrait la manœuvre humide et salivée des énormes muqueuses qu'étaient ses lèvres. Quand vint le poisson sauce remoulade, ce fut un clapotis extraordinaire.
Mais l’homme parla ; sa simplicité charmante ce jour-là nous fit oublier le reste. À un moment donné, il me demanda un rendez-vous pour venir chez moi la semaine suivante faire des études, des portraits, des silhouettes, et comme je lui disais :
« Je vous écrirai, Monsieur Lautrec... », il se mit à rire mystérieusement, sans rien dire, et refusa de me donner son adresse. Je n’insistai pas par discrétion.
Trois semaines plus tard, il revint avec tous ses petits ustensiles de dessinateur et me dit : « Voilà... je viens vous surprendre, mais je fais une exposition de dessins et je dois avoir Yvette Guilbert, n'est-ce pas 2. » Et je posai pour lui, et comme je lui disais en souriant : « J'espère que vous n’oublierez pas de me donner un de ces croquis, en souvenir de vous, Lautrec », il fit la sourde oreille.
Alors, pour le taquiner, j’ajoutai : « Si vous ne me
l’apportez pas, j'irai le chercher chez vous, voilà tout... » Du coup, il se mit à rire convulsivement et s’écria : « Je parie bien que non! Savez-vous où l’on me trouve le plus souvent, Yvette ? »
— Non. mais, sans doute, à votre atelier.
— Non, fit Lautrec, dans une miason visiblement numérotée.
— Vous y vivez ?.… Non ?.… Sérieusement ?.…
— Très sérieusement, jeune Yvette.
— Vous avez sans doute des créanciers. C’est votre cachette. Personne n'ira vous chercher là, bien sûr.
Ah ! son rire ! son rire ! et sa voix hachée où se mêlaient et la préoccupation momentanée du dessin à fixer, et celle de la réponse à faire ! Et par bribes, tout en retaillant son crayon, il me dit « son goût » de vivre dans la « maison close », d'y regarder palpiter la prostitution, d’y voir défaillir les pudeurs et de pénétrer les douleurs sentimentales des pauvres créatures, fonctionnaires de
CE den à pd io: idée AE Lis NU TIRE ES NE TER
l'amour. Il était leur ami, leur conseiller parfois, jamais leur juge, leur consolateur, bien plutôt leur frère de miséricorde. Quand il parlait de ces
pauvres femmes, par minutes, l'émotion de sa voix
trahissait la pitié si chaude de son cœur... que je me suis souvent demandé si Lautrec ne trouvait pas « une mission de beauté » dans cette volonté de commisération fraternelle et chrétienne, envers ces femmes dépourvues de toute fierté pudique.
Il disait souvent : « Toujours et partout la laideur a ses accents de beauté, c'est passionnant de les découvrir là où personne ne les voit... » D’autres fois, gouailleur et douloureux, ïl m’affirmait que : « Les Don Juan étaient « des bêtes d'amour à femelles », les amants, des animaux lubriques. »
— Ah! l'amour ! Famour ! disait Lautrec, vous pouvez le chanter sur tous les tons, Yvette, mais bouchez-vous le nez, ma chère... oh ! bouchez-vous le nez! Si vous nous chantiez : Le Désir on s’entendrait, et sur la variété de ses coups de sang
on s’amuserait.. mais l'amour | ma pauvre Yvette.
l'amour ! ça n'existe pas. »
Et il scandait chaque syllabe. |
— Et le cœur ? qu'est-ce que vous en faites, Lautrec ?
— Le cœur ? Mais le cœur n’a rien à faire avec l'amour.
— Lecœur, s’esclaffait-il, comment une fille intelligente peut-elle mêler « le cœur » aux affaires de.
