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l’ennemi » de baïsser les yeux. Jolie ? Non, plus que cela ! Quel beau visage était le sien ! Dans sa jeunesse, ses yeux et le luisant de ses dents admirables étaient extraordinaires, les mouvements naturels des mèches de ses cheveux ornaient son front de flammèches brunes, un chignon tordu sur la nuque la coiffait toujours si simplement. C’est ainsi que je l’ai toujours connue (de 1892 à sa mort en 1924). Visage noble, de belle mobilité, de grande science expressive, le jeu des sourcils d’une éloquence radieuse, donnant tant d’accents à ses volontés interprétatives ! Et ses mains | ses mains célèbres au delà des mers, ces splendides mains dont les gestes amplifiaient les textes confiés à ses soins. Quelle science que celle de ses mains et de ses épaules, qu'elle employait pour souvent « préciser » ses silences. Un silence de La Duse était deux fois un texte! Son art s’y étalait, somptueux et magnifique.
Quant à son organe, il était inouï de richesses colorées. Toute la palette d’un grand peintre était dans sa voix, et si un musicien, en l’écoutant, avait noté tous les modes de ses tons, l’usage de ses demi-tons, de ses allers, de ses retours, de ses sautes vocales, quel trésor il aurait pu garder, facilitant pour l'éternité l’étude de la modulation vocale « parlée ». D'abord, j'ai cru que c'était sa langue italienne qui lui permettait ces curieuses et riches variations, mais quand je fus son amie, je m'aperçus qu'en parlant notre langue elle en faisait, quand elle le voulait, le même usage enchanteur.
Sa voix est encore dans mon orcille.
Quelles cascades fraîches, quels cailloux chantants des petits ruisseaux clairs que sa voie gaie ! quels traits de harpe, de violoncelle, quels arpèges mineurs, majeurs, quel orgue plaintif où toutes les clefs se tiraient, se rentraient, éclairant et éteignant le mystère, l’angoisse, les calculs, la volupté, la rancœur lointaine, ou la minute haineuse de la vie, dans sa cruelle et honnête vérité. Aucune comédienne au monde n’a eu la voix de la Duse. Aucune comédienne n’a su, comme elle, la grande science de s’en servir.
Elle mettait « de la moralité » dans l’art, « parce que, vois-tu, me disait-elle, si ton âme est basse, ton talent ne sera pas haut ». Sacha Guitry l’avait froissée, étant le mari d’Yvonne Printemps, en vantant au public, dans une pièce, les seins de sa femme. La pièce s'appelait « Une petite main passe ». « Cela n’ajoute rien à la pièce, disait la Duse, alors. pourquoi ne pas respecter les intimités.. ? » Et comme je riais : « Mais c’est l’épouse Yvette, c’est l'épouse ! »
Avoir connu, aimé la Duse, avoir mérité son amitié si bellement affectueuse, est un des plus attachants souvenirs de ma vie. Je l'ai aimée d’abord, comme le sublime modèle d’un art que je vénérais, et plus tard, comme une sœur mortellement blessée que je voulais guérir.
Les très grands êtres ont peu d’amis. La Dusesentit tout de suite la sincérité de mon cœur; méfiante par nature, elle s’étonnait que jamais je ne me servisse de ses lettres d’admiration et d'amitié pour, dans les journaux, en tirer gloire et.
