SEM PRO ARE NIET ONE
étant le prédicateur le plus éloquent, le plus célèbre de la Belgique |
Nous répétâmes, à Bruxelles, notre mystère, publiquement cette fois, une vingtaine de fois, et une tournée s’organisa dans les institutions catholiques et les théâtres. Ce fut un très gros succès. Quand Son Éminence le cardinal Mercier mourut, l’abbé Crooy m'’envoya son portrait avec un brin de paille de la paillasse sur laquelle était mort ce grand patriote doublé d’un saint homme. C'est certainement l’appui de l'archevêque de Paris, sa recommandation, qui aida l'abbé Crooy à m'introduire si facilement à Malines, et il m'est difficile d’oublier combien Son Éminence le cardinal Dubois comprit le premier mes beaux efforts.
En cette matinée chez la comtesse de Béhague, toute l'élite du clergé parisien se trouva réunie et ce me fut une révélation d'entendre après notre spectacle avec quelle aisance des prêtres félicitaient toutes ces jeunes filles, mes collaboratrices, de la beauté de leurs gestes mystiques. Un chanoïne me confia : «Ah ! Madame, jamais un prêtre ne saurait dire la messe avec autant de beauté plastique que ces jeunes filles, c’est admirable ! Vous nous avez donné une lecon à tous. Quelle pureté dans les attitudes ! » Comme je voulais remercier le cardinal Dubois, je lui portais six petits oiseaux des Iles, ayant remarqué à l’Évêché une volière pleine d’ailes, et le cardinal m’ayant dit son attachement à une mouette apprivoisée que je voyais dans son- jardin.
La même année, je fus invitée à donner un spectacle de vieux noëls en forme de mystères,
pour une grande fête de charité, à l'évêché de Nice. Ma petite troupe et moi, nous eûmes pour cadre la chapelle même de l'évêché, et c'était féerique de voir nos longues robes d’or s’enluminer de toutes les couleurs des vitraux que le soleil faisait flamber sur nous! Ce fut une impression fantastique, nous devenions « irréelles », le public en était extasié. C’est au milieu de cette splendide représentation que M. Delcassé, le célèbre homme d’État, assis au premier rang, à côté de l’évêque, Mgr Chapon, lui dit : « Ce spectacle vous aide à se faire une idée du Paradis...» Puis se levant pour sortir dans le jardin à l’entr'acte, il y mourut ! Son corps fut trouvé sur un des bancs à la fin de la fête. Et le brave évêque mur- .murait : « C’est Dieu qui a voulu qu'il ait cette vision du Ciel! »
Il y a deux ans, dans un petit cénacle où les littérateurs se retrouvent et s’accueillent, M. Mercereau me fit l’honneur de me recevoir aussi. La guerre, avec ses catastrophes financières, a fait de la presse de Paris une institution commerciale qui, américanisée, ne s'occupe plus d'art ni d’artistes que moyennant finances. Ce sont donc de grandes fêtes de l'esprit, quand des possibilités nous sont données de connaître les opinions mieux précisées qu'en des paroles volantes, sur ce que représente aux yeux « modernes » des efforts qui prirent naissance, il y a plus de trente ans, et s’essayèrent à ne point se démoder en s’habillant des robes de tous les temps.
Et ce furent Rachilde, Fagus le nouveau Baudelaire, Henri Jeanson, un tout jeune intellectuel, Emmanuel de Thubert, un autre « jeune », puis quelques-uns de ceux qui, du commencement de ma carrière à ce jour, suivirent « mes étapes » : Gérard d'Houville, Grosclaude, Henri de Curzon, Pioch, Georges Loiïiseau, Couyba, Maurice Boukay, Maurice Donnay, Raynaldo Hahn, Frantz Jourdain, Georges Montorgueil, Edmond Sée, Louis
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de Robert, qui déposèrent sur mon cœur un baiser qui le troubla.