« Mais, ma p'tite Yvette, les hommes aimés des belles filles n’ont que le vice dans l’œil, Le vice sur la bouche, le vice dans les mains... le vice du ventre... »
PL EE bd 0 5h M GE DS co A Pie ne A en RO rt dE AL Re Pa eo LVNE LR ESLE De 2h PAR MS DA Su Ps ie À Fr o RAC ET PAT \ COLE
Eu H'
PORTHAITS 229
« Et les femmes donc! »… Et Lautrec, d’un rir infernal et douloureux, criaît : « Aussi. ça leur en fait des gueules ! tenez en v’là des aimeuses et des aimés, r’gardez-moi ça. » Et Lautrec ouvrait un petit album, où des croquis de vendeuses et d’achéteurs « d’amour » étaient crucifiés, stigmatisés sans pitié, crûment horribles, déformés volontairement par lui, qui jouissait de leur luxure, de leurs cris de bêtes en désir. Ah ! ces mâles et é ces femelles qui lui faisaient conclure, comme s'ils le L véengeaient de sa disgrâce physique : « Heïn ! quelles gueules, ces Roméo et ces Juliette ! »
Un jour, comme je regardais quelques uns de ses dessins faits d’après moi, je lui dis, énervée d’être . si déformée : « Vraiment, vous êtes le génie de la déformation... » D’une voix coupante comme un couteau, il me répondit : « Maïs. évidemment | »
Je compris tout de suite ma gaffe et je me sentis s devenir toute rouge.
Lautrec a dessiné toutes les « gloires » du Moulin Rouge : La Goulue, Valentin le désossé, la Môme Fromage, Grille d'Égout, ete., etc., tout le vice ravageur de la noce était sur leurs visages.
Je n’ai pu obtenir que Lautrec me fit cadeau d’un dessin auquel j'avais servi de modèle ! Beaucoup d’autres artistes le firent ; lui, jamais. Un jour, pourtant, ‘il remarqua chez moi une table de céramique turquoise commandée par moi en Angleterre et autour de laquelle on pouvait placer douze personnes, Comme il la trouvait belle, je lui exprimai le désir d’avoir une céramique de lui, pour en faire une table à thé ; il ne me répondit rien, maïs il m’apportaà
280 “ vue MÉMOIRES
signer une caricature de moi sur laquelle j’écrivis : «Mais, petit monstre, vous avez fait une horreur | (signé Yvette Guilbert). » Quelque temps après une céramique faite d’après ce dessin m'arrivait avec ma critique écrite et ma signature.
Personne en regardant cette œuvre de Lautrec chez moi ne se souvient d’en avoir vu le double, ce qui me fait croire qu’elle fut tirée, pour moi, à un unique exemplaire.
Lautrec aimait beaucoup « le cirque »; ii me racontait qu'il allait souvent « à Médrano », le cirque du boulevard Rochechouart.
Dans l’album qu'il fit de ces visions athlétiques, il y a une impression de cauchemar ; on dirait qu'il a dessiné en proie au vertige, il a déséquilibré les équilibristes, les écuyères semblent enfourcher les chevaux de la mort, la piste devient un cercle tragique où la démence mène, en hurlant, le jeu
. des bêtes et des gens. Arsène Alexandre, le critique
d’art qui connut aussi beaucoup Lautrec, m’assura qu’il les avait dessinés « de mémoire ».
Lautrec eut un atelier rue Tourlaque et aussi avenue Frochot.
Il mourut, intoxiqué d’alcool, victime de tous ses excés.
PIERRE LoTI
Ah ! avec quelles extases j'avais lu, jeune fille, ses premiers livres let voilà que la vie allait me permettre de connaître l’homme qui m'inspirait tant d’admiration.
HR Le rs ee PR LA RE
C'était vers 1894, il y avait deux ans que Paris avait fait de moi son enfant gâtée, et tout heureuse de cet amour, il me s’emblait que tous mes désirs allaient se réaliser. Donc je me promis, sachant que Loti demeurait à Hendaye, que si j'allais chanter dans les Pyrénées, j'irais le voir !
Et la Providence m’y aida. La saison où je fus invitée à me faire entendre à Biarritz, un ami de ma maison, Parisien, homme de lettres, Louis de Robert, était en villégiature chez Loti!