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A Et je lui répondis que j’attendrais la vieillesse de pour tirer publiquement fierté de sa belle amitié, o J’espérais qu’elle seraït encore de ce monde le jour ‘4 où je déciderais de parler d’elle « publiquement ». 4h La première fois que je vis la Duse, ce fut à Bruxelles où je chantaïis (en 1893). Schurmann
était son impresario. Je le rencontrai dans les Galeries Saint-Hubert et il me dit : « Avant de rentrer à Paris, venez donc voir cette artiste italienne que je promène, elle est magnifique ! » me Je fus au théâtre où jouait la Duse. La salle ne vide, vide, vide, Mme Lambert de Rothschild et moi étions seules au balcon, En bas, quelques fauteuils d'orchestre occupés. La toile se leva, la
dame aux Camélias apparut, mal habillée, sans
i;2 goût. Cinq minutes après, j'étais électrisée, et di Me de Rothschild ne disait que: « Inouï.. inouï.…. » 5 C'était fabuleux ! La façon dont la Duse offrait ds son amour à Armand Duval était poignante; en lui remettant le camélia qu’elle avait à sa ceinture, elle faisait un geste qui transformait la fleur “ en un Cœur que ses deux mains tendues en calice : offraient à l'Amour... Ah | ce geste l.. Ces yeux !.… Ces silences !.... J'étais médusée, je ne respirais plus. Mme de Rothschild sanglotait ; moi, j’absorbais
« la révélation » comme hypnotisée par cette femme étrange, qui souffrait, saignait, mourait d'amour, Sortant du théâtre, à minuit, j'écrivis jusqu’à deux heures du matin un article pour L’Indépendance Belge ! Mon article fut accepté, et la Duse n'oublia jamais, jamais, ce geste | «La première camarade qui me salua fut Yvette Guilbert », disait-elle, et le comte Primoli, son grand ami
dévoué, me le répéta et le raconta dans un éerit sur la Duse. Comme elle s’amusa de mon ignorance, quand je lui racontaï que, la première fois que je me fis entendre à Vienne, où on l'avait acclamée quelques jours avant, toute la ville était placardée d'affiches: :
YVETTE GUILBERT La Duse de la Chanson!
Qui était cette Duse-là 7... Encore une femme de music-hall qui devait être Viennoise, sans doute ? C'était le Théâtre Ronacher à Vienne qui avait fait cette publicité.
Avec les années, nous arrivâmes à nous tutoyer, ceci à la suite d’une lettre où je lui écrivis que je la considérais comme une sœur et qu’en cette qualité elle pouvait tout demander à mon dévouement.
Sa santé m’inquiéta tant que nous primes, mon mari et moi, la décision de la faire venir à Paris consulter un spécialiste. Elle vint et fut envoyée, comme elle en manifestait le désir, dans la Forêt Noire, pour y faire une cure d’air. Mais, hélas! ses pauvres poumons étaient déjà pris. Elle retourna en Italie et y vécut clopin-clopant, cessant de jouer la comédie ; c'était, je crois bien, vers 1910. S'étant reposée deux ans au soleil, absorbée totalement en ses pensées rêveuses, sans la secousse du travail théâtral qui mange tant la vie, elle semblait peu à peu avoir perdu le goût de la scène et renoncer à y revenir, ses forces physiques l’abandonnant
aussi peu à peu... Mais aux visites que je lui fis;
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je sentis que si on ne lui donnait pas l'illusion de vivre par son art, elle mourrait plus vite de sa vie. Ce brasier monumental s’éteignait.
Je m'’appliquais alors à le rallumer sans cesse avec le bois unique capable de le faire reflamber : le travail !
Elle mordit à mon tendre piège, et mes visites à Rome la firent sortir de son lit.
Je fis une tournée de concerts en Italie, et ma surprise ne fut point petite d’apercevoir ma Duse assise dans l’assistance, à Rome, à Florence, à Milan, où elle me suivait; elle arrivait les yeux ardents, la figure bouleversée du gros succès qui m'était fait. Par moi, elle reprenait contact avec la vie de théâtre, elle « enviait », disait-elle, de retrouver elle aussi des audiences enthousiastes, je me sentais un bienfaisant exemple pour elle, et j'en jouais sur elle, allons ! allons ! courage, recommence, ma Duse! et ses yeux brillaient d’espoir... puis les lendemains de mes concerts, de s’être couchée plus tard, elle toussait. et le désespoir revenait, le découragement l’empoignait, et c'étaient des lettres, des pauvres billets écrits au lit, et toujours au crayon, quelquefois de longues dépêches, où tout son cœur éclatait. Et cela dura des années.
Quand, en 1913, je fis une autre tournée en Italie, elle était hors de Rome et, comme je lui télégraphiais mon arrivée, elle m CRVOYE la dépêche suivante :
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