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province. Quand il escamotait la vérité, on voyait tous ses trucs et il se révélait par ses cachotteries.
Il était très curieux à voir vivre. Quelquefois, on le croyait cousu d’or et, le plus souvent, sans le sou.
Les dessinateurs de son journal se plaignaïient tous de lui, Roques les payait mal, disaient-ils, et surtout gardait leurs dessins, pour en faire une # exposition qui lui rapportait de gros sous chaque année. Willette se sépara amèrement de lui et se fâcha même avec lui. Roques se mit à ma remorque, mon succés lui fit croire que j'allais certainement « payer » pour faire « enfler » ma gloire. Quand il me vit si décidée à ne rien tenter que mon honnête chance, alors il se fit méchant, agressif, me mettant toujours, croyait-il, « en éveil » en me parlant de « nouvelles étoiles » qu’il lancerait.. de nouvelles affiches de dames qui, elles aussi, auraient des gants noirs |...
Il fit ce qu’il annonçait. Il joua ce petit jeu pendant deux ou trois ans. Devant mon impassibilité il cessa le feu et devint du jour au lendemain charmant, son journal m'’aida beaucoup dans le monde des artistes, par les dessins qu’il fit faire de moi et qui me firent connaître.
Puis, comme j'avais, sans consulter le brave Roques, commandé des affiches à Bac, le dessinateur de La Vie Parisienne, Roques reprit l’offensive, mais d’une façon différente. Il venait alors me demander à déjeuner et m’assurait chaque fois que la petite Z.… ou la grosse X..… ou que Mie Anna Thibaud m'en voulaient à mort... qu’elles
240 MÉMOIRES projetaient de monter des cabales... «Ah! Yvette! | ce qu’elles vous débinent ! » Il adorait brouiller | les gens, créer des disputes, mais rien de tout | cela n'ayant de prise sur moi, il se lassa. Chaque fois qu'il me voyait serrer la main à Anna Thibaud, il entrait en rage.
Je respectais peu son caractère. Toutefois je lui restais reconnaissante de l’aide apportée à mes débuts.
Un jour il fut arrêté pour je ne sais plus quelle bêtise indécente, publiée dans son journal. Il m'écrivit qu'il était « coffré ». Je fus le voir immédiatement. Je compris vite qu’il était sans le sou. Je lui laissai un billet de cinq cents francs, il en fut si singulièrement touché que sa brutalité cessa pour toujours. Je suis certaine qu'il eut pour moi une très grande estime et une vraie amitié. Jean Lorrain m'a répété souvent ses propos à mon égard.
Jules Roques fut le grand lanceur des affiches
.de Chéret, ce célèbre coloriste qui, le premier,
fit chanter les murs de Paris par sa palette rayonnante. Mme Chéret fut « l’adorable modèle » que tous les Parisiens virent, sous des aspects les plus multiples, sourire aux passants, ses cheveux de soie d’or ébouriffés au vent...
Jules Roques a tenu une grande place dans la vie artiste de Paris; son journalle Courrier Français révéla, avee nos grands dessinateurs, Raoul Ponchon, l'étonnant poête-critique et aujourd'hui quel journal illustré peut se payer le luxe d'artistes
. comparables à ceux qui furent les collaborateurs £ de cet homme étonnant, déconcertant et pourtant ésympathique ? Très important à connaître pour
les dessinateurs (à cause de son journal) il se faufilait partout, il était de toutes les fêtes de peintres, de sculpteurs, connu à Montmartre, sur les bouvards, dans les clubs, dans le demi-monde, habitué des ateliers, des coulisses, des boudoirs ; il était une vraie figure parisienne, serrant la main à tous les grands boulevardiers du temps. Et la première fois qu’il vint me voir au concert du Divan Japonais, il m'énuméra toutes ses relations en me forçant à comprendre tout l'intérêt qu'il y aurait pour moi à le connaître et à l'utiliser pour établir « ma réputation ». Jamais il n’oublia ma réponse : « Oui... oui... mais cela ne me donnera pas plus de talent ! » à quoi il répondait : « Pas de succès sans publicité. » Eh bien ! malgré tous ses vices et ses défauts, je l’aimais, parce qu'il était sensible à une bonne action et se mettait en quatre pour soulager un malheureux ou aider un bénéfice d'artiste ! Que de fois je lui dus d’avoir des programmes splendides pour ceux qui s’adressaient à moi en criant : Au secours |
Maurice DONNAŸ
Quand je l’ai connu, en 1892, il avait vingt-cind ou vingt-six ans. Il me raconta qu'ayant fait des études pour être ingénieur, il était sorti de l’École Centrale pour rentrer. au Chat Noir! Ce fut Saincère, ‘collaborateur du Figaro, dont Donnay était alors le secrétaire, qui fut la cause de notre rencontre première,
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DAD à | MÉMOIRES
Saincère était alors un journaliste très considéré (il venait d’épouser la femme divorcée de Paul Lindau, l'écrivain allemand).
