‹ La chanson de ma vieChapitre 51 sur 80 · PORTA · texte numérisé non relu

PORTA

« Hôtel Miramare S. Margherita Ligure, 27 mars 1913.

« Je quitte la mer, serai après-demain Rome, hôtel Eden. Aujourd’hui je pars, mais resterai à Pise la nuit, car le voyage est un peu long.

« La pensée du travail est avec la pensée de la vie. L'une aide et empêche l'autre.

« À toi de cœur. ER CR)

J’allai la voir. Je la trouvai encore dolente, mais tout de même un peu plus alerte, mieux portante, la toux semblait calmée, la respiration meilleure, alors je la brusquai : « Mais tu es magnifique! Et tu ne fiches rien! Tiens... veux-tu faire une tournée avec moi 7. » Ses yeux me serutaient... Avait-elle vraiment si bonne mine qu'on pût compter sur son travail ?..… Je sentais toute son anxiété... Et j’exposais mes idées : « Voilà, tu jouerais trois jours par semaine, et moi je chanterais trois jours. on prendrait un théâtre une semaine entière, et cela te fatiguerait peu. ça va ? » Elle me regardait, ivre de Joie; le soir, je reçus au théâtre Manzoni la lettre suivante (je respecte son style d’Italienne) :

« Eden Hôtel, Rome, mars 1913 (adressée au Teatro Manzoni).

« Prends garde, ma bonne Yvelte.

Peut-être ce que je le dis ne sera jamais.

Peut-être c’est l'angoisse de la maladie, de la solitude de l'isolement du cœur et de l'esprit; peut-être,

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c'est la traître vanité, puérilité d'artiste ou femme de théâtre (comme disent les canailles) qui me fait écrire. pourtant, pourtant si tu chasses toute cette surface stupide des choses. peut-être « ton âme »

peut voir

mieux et plus loin,

que je ne parle.

Écoute ! Si je regarde le ciel, je crois avoir un ressort, St je regarde les étoiles je me rapproche de moi, je me sens Palpiter.

J'ai une vie dans moi-même, et elle n est pas encore morte,

Je te le dis tout bas : Si je regarde le soir, paisible et tranquille... il me semble comprendre tout. et l’art avec.

Alors.

Si {tu veux regarder dans le cœur de l’aveugle, dismoi comment faire ?

Je meurs, je meurs ici, el pas assez vite, tout est là. J'ai assez fait le tour des choses, je sais bien, tout est ma faute, et la faute n’est à personne... Mais ici je meurs, je meurs, je sens quelque chose qui est pareil. à ce qui doit être l’'après-mort.

C’est trop long.

En dehors des collines, et des fleurs et des mers qui entourent la terre d'Italia, je n'aime plus rien ici. el, chose horrible à dire, je sens parfois que je n'aime plus personne ici, ou bien enfin, désir de fuir, de donner de l’air à mon âme.

Hier, tu m'as fait un bien, un bien sanglant dans le cœur, et le cœur est encore gonflé ce malin.

Hélas. je ne sais pas écrire, j'ai honte des paroles ! Écoute.

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PORTRAÎTS 267

Ne dis rien à personne, car peut-être, je ne guérirai jamais plus, et jamais plus je ne pourrai être vaillante au travail. | Mais avec toi, je retrouverai peut-être la confiance. Mais moi, partir alors, très loin, ef toute seule, encore liée à la rampe, non! je ne le pourrai pas. Mais avec toi, en sœur d'âme et travail, peut-être, ta force réveillera la mienne.

Un même voyage, le même but, ef deux moyens d'art.

Trois soirées par semaine : toi

Trois soirées par semaine : moi

el loin !

L'Amérique du Nord a des villes d'étudiants où la pensée et la recherche de la pensée ont leur valeur, | Toi, tu as un trésor déjà préparé.

Moi pas, mais comme je suis la plus faible, je pourrai faire besogne, étant plus encadrée.

J’ai une œuvre de Poésie dans le cœur que, j'ose dire, jusqu'à présent, personne n'a aimée autant que moi.

C'est l'œuvre d’un Grand qu'on a mal jouée. Mais, quand je souffre, et je n'ai plus haleine de vivre, je ferme les yeux et je regarde Ma Vision et je sais qu'elle est belle.

Je te confie le nom de ma belle consolatrice, mais (une mourante te parle), ne le dis (pas encore) à personne.

Ma belle consolatrice des heures d’agonie de l'âme, est + « La Dame de la Mer » d’Ibsen.

Elle est consolatrice et belle, et changeante comme la mer même, et son nom la dévoile toute, à qui sait

comprendre.

Cette œuvre est une vieille « Saga » (vieille légende norvégienne).

Je l’ai composée dans mon cœur, avec les couleurs de la mer, la douce brise, et la vague qui se casse el s’en va.

Moi, je sais !

Tout est informe quand j'en parle, mais elle se compose dans mon être dans le silence.

Hélas elle s’en va si j'en parle.

Mais toi TOI c’est l’art, el à toi on peut le dire Sans que la magie de la chose s ’envole en l'air ! Si je pouvais la porter avec toi au delà de la mer hé ??

Voilà.

As-tu compris ?

Mais, prends garde, ne prenons aucun engagement avec les canaïlles des théâtres.