Je lui fis connaître mon vœu et un billet m'arriva m'informant que Loti, très heureux de me connaître, m’attendait à Hendaye, sa résidence d'été. Louis de Robert vint me chercher à Biarritz et me conduisit au rendez-vous.
Loti était dans son joli canot, sur la Bidassoa, en costume d’oflicier de marine, pantalon blanc, jaquette bleue à boutons dorés. Sa maison en réparation, pleine d’ouvriers, l’empêchait de m'en faire les honneurs ; on s’installa dans la barque et l’on bavarda. Je ne savais pas si vraiment je reverrais jamais Loti, et je ne faisais que m’en emplir les yeux. Il était pour moi, à cette minute, l’homme des bouts du monde, le héros des romances amoureusement orientales, portant en lui les frissons des amantes lointaines. Pour moi il avait pénétré tous les mystères amoureux et je l’imaginais « le grand collectionneur » des voluptés humaines ! Ah ! l'imagination de la belle jeunesse !
Son visage maigre, bruni par le vent et le soleil, était éclairé par des yeux extraordinaires, des yeux d’émail translucide aux lueurs de feu, des yeux qu’on n’oubliait jamais, des yeux qui
Lies EN VE A RAR Se.
avaiént des lueurs mobiles, rappelant certaines verreries antiques exposées au soleil des musées de Pompéi, il ÿ avait quelque chose dé surnaturel dans le « glacis » de ses prunelles. Usait-il de l’atropine, pour s’élargir les pupilles comme le font les femmes arabes et les Egyptiennes ? Je ne sais, mais les yeux de Loti captaiént le régard, fascinaient ceux qui les connurent.
La bouche était plutôt brutale de ligne, les dents grosses, les oreilles un peu décollées, le neZ busqué légèrement, un peu fort. Il n'avait cértes rien d’uñ bellâtre ! Mais il était fin, distingué, très simple, très accueillant sans familiarité et sa voix était douce comme celle d’une femme.
À cette première entrevue il me dit : « Vous êtes bien jéuüne, Mademoiselle. C’est magnifique à votre âge d’avoir un tel succès... »
Succès de passage, Monsieur... mode, engoue« ment peut-être. J’en suis heureuse, mais je ne m'en grise pas! Cé n’est pas avoir du succès, c'est avoir du talènt qu’il faut pour durer. En ai-je ? Je ne sais pas | On verra !..
Pierre Loti n’oublia jamais cela et me rappela mes paroles en maintes circonstances. Il tint sa promesse et vint me voir à Paris à plusieurs reprises. Un jour que j'étais à étudier, assise à mon piano, il entra chez moi et m'invita à lui chanter de Vieilles chansons populaires ; alors son enthousiasme me fut délicieux.
—+ Voilà ! voilà le vrai esprit de la race ! et de quelles richesses il est fait!
—— La chanson de Paris, c’est amusant, soit, mais ce n’est pas beau.
P'LMpes De ART eg EPS AS LEE LC RR Te TT HR AIT PC D PAST AD ARE VE. QE En LE SIN EP TS PS M MR NS ANSE CT PU me hat DURS EP M terre A D UN". FUN V CET" x “ D UX S
— Vous y viéndrez, Yvette, vous y viendrez à cette belle poésie universellement humaine, vous cuéillerez des lauriers autrement nobles et durables à vous en faire le chantre! Ga vous amuse de chanter, devant des habits noirs et des dames décolletées, des polissonneries qui, toutes, ne sont pas de premier ordre. hein ? avouez-le ?
— C’est Paris, cher Monsieur Loti, c’est Paris qui m'y force. |
— Lâchez Paris.
— Quoi! Vous n’aimez pas Paris, Monsieur Loti ?
— Moi ? mais au bout de huit jours que j'y suis, je n’ai qu'une idée, c'est de m’en sauver. Ah! les chapeaux haute forme noirs sinistres, les habits de drap noir, la tenue de croquemort des homméès ! et les femmes en robes ternes ! sans joie pour les yeux! Venez à Rochefort, Yvette, je vous y offre l'hospitalité et alors vous comprendrez ma fuite d'ici, dès que j'y arrive.