Mme Saincère, très aimable femme, avait une fille que le divorce lui laissa, et Saincère s'était attaché à cette fillette comme à son propre enfant, j'en eus la preuve touchante quelques années plus tard, quand un matin il accourut chez moi, la voix étranglée, le visage défait, venant me demander de lui prêter quelques billets de mille francs, pour « sauver l'enfant » que Paul Lindau désirait reprendre. On envoya donc la petite fille au loin. Saincère vint me rapporter mes billets un beau matin quand j'en avais fait mon deuil, car je le savais éternellement gêné.
Donc ce fut Saincère qui, un soir, au Moulin- Rouge, m'entendit chanter. Donnay l'accompagnait.
Il m'a dit souvent avoir été, ce soir-là, follement amusé par une silhouette ridicule d’Anglaise sèche, flanquée d’un parapluie et coiffée d’une toque qui me donnait prétexte à des couplets idiots, mais parodiant la pruderie britannique. Donnay revint souvent au Moulin Rouge à l'heure de mon numéro, comme on disait alors, et nous fîmes plus amplement connaissance.
Il était à cette époque d’un caractère joyeux et jeune ! si jeune ! l’esprit gavroche léger, mousseux, l’âme tendre. Je sentais en lui beaucoup de choses qui étaient en moi, je l’aimais de savoir « me les révéler », de me les clarifier, de les faire transparaître nettement, comme pour m'éclairer sur mon moi intérieur. Mon goût de la satire me rap-
PORTRAITS SOA
prochait alors de tous ceux qui traduisaient de leurs plumes ou de leurs crayons tout ce que leurs yeux intelligents observaient. Oh ! regarder vivre. quelle amusante chose !
J'avais, pour cette raison, une véritable adoration pour Maurice Donnay et aussi une grande admiration pour Forain qui soulignait de ses légendes rosses, faubouriennes et profondes, ses croquis quotidiens dans les journaux de Paris. Mais si Forain-Juvénal cinglait, piquait, fouettait ses victimes, Donnay, plus aristophanesque, les raillait d’une langue athénienne et d’un bon sourire farce et blagueur.….. Forain avait l’esprit de son visage comme Donnay celui de sa bouche lippue, faunesquement drôle. Forain, l’œil froid, sec, le visage maigre, le cheveu plat, collé au crâne, la bouche mince, fine, bien jointe, comme celle d’un juge. Donnay, l’œil riant, pétillant de malice, les cheveux crépus « à l’Africain », les lèvres ouvertes, luisantes, bonnes, laissant voir les dents larges, espacées, et s’avançant légèrement hors « du cadre » des muqueuses, indisciplinées comme ses boutades, une tête de faune attendant la couronne de pampres, et s’il n'avait point le pied fourchu il avait du diable l'esprit qui brûle et flambe, et l’entretenant avec tant d’ardeur qu’on ne le rencontrait jamais sans entendre une fusée d'esprit Joyeux sortir de ses lèvres. C'était des pétarades de mots « drôles » plutôt que profonds ; il était « gavroche », il était « gamin », il était « boulevard », il était « Montmartre », il était « Paris»! Qu'il était charmant! Quand il m'écrit, il signe « Ton ami d’enfance » ou « Pour