‹ La chanson de ma vieChapitre 72 sur 80 · MT NN · texte numérisé non relu

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subtilités, admettent et comprennent les jolies choses. sans chercher à les déformer sous les ongles de la critique. « Mais, ce pays, à part des défauts qui ne sont pour nous que des manques d'habitude ou des surprises de nos faiblesses physiques, est un admirable pays, le champion du vieux monde. Tout y résonne comme sur un gong et pénètre d’un bloc en leur cerveau. Tant pis pour les détails : force, force, force, activité, activité, activité, tensions, chaos, coups de tampons, sports, bruits, usines en ébullilion, visages tlourmentés, mains. tendues larges, yeux tout crus, bouches cuiles, réduites autour des cigares gros comme des canons, mais des cœurs qui crient : « Vive la France avec l’adoration jeune et puissante des premières. peuplades pour le soleil, »

Loin d’une éruption volcanique on. s'imagine à peine l'intensité du feu central!

Yvelte Guilbert a voulu donner ou publier tous les secrets des coulisses de la'chanson et nous trouverons dans How to sing a song les différents masques de ses expressions les plus curieuses : celte très grande diseuse est arrivée à nous montrer, à nous faire toucher du doigt en quelque sorte, la sensation de la gaîté, de la peur, de l’extase, de la piié, de l'horreur, du mépris ou de l'amour. Son facies, qu'elle. pétrit sous la paume puissante de sa volonté, exprime tour à tour l'émoi d'une fille de quinze ans ou le dédain spirituel d’une vieille marquise qui HE sa jambe bien faite ef son bras dodu.

L'art d’ Yvette Guilbert est un art absolument voulu el travaillé, mais de même que le clown exécutera cent fois un tour afin de l’amener à son maximum

de perfection et son minimum de danger, elle ne laisse la sculpture de son impression que parfattement achevée, conduite jusqu’au suprême degré du naturel.

A Paris, Yvette a mené le train de l'artiste qui a choisi son heure pour essayer de s'expliquer. Elle fut très entourée par un public d'élite qui n'avait même pas le souvenir de ses triomphes (si lourds à porter) de café-concert où pourtant elle donnait aussi dans cette chanson des faubourgs la mesure juste de ce qu’elle devait exprimer. La vie d’ Yvette Guilbert est au fond celle d’une enragée travailleuse qui va d'œuvres en œuvres, essayant toujours le mieux. Je crois qu’on peut seulement lui reprocher de tenter la perfection pour, souvent, des choses qui n'en valent pas la peine : « Moi, moi, je vaux la peine ! » répond-elle en riant.

Elle a eu, dans les dernières années de la paix, dans une toute autre vie que celle qui naît, l’idée d’une Maison d’art où l’on recevrait les étrangers, les artistes passant par Paris que l’on reçoit souvent trop officiellement pour que les jeunes puissent en profiter. Elle a l'activité dévorante de cette Amérique où l’on va de l’idée à l'exécution avec une généreuse fièvre. Comme tous les artistes qui ont du sang, elle rêve toujours d’accoupler une pensée de moralisation à une œuvre de théâtre, de là un fiasco complet chez les barnums seulement soucieux du gain immédiat. J'ai entendu reprocher à cette Vvetle si franco-américaine son idée des. noëls comme un sacrilège! Les pauvres cœurs avilis de nos hautes études musicales qui traînent derrière eux les vices les plus bas et les calculs les plus

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pervers, autruches solennelles qui cachent ou. croient cacher autre chose que leur tête sous leurs . basques d’habits, sont scandalisés par cette intervention du motif innocent dans la grande organisation d’une gloire d’ailleurs beaucoup plus nette que la leur. Où est le labeur incessant il n'y a pas de vice cérébral : «Je suis un instrument qui s'accorde toujours ! » dit-elle. Or, on oublie que, ayant atteint non pas l’âge du repos, mais le droit au repos, elle travaille toujours. Je souhaite cette manière de conclure à ceux qui pensent avoir tout fait en devenant des machines à moudre l'or.

