MAURICE DONNAY
Ce 24 juin 1995.
Yvette Guilbert a-t-elle besoin de mon hommage ?
De la part d’un vieux camarade, ce mot doit la faire sourire. Car j'ai assisté à ses débuts.
C'était au printemps de 189., peu importe ! enfin, ce n'était pas hier.
Chaque soir, elle chantait au Moulin-Rouge, puis au Divan Japonais. Le premier soir que je l’entendis au Moulin-Rouge, j'ai aimé son originalité et sa traînante diction. Le soir suivant je me suis assis sur une marche d’un petit escalier à droite de la scène et, quand elle eut fini son numéro, je lui ai dit : « Mademoiselle, vous avez beaucoup
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de talent ; j'aimerais de faire, pour que vous les chantiez, des chansons. »
Elle me répondit : « Monsieur, je dois aller au Divan Japonais ; accompagnez-moi, si vous voulez, el nous causerons de ça en route. » Et noùs voilà partis, côte à côte, le long des boulevards extérieurs, elle, jeune éloile, longue et pâle, moi jeune poète du Chat Noir. Elle ne pensait qu'à son art, elle ne parlait que de son art. Conversations blaguoesthétiques.
C'était l’époque où l’on était rosse, modern style et fin de siècle. Heureuse époque, âge d'or, le prix de la vie défiait toute concurrence.
Voilà comment j'ai connu Yvette Guilbert!
Ce n’est pas à proprement parler 1 un hommage, mais un souvenir de jeunesse.
N’empèêche qu'un soir de printemps de 189., de notre printemps, j'ai dit à la grande artiste qu'on fête aujourd’hui : « Mademoiselle, vous avez beaucoup de talent ! »
MAURICE DoNNAY.
MAURICE BoUKAY :
Paris, 11 juin 1925:
MON CHER CONFRÈRE, Veuillez m'excuser de l'impossibilité où je me
trouve, par suile d'engagements antérieurs, d'assister à la soirée donnée en l'honneur de Mme Yvette Guil-
bert, que j'aime et que j'admire depuis longtemps !
C’est une des plus grandes artistes et des plus méritantes propagandistes de la chanson française, moderne et ancienne, dont elle a porté le renom un peu partout !
Elle est devenue la Muse de la Chanson par ses dons naturels et son labeur immense! Elle a tout ensemble la science et la conscience, l'intelligence et la volonté, la sensibilité et la raison.
Elle est tour à tour comédienne et tragédienne. Elle fait d’une chanson tout un poème satirique, philosophique ou dramatique. Elle possède la diction nette et l'expression juste. Elle n’est pas seulement l'interprète, mais le professeur ; elle a formé des élèves qui prolongeront son œuvre.
Comme elle a mis toute son âme dans la chanson, elle en a tiré toute sa gloire! Honneur à Yvette Guilbert !
Bien cordialement à elle et à vous !
MAURICE BOUKAY.