Je venais de me marier en juin 1897, quand Loti m'envoya un adorable billet plein de souhaits tendres et renouvelant pour mon mari et moi son invitation ét, comme je fis une tournée de concerts en France en décembre suivant, nous nous afrêtâmes à Rochefort pour y voir Loti.
Alors je compris tout, de l’homme, de ses goûts
et de sa vie. La vérité ? C’est que Loti était un oriental et son goût du maquillage, qu’on lui reprocha tant, s’alliait logiquement à sa passion du faste, des costumes somptueux et des couleurs chantantes et surtout de ces cadres exotiques dont les luxes antiques nous $ont inconnus,
J1 vint donc*nous cherchèr à la gare, Il était
habillé d’une redingote grise à grands revers « directoire », d’un gilet de velours, d’uné énorme cravate à plusieurs tours, coiffé d’un chapeau de feutre gris « Ange Pitou » avec une grosse boucle d'argent sur le devant, des souliers vernis à très hauts talons le faisaient « danser » sur les pavés. Nous préférâmes descendre à lhôtel, mais nous acceptâmes d'aller chez lui déjeuner le lendemain.
Le lendemain matin, nous attendions Loti qui devait venir nous prendre à l'hôtel. Il vint dans le même costume et traversa un marché où personne ne sembla remarquer sa mise étrange, tant habitués étaient les gens à ses hardiesses, et nous arrivâmes devant une maison de si « neutre » apparence que je fus stupéfiée de voir Loti tirer des clefs de sa poche et en ouvrir la petite porte.
Un petit triste corridor dallé, un petit porteparapluie quelconque, des patères à trois francs au mur. l'entrée d’une maison pauvre. Puis il referma la porte et nous fit entrer dans une espèce de petite chambre nue ; dès lors chaque porte qui s'ouvrit nous révéla la demeure d’un poète d'Orient ! D'abord, une sorte de petite halte, avant de pénétrer plus avant, vous obligeait à prendre des mains de Loti une longue tige de bois soufré qu’on faisait brûler devant un superbe dieu hindou, installé dans un réduit sombre de velours et d’or. Loti disait : « Il faut à ce dieu l'hommage de chacun... sans cela, il nous fera de mauvaises farces ».. et chacun faisait brûler son cierge allumette à ses pieds.
Puis on entrait alors dans un salon féminin,
M PT NN TR RE URSS + PCR Le PA
celui de Me Loti, qui nous attendait là pour nous faire passer dans la salle à manger.
Ce salon était classique, d’un adorable style Louis XVI avec meubles fanés et soies tendres.
Mme Loti, plus âgée que son mari, était fort distinguée ; sa surdité rendant toute conversation difficile avec elle nous gênait beaucoup; mais elle-même nous mit à l’aise en nous priant de ne point nous en inquiéter.
La grande salle à manger patricienne était très haute, décorée de belles boiseries et de tapisseries sévères, une table parée comme celle d’un grand seigneur se dresse au milieu; un matelot nous servira à table.
Après le café, ce fut la révélation! La demeure d’un poète des Mille et Une Nuits!
Loti nous fit monter le petit escalier intérieur
de la salle à manger et sur le palier ouvrit une toute petite porte. Alors de nombreuses chambres, des halls, des galeries, d’autres paliers, d’autres pièces, les unes éclairées, les autres sombres, dallées, parquetées, mosaïquées, des murailles de plâtre travaillé et de bois antiques ajourés, d’autres murailles décorées de laques de Chine, d’autres de boiseries richement nacrées, enfin des murs de céramiques persanes, hindoues, du xri® siècle, des plafonds reconstituant des coins de l’Alhambra, des colonnes rapportées des mosquées, des temples minuscules, des sarcophages, des coffres, des sièges incrustés de jade, des velours, des satins, des damas brodés d’or et d’argent et de pierres précieuses ; des divans de Rajah, des couches de
sultanes, des coussins royaux des palais d'Orient,
(PT JC SR C REA 220 OT TE PS LA * D BE APT si nr Mr PT c MP RIRE Ÿ
f Le … ER:
we Dr ÿ
4 & > TR ia À + h > EU EE #f M.