Yvette Guilbert est une Française, absolument, du pays où elle apprit à tourner ses premières rondes et ses premiers couplets. Elle a l'esprit d’une Française. du temps d'avant les déformateurs et elle a aussi le cœur des filles de notre peuple qui se souviennent d'avoir trimé. Je souhaite ce parchemin à beaucoup de nobles parvenues dans les arts.

RACHILDE

Les bras étendus, frémissants, les mains tombantes, à la façon des fleurs fauchées, la tête inclinée sous la lourde gloire d’une couronne rousse où le reflet du sang se mêle à la teinte de l'or, ce corps de femme s’enveloppe d’une dalmatique de soie pourpre, un peu transparente, glissant, droite, jusqu’à ses pieds et la virilisant. Elle nous apporte, en pleine soirée de gala, devant ce mouvant, irrespectueux, trop léger public de lettrés parisiens, la silhouette tragique d’un dieu agonisant, et le contraste est tellement violent que nous en souffrons avant même de savoir pourquoi on ose l’évoquer.

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Ecce homo ? ef voilà la femme? C'est Yvette Guilbert chantant, mimant, ou soupirant la Passion du Christ, « {ant moult et dolente ». J’apercçois, tout près de la ligne de lumière qui nous sépare de la chanteuse, un monsieur, impassible d'apparence, un grand journaliste dont la bouche fine, railleuse, va sans doute nous fournir le joli mot définitif. Stupeur ! Ses yeux brillent ! Est-ce un binocle.. ou des larmes stoïquement arrêtées au bord de l’inconvenance de pleurer dans le monde ? Ce monsieur ému, je risque son nom : c’est M. Bailby, directeur de l’Intransigeant, un homme d'esprit, un homme de sport, un blasé probablement, et il est touché au cœur. Une émotion imprévue le surprend, cependant son courage ne l’abandonne pas; il avoue son émotion, la répand en applaudissements frénétiques et tous les assistants avec lui, en ce soir de fête bruyante compliquée de danses voluptueuses ; nous sommes transportés dans une atmosphère inconnue où l’art, lié à la religion, devient vraiment une chose sacrée. Nous sommes forcés de communier sous les deux espèces.

Tout le nouveau répertoire d’Yvette Guilbert, celui de ses vieilles chansons, des vieux noëls, des rondes légendaires coule sur nous comme une eau limpide, fraîche et souvent furieuse, de torrent qui nous submerge et nous passe à la pureté des premiers âges, nous baigne dans l’onde lustrale, la candeur enfin retrouvée des temps de foi chevaleresque ou de naives amours. C’est tellement puissant de beauté naturelle, d’ardente simplicité que cela désarme les humoristes du siècle des machines, ceux dont l'humour se témoigne par la grimace d’un dégoût

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prudent et qui ont bien l'air de clefs anglaises !

J'entends des exclamations effarées : « On veut donc nous convertir ? Ne serait-ce pas du Barrès de derrière l’église ? » Mon Dieu, non. C’est seulement de l’art pur. J'aurai même l'audace de vous dire que, pour moi, l’art pur est bien au-dessus de toute espèce de religion, et comme je me crois assez animale pour re pouvoir, hélas ! m'élever à aueune conversion, je ne suis accessible qu'au transport d’admiration pour la sincérité de l'artiste. À mon humble avis, quand quelqu'un nous offre une manifestation parfaite de ce qu’il sait faire, la première manière de lui prouver notre respect, c'est de ne pas lui demander de quel genre de conscience il s’est servi pour arriver à la perfection de son travail. Il faut avoir entendu les vers de Jules Laforgue : «Je suis la femme,on me connaît...» mis en musique, j'allais dire en action, par Yvette Guilbert, pour ne. plus douter de la puissance qui gouverne cette extraordinaire évocatrice, laquelle recommence courageusement sa vie avec la pleine conscience, cette fois, de son devoir vis-à-vis du public lettré au non. Ah! nous sommes loin de l Yvette de musichall, de l’ Yvette touchant, avec des gants noirs, aux brandons ?ncendiaires des sous-entendus !.. ER bien! Pas tant qu’il vous en semble ! Déjà, en chantant La Pocharde, Yvette Guilbert, conservant en elle l’âme de la petite fille amoureuse du Discobole qu’elle fut à douze ans, l’âme de la petite gamine de Paris, éprise des chefs-d’œuvre du Louvre, Mme Yvette Guilbert possédait la religion de ce qu’elle créait et l'amour sacré de la forme qu’elle avait à lui donner. J'ai vu, jadis, sa silhouette

