APRES SMART
la vie ». Il m'embrasse quand il me rencontre et dit : « Tiens, je te saute au cou comme une mét aille |! »
On lui atribuait un mot amusant à propos de Capus, l’auteur dramatique et le journaliste qui n'était pas facilement serviable... « Oui, disait, paraît-il, Donnay, il est de ceux qui ne renvoient pas l'ascenseur |... »
Les grands lits des hétaïres de notre jeunesse étaient pour lui « des manèges ».
Un soir Donnay m’apporta au Divan Japonais des vers de lui.
Je fis de la musique simplette pour « Adolphe ou le jeune homme triste » et le petit poème devenu
chanson, Toulouse-Lautrec l’illustra. Donnay pré- .
tendait alors que cet Adolphe avait vécu, ‘ou était de ses parents ou de ses amis, Je ne sais plus.
. Voilà trente ans que je le chante ! Et trente ans
que je récite : « Les Vieux Messieurs » avec le même succès qu'aux premiers soirs. La verve du Donnay de ma jeunesse était donc bien précieuse et de forte trempe pour résister au temps.
On dit souvent de Maurice Donnay : « Est-il de
ceux sur lesquels l’amitié pourrait s'appuyer en
toute sécurité en cas d'alerte ? Pourquoi pas ? D'où vient qu’on en peut douter ?
Quand je vois certain autre auteur dramatique qui fut en sa jeunesse et la mienne si accueillant, si charmant, si brillant, si chaud, si affectueux avec moi, répondre à mon souriant salut d’aujourd’hui par un geste vague, les yeux froids.
vitreux..., et l'expression distante, je ne lui retire pas cette affectueuse amitié que j'eus tou-
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jours pour lui, mais j’ai l’impression de l’adresser à un très prochain squelette ; la glace de son crâne est la seule clarté qui soit restée dans cette face de brouillard. Ah! les pauvres cœurs qui, en vieillissant, ont le sort des « pêches Melba » et se figent dans la glace à la vanille de la vie... Que Dieu m'épargne pareille gelée! Oui, oui, mon visage s’est terni, mes chairs se sont fanées, mes muscles ne sont plus élastiques, mais rien de mon physique n'indique le mensonge et la ruse de cacher mes soixante ans ! parce que si « ma façade » a subi normalement les effets du temps, que mon cœur est resté jeune! que mon cerveau conserve donc de joie active! Dieu m’a empli le cœur « danaïdement », car plus j'ai aimé, dans le plus pur sens du mot, plus j’ai su aimer et je me sens à soixante ans toujours inépuisablement riche! ni les années ni les séparations n’ont amoindri mon amitié pour les vieux et bons amis de. ma jeunesse. Vous tous, tous, camarades, quand je prononce vos noms, sachez que mon cœur vous garde un souvenir attendri.
Jamais je n’oublierai le jour où Donnay obtint son grand succès de ZLysistrata. Je sentais tout ce qui l’attendait d’heureux dans sa vie d’artiste et sa réussite me devenait chère comme celle d’un frère. De 1895 à 1900, il me conseilla de faire « du théâtre ». « Donne-moi ta parole,
d’honneur, Yvette, que Ia première comédie que
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tu accepteras de jouer sera une pièce de moi », m'écrivit-il.
k À Vaux, où il vint me voir KE il me disait :
« Ah! que tu es comique ! » puis:« Ah! c’est
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ci épatant de tragique ce que tu fais là ! » — « Alors, Maurice, qu’écriras-tu pour moi, un rôle farce ou une tragédie ? » — « Je ne sais pas. je ne sais pas... Ça me trouble. tu comprends,: ma p'tite Yvette, on ne peut pas se tromper avec toi... attends, attends. quand j'aurai « l’idée », le rôle et la pièce viendront vite. » J'attends toujours |
Te rappelles-tu, mon bon Donnay, le déjeuner chez moi, avec Saint-Saëns et Pierre Louÿs qui voulait me confier la création de son Aphrodite et se refusa tout de même à signer avec toi la pièce à tirer de son œuvre ? Je te revois encore lui disant: « moi, je ne veux pas toucher à un livre pareil sans vous avoir avec moi. »« J’ai signé le roman, insistait Pierre Louÿs, c'est assez; faites la pièce seul. » Et ni tes instances, ni celles de Saint-Saëns ne décidèrent Pierre Louÿs. Et c’est ainsi que, peut-être, la plus belle des opérettes françaises, livret de Maurice Donnay et Pierre Louÿs, musique de Saint-Saëns, se trouva morte avant de naître.