EMMANUEL DE THUBERT :
Je n'ai pas entendu Mme Yvette Guilbert quand elle chantait aux Ambassadeurs ; j'étais bien trop enfant; je me souviens seulement qu'elle était peinte sur les murs avec des gants noirs el une tignasse rousse ; c'est de la sorte que la représente une affiche, je crois, de Toulouse-Lautrec. Ses chansons étaient assez gaillardes, mais elle les débitait sur un ion d’innocence, d’où le sel très particulier de son répertoire ; les femmes n’avouaient qu à voix basse qu elles pouvaient l'entendre, comme st c'était péché. Elles sont exposées, aujourd’hui,
à de bien autres brutalités, mais qui les troublent Inoins peut-être. Avec les chansons de Mme Yuette Guilbert, elles sentaient jusqu’au fond de l’âme combien peuvent leur ressembler, tout à coup, les filles,
Mme Yvelte Guilbert créait un type de gigolette élégante, toute finesse et ruse, dépravée par nature, canaille par goût, mais qui, touchée dans la subslance commune à chaque femme, redevenait vierge comme une enfant, Aulant de traits qui lui donnaient les éléments d’un tragique nouveau. Les plus indifférents, quand. elle chantait, étaient obligés de penser à toute cette féminité, marchandée dès l'enfance, livrée dès la puberté, détaillée, rompue, mise en pièces, mais soudain debout devant l’homme pour lui réclamer plus qu'il ne donne. Ne vous y trompez
pas : il existe une mystique dans la noce. La triste chair des filles aspire après une merveilleuse pitié : C’est plus que du plaisir qu’elle veut, plus que de l'argent, c’est une nouvelle innocence, et de se perdre dans un maitre. En vérité la gigolette, dont nous devons la création à Mme Yvette Guilbert, n'était pas moins qu'une sainte Madeleine du trottoir, condamnée à l'homme comme ne fut jamais celle de l’Écriture, tombée toute à bas, et cependant, elle demeurait en attente. Qu'est-ce dire à : en attente ? J'entends que le maître après qui soupire la fille n'est point l'homme. L'homme est pour elle un objet de terreur, ou d’enivrement. Son accomplissement, c'est encore Dieu. Aussi quelle merveilleuse logique je trouve, logique chrétienne, il me plait de le dire, dans l’évolution dramatique de Mme Yvette Guilbert ; car enfin, que fait-elle aujourd'hui, de sa gigolette ? Elle la jette aux pieds du Christ.
C'est comme une tragédienne que m’apparaît Mme Yvette Guilbert, tant son port, son masque, son geste, ont de gravité. Personnalité singulièrement changeante, au demeurant : Elle détaille des chansons de bergères, elle lance des couplets de Montmartre, elle psalmodie des prières, elle danse, elle mime. Tout cela sans grand mouvement : il lui suffit de quelques gestes, d’un simple regard, même, pour nous montrer tout un être. J'ai dit de quelle autorité était revêtu aux Ambassadeurs son premier personnage. Celui qu’elle nous montre à la salle Gaveau est tout aussi hardi : c'est une Madeleine repentie qui célèbre sa foi comme elle criait son vice, avec audace, et il faut de l'audace, évidemment, pour chanter sur un air à boire :
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Vive, vive, vive, vive, Vive, vive Jésus-Christ !
Mme Yvette Guilbert a fondé en Amérique une école d'art dramatique : douze jeunes filles qui jouent des scènes de mystères ou donnent des spectacles religieux. C’est une sorte de confrérie de la Passion, vêtue d’or et d’ornements sacerdotaux, qui chante et ofjicie. Le spectacle vaut d’être vu. Parfois les robes tombent à plis si droits et les jeunes filles tiennent une si belle immobilité que vous vous pensez devant des statues de bois recouvertes d’or. De telles figures qui touchent à la grande sculpture n'avaient point encore paru sur la scène. Ajoutez que le spectacle se déroule autour de l’image de la Vierge ; les statues s’endorment sur des Ave Maria, elles s’éveillent au chant de Gloria in excelsis ! Vous évoquez donc successivement des scènes de l’Annonciation, de la nuit de Noël et du mois de Marie. Ce sont là des cérémonies, comme les femmes, je pense, en imagineraient à la gloire de la Féminité Suprême s’il leur était permis de prêter leur forme à la célébration des mystères chrétiens. Je ne sais s’il faut y trouver la revendication par la femme d’une fonction sacerdotale ; en ce cas je m'expliquerais qu'une telle tentative ait remporté tant de succès en Amérique. L'effet, à Paris, n’est pas moins grand : Yvette Guilbert chante la louange de la Vierge, et tout un public s’en émeut et pleure comme si elle lui rouvrait les sources de la prière. Voilà donc incontestablement quelque chose de nouveau : le principe de tout un art dramatique et l'artiste en a bien le sentiment, puisque, après avoir monté
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ces offices féminins, elle rêve de jouer quelques-uns de nos mystères du moyen âge. Je ne doute pas que leur représentation, de même que la mise à la scène dè nos soties, de nos farces et de nos moralites, ne rencontreraient la faveur du public. |
Un tel théâtre, un théâtre du moyen âge, doit être donc fonde. Il s’opposerait enfin à cette sempiternelle tragédie gréco-romaine qu'on s’acharne à reconstituer de pièces et de morceaux, depuis que Moréas nous a donné son Iphigénie. Si Mme Yvette Guilbert poursuit Son projet, nous Sommes ici un certain nombre : poètes, musiciens, architectes, sculpteurs et peintres qui l’appuieront de tout notre: pouvoir, et pour md part, je n'y hésiterai point, tant il me paraît utile de faire revivre notre vieux théâtre, du xir1° au xvie siècle, tant noS auteurs, à l'heure présente, auraient intérêt à s’en inspirer, tant notre art dramatique, enfin, pourrait prendre à Son contact un caractère à la fois national et üniversel qui lui manque.
EMMANUEL DE THUBERT,