rigide, souvent comme crucifiée par les foules trop enthoustasmées, se dresser en une $orte d'apothéose ironique el celle jeune femme, qu'on disait laide, revêlir brusquement le manteau royal de l'indignation, changer la grâce de sa bouche dans la torsion d’un rictus lerrible, devenir la meneuse de révoltes, la grande prélresse de loutes les misères morales, el je retrouve le même rictus infernal qui se divinise dans ce masque de Christ féminui, ce regard noyé d’un dieu se voilant sous l’anonyme de la mort! Me Yvette Guilbert est vraiment tres belle, car elle peut atteindre à l'horreur par la science sans passer par aucune déformation. Elle reste Elle en foute transfiguration, et par le seul mouvement, le petit pli de l'ourlet de son sourire, elle peut faire que. tour à tour ses lèvres soient une blessure ou une fleur; |

Je ne pense pas qu'on puisse m’accuser de n’êlre point assez indépendante dans mes admirations. Je connais peu Yvetle Guilbert. Je la devine encore plus que je ne puis l’éludier.

Autrefois elle m'effrayait et ne na jamais fait rire, jamais. Aujourd'hui je me trouve en présence d'un être qui poursuit un but avec passion, et cela m'intéresse beaucoup plus que ses succès passés, présents ou futurs. Elle rêve de nouveaux combats el ce n'est pas rien que pour elle qu'il lui faut des victoires, Elle est la paliente nerveuse d’une couvée de pinsons pauvres, elle veut aussi devenir l'amite encourageante des jeunes artistes, des jeunes poètes, elle rêve de fonder l'union des intellectuels dans une maison d'art qui recevrait des grands hommes de toutes les nations et organiserait des fêles de la

pensée universelle. (remarquez que ces maisons d'art, assez semblables à la Maison des Étudiants de Paris, existent dans toutes les capitales de l’Europe). On a parlé raisonnablement à Yvette Guilbert et on a essayé de lui démontrer l’inutilité de ses efforts, mais on ne retient pas les êtres nés pour l’enthousiasme. Je crains bien que cette fervente de l'art, de tous les arts, ne fasse tout ce qu'elle a promis de faire. Je le redoute pour elle si je le souhaite pour les autres. Je le redoute, parce que Mme Yvette Guilbert a la candeur d'âme d’une honnêle princesse barbare parmi la coupable civilisation des princes. de l’industrie littéraire.

Vous imaginez facilement tout ce qui peut s’ensuivre ! Elle est toujours prête à implorer pour un artiste malheureux, el cela, voyez-vous, produit une ombre sur le tableau de nos brillantes inerties, une ombre qui ne nous donne aucun lustre, tout en nous plongeant dans un abime de remords.

Mon opinion sur ses beaux projets altruistes est celle-ci : Je désire l'entendre chanter et je me moque du reste. Les gens de lettres sont égoiïstes ; j'en suis. Mais je veux bien qu’on bâtisse un temple, une église, une salle de spectacle ou une maison d'art, tout ce qu'elle voudra, pourvu qu’on la place au milieu, dans sa dalmatique de soie rouge, sous la couronne de ses cheveux roux, d’or et de sang teintés, qu’elle se crucifie là, pour l'unique religion de l’art et aussi pour la satisfaction de ses merveilleux appélits de dévouement à toutes les nobles causes, si tel est son bon plaisir.

RACHILDE

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