En 1900, l’année où je subis la terrible opération de l’ablation d’un rein, on cria sur les boulevards l’annonce de ma mort, au moment où Donnay sortait du théâtre des Variétés; il me raconta cela quelques mois après, quand, venant à Vaux où j'étais en convalescence, il m'écouta lui retracer les mille et une angoisses de mes dixhuit mois de maladie, de ces épouvantables dixhuit mois de souffrances physiques et toutes les déductions philosophiques que j'en tirais.. Jamais je n’oublierai ses yeux figés sur mon visage et l'expression extraordinaire de sa voix disant « Tiens, vois-tu, si on pouvait faire « du théâtre »
avec ce que tu viens de me dire là si simplement
et te faire raconter tes sensations et ce qu’elles te dévoilèrent.. quelle chose étonnante on obtiendrait à la scène... ! Veux-tu, Yvette, que, pour ta rentrée, je pense à une pièce ?.. C’est épatant.… c'est épatant de vie, d'observation, tout Îce que tu viens de me raconter... » Et tu partis ému, charmant, mon bon Maurice, et tu n’écrivis jamais ma pièce! Mais qu'est-ce que cela fait ? Mon amitié te reste fidèle, toujours attachée au souvenir de notre jeunesse, et puis, c'est ma fierté que d'empêcher mon cœur de mourir avant moi.
La vie est un jeu de patience, fait de multiples petits événements qui, mis les uns à côté des autres, s’harmonisent et se complètent, les souvenirs les ajustent et par leur force tendre les éternisent. Oublier ses amis, c’est les faire mourir
ÉLéoNorA DUSE
Quel nom! Et quelle artiste que celle qui restera inoubliable, incomparable, et dominera si hautement nos souvenirs, nos grands émois, nos frissons d’art ! Par où commencer pour parler d’elle ? Et comment dire la vérité intense des surprises d’art que furent pour nous ses révélations dramatiques.
De quoi était donc fait son génie, pour qu'après avoir regardé « l'actrice », on restait bouleversé, prisonnier de son âme ? Ah ! son âme, comme elle
nous était offerte glorieusement ! Comme elle nous émouvait par sa science des essences douloureuses de là vie, comme elle en exposait les multiples tortures, comme elle en dosait, comme elle en mesurait le poids, la légèreté, celles qui s’incrustent, celles qui s’effacent, et comme on sentait sa joie étrange de la douleur ; elle en faisait sa foñtaine de Jouvence, la source où se, rafraîchissaient ses exaltations. Souffrir, c'était vivre, por elle ! Sans souffrance de l’âme, pas de beauté de cœur ; sans beauté du cœur, laideur de lesprit, il faut souffrir ! Il faut souffrir pour être belle !.…. dit aux coquettes un vieux proverbe. La Duse l'avait traduit selon son âme et ses besoins cérébraux. Et sûrement sa beauté rayonnait de ses martyres, et sa somptuosité intérieure irradiait ses accents artistes. La foule ne mérita jamais pareille offrande ! Non! Non! Non! La mort du Christ à cinquante francs le fauteuil, quel blasphème !.… Les palpitations d’Eléonora Duse pour le même prix, quelle horreur! Aucun de nous n’était digne de tant d’humaine exposition. Il y avait en elle les grands cris de Baudelaire, et ceux de Verlaine mêlés aux siens, si bellement éloquents dans leur infernale tourmente qu'ils dominaient de leurs flammes les grands feux des amants brûlés de la vie. Une « actrice », la Duse ? Quelle « actrice » eut jamais ce cerveau, cette cérébralité, amante du silence, cette ardeur entêtée à fuir la foule, ce mépris de la louange « en masse », quelle actrice a su haïr comme elle certains de ses rôles triomphants que ses impresarii l’obligeaient à jouer pour remplir leurs caisses. Quelle
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actrice refusa avec tant d'ironique philosophie __ l’embellissement de son visage, le harnachement de « la mode », tous les truquages artificiels des « Princesses de la Rampe ». Quelle « actrice » vécut comme elle, isolée des mille « à côté » du théâtre, loin, très loin des gens de théâtre, des habitudes théâtrales, et fuyant surtout, oh!
surtout les entrepreneurs du théâtre qu’elle appelait : Les canaïlles !
bé Elle croyait vivre deux vies, la sienne et celle « du théâtre », en séparant ces deux fonctions des mille accessoires qui les reliaient. Elle ne voulait pas voir, dans sa maison, la servante qui l’aidait « au théâtre ». Elle avait un miroir « de travail » qui lui reflétait seulement sa face « d’actrice », Un autre chez elle. Et quand la maladie mit sur elle son joug, les miroirs disparurent tout à fait de sa vie. Elle les supprima jusque dans les chambres d'hôtel pendant ses voyages.
Je l'ai trouvée à Vienne avec uñ paravent devant l’armoire à glace, en sa chambre du Bristol Hôtel. Et pour augmenter l’ombre qu’elle aimait sur son cœur, elle avait supprimé la lumière sur son visage, en tournant son lit de façon à ce que sa figure fût en face d’un mur, et non d’une fenêtre. Elle ne prenait jamais ses repas en public. On la servait dans son appartement et elle sortait de l'hôtel par les escaliers dérobés, rarement par la porte principale. Elle exigeait qu’on la montât « seule » par l’ascenseur, elle avait le dégoût des yeux inquisiteurs ; la pénétration d’un regard lui faisait fermer sa physionomie, et dans le noir qui l’habillait toujours, sa ïace pâle ordonnait « à
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