J'ai peut-être aujourd'hui la fièvre plus forte, et je rêve peut-être l'impossible.

Mais toi, tu es l’art el je l’ai confié ma peine el ma joie Garde le cœur « LÉONORA. »

À peine avais-je lu cette lettre que m’arrivait

cette dépêche au théâtre Manzoni à Milan :

« Eden Hôtel, Rome, mars 1915.

« Yuelle, chère grande! Quelle peine rester ici. Si je pouvais tout lâcher et fuir vers un peu de lumière, ici on meurt, je meurs !

« Sois belle et bonheur et bonté autour toi,

(en PRE)

Le lendemain matin, je lui écrivis une lettre en réponse à la sienne, et dans l'après-midi je reçus ce télésramme. Elle avait lu les comptes rendus de mon concert.

« Eden Hôtel, Rome, mars 1913.

Chère, chère, chère Yvette. Merci pour tes paroles, j'ose dire « Les », car ta tendresse est si bonne et si vraie. Hier, ma journée a été bénie par tes paroles et par la joie que chaque être qui a vu Yvette, est resté (comment dire ?) consolato de vivere.

Je suis heureuse que dans cette barbare (!) Rome on a compris Yvette Guilbert. De tous côtés c’est joie et purification à tes paroles, à ton art.

Merci de vivre.

Merci d’être Yvette, et Yvette Guilbert

tout aussi belle et grande et bonne et gentille dans l’âme.

Je ne sais pas écrire,

mais je sais que le cœur l'aime.

Bon travail, bonne espérance.

Sois toujours telle que tu es. € L,.»

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Enfin je partis de Rome pour parcourir l'Italie et remplir mes contrats.

Elle venait par-ci par-là me rejoindre « en surprise » dans la ville où je chantaïis, puis, je la vis un jour perdre courage, déjà toute sa volonté s'amollissait.. Non... elle ne rejouerait plus, disaitelle. Non. décidément, le théâtre elle en avait horreur... retrouver les « canaïlles » non ! non !

Je la laissai parler sans rien lui répondre, car je cherchais le piège à lui tendre pour remonter son courage.

Rentrée chez moi, j'avais trouvé. Et je lui éerivis, faisant semblant d’être froissée, lui disant que, sans doute, elle ne trouvait pas mon talent digne de s’associer au sien, et lui demandant, s’il en était ainsi, pourquoi elle m'avait depuis tant d’années couverte de fleurs admiratives et si flatteuses ! ete., etc. Ma lettre la bouscula et je reçus d'elle la dépêche suivante, à Gênes :

« Reçu ta lettre, elle aussi est une première vision des choses, parlerons de tout, je ramasse mes forces pour venir Nice te parler, pour le moment, prière quoi qu'il arrive de notre espérance, effacer à tout jamais ton jugement pas juste, pas tendre, sur ma première hésitation à ton offre de travail, raison était autre que lu penses, parlerans cœur à cœur puisque valable ou non mon activité au travail, je garde une idéalité de toi, artiste et femme, que j'aime te faire comprendre. Au revoir de tout cœur. Télégraphierai, ÉLÉONORA. » |

Naturellement, par une bonne réponse à cette

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PORTRAÏÎTS 261 ; longue dépêche, je remis les choses äu point: Alors je reçus à Milan, où je chantai, un autre télé: gramme :

« La pensée travaille; ma lettre expédiée est seuz lement première vision des possibilités, mais si espérance se réalise, alors faudra nous revoir et faire un plan d'art, et là pratique époque travail serait janvier à avril. Faudrait éviter absolument milieu théâtral et s'adresser aux cités d'université, la chose devrait se faire en dehors toute tournée habi: tuelle, nécessaire parler pour le moment, cœur est consolé par espérance, lendre salut. Sois belle ce soir. Dévouée ÉLÉONORA: »

En recevant cette dépêche, je me dis que si vraiment la santé lui revenait, elle s’en apercevrait en recouvrant la force de voyager et qu’elle viendrait à Nice, comme elle en formait le projet, mais J'avais peur de ses pauvres forces... Quand arrivée à San Remo, quelques jours plus tard, c'était ma dernière étape avant Nice, je reçus ce télégramme de Rome :

.&« Je pars ce soir, suis consolée par ta lettre, ÉLÉONORA. »

Et la Dusé arriva à Nice où se terminait ma tours née ! Elle était rayonnante d’avoir pu faire cet éffort; toutefois elle était fatiguée du long voyage: L’arnie fidèle qui l’accompagnait, miss Loehmann; en avait une grande joie et me disait : «Oh ! madame Yvette, vous la refaites vivre! Il faut qu’elle

recommence -à jouer, sans cela elle mourra de chagrin.

Comme la Duse savait que je chantais à Nice le |

jour de son arrivée, elle m’écrivit ce billet de l’hôtel West-End, où elle était descendue :

« Yvette qui est arrivée à 2 heures doit chanter ce soir. Elle sera belle ! elle sera Yvette ! et il faut lui laisser le temps de se reposer et être « elle-même », alors, voilà, je vais rester au bord de la mer, toute la journée, et ce soir aller

Voir Yvette.

Alors. pour la journée Silence pour toutes les deux.

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