Les ” VERTE RENTRER N LARY AE ER # D
des lits de reines, des tapis de tombeaux, de palais, de mosquées, jetés au travers des colonnes de marbre jaune, Et cette vasque de marbre rose, où chante le jet de sa mosquée reconstituée et qui, le soir, aide Loti à s'endormir, couché surf son matelas de satin crème, enroulé qu’il est dans une splendide robe brodée d'oiseaux et de fleurs, rapportée d’un de ses « Là-bas » |
Et voici les selles, les armes, les bijoux où les turquoises, les perles, les diamants, les grenats
scintillent, accrochés, massés, auprès d’une che-
minée haute, encadrée de banquettes somptueuses qui font « coin de méditation »!
Puis voici l’autre étage, où le Japon met ses notes d’art : gravures, peintures, tapis, soleries, lustres et dés quantités de joujoux remplissant
uue vitrine | Murailles tendues de couleurs préciéu-
sement soyeuses, brodées d’ibis et de chrysanthèmes géants qui me font penser à Madame Chrysanthème... Des stores arc-en-cielisent la lumière des chambres, dés nattes satinées et si fines ! des vahneries multicolores, des poteries, etc., etc.
Et voici cent vingt-cinq caisses de chinoiseries qui attendent la construction que va faire Loti d’une nouvelle aile à sa maison. Là, murailles, sol, plafonds, portes, tout sera reconstitué, et, nous explique Loti, de grands panneaux fleuris de jades en relief permettront une décoration de toute splendeur. « J’ai des tapis de toute beauté, disait Loti, des centaines de robes chinoises brodées achetées dix francs aux matelots qui, pendant les hostilités de la guerre des Boxers (où le butin leur mettait en mains des trésors dont ils ne savaient
(ue PURE ee COR NT PET AS SAUTER CAE nt ANS EE RS ER D TS PME NT ER TA FN ex AA ET ARE iré) M es ri æ, F rs TRE
RTE Ne ve Û 14 Su 1: d SE y HR D "EX L ANRT VERS AU pr Ÿ
pas la valeur), s’en servaient pour essuyer leurs bottines ! » « Quand j'avais la veine d’arriver à temps, alors j’échangeais ces merveilles contre de l'argent ou des torchons pour l'office des soldats. »
Et comme je m'’étonnais qu'on permit aux matelots et aux soldats de détériorer pareilles merveilles : « En guerre, le butin est permis, me dit Loti, c’est l’usage, »
Loti invita à la crémaillère de la grande salle chinoise de nombreuses personnalités parisiennes, Mais, voyageant au loin à l’époque, nous ne pûmes nous rendre à son invitation. Plus tard, à un de ses voyages à Paris, il me raconta les splendeurs de la décoration de ce nouveau coin de palais ajouté à sa maison. Le jour où il vint, pendant la guerre, me dire adieu, partant en mission, il était très maquillé, superbement habillé de neuf et je ne fus pas du tout choquée du rouge de son : visage, ni du bleu tendre étonnant de son uniforme, doré à l'excès, traversé du grand cordon de moire rouge qui lui barrait la poitrine, et des
six ou sept décorations empierrées, brillantes, rutilantes comme des bijoux de femmes qui ensoleillaient sa poitrine, Cela lui allait bien et correspondait à sa cérébralité splendide et puis l’homme était modeste, l'ami était adorable! J’aimais beaucoup Loti, il savait être grand avec modestie.
La France, à sa mort, a pleuré un merveilleux écrivain, ses amis pleurent l’homme exquis, si simple, si charmant, et si vraiment le style c’est l’homme, alors on doit adorer Loti e£ lui conserver son cœur au delà de la mort, Moi, j'ai ressenti
de l’avoir pour ami un grand et affectueux honneur. Et chacune de ses visites chez moi est marquée |
d’un souvenir ineffaçable.