GEORGES LOISEAU
Je me la rappelle presque à ses débuts, à l'heure de sa vogue initiale, grande, très mince, la tignasse rousse ; l'œil malin, le pif cocasse, dans sa robe ample et décolletée, en fait sur... de la place, les bras longs gantés de noir. Du premier coup, elle avait créé son type, fait affiche en couleur, empaumé son public avec les chansons de Xanrof et marqué son rang impérieusement.
Intelligente et fine, douée d’un masque mobile,
elle avait saisi, comme l'a d’ailleurs fort bien exprimé sa camarade Dussane, de la Comédie-Française x Ce Saxe de la causerie — ce qu'il y a dans quelques couplets, raccourcis de roman ou de pièce, petit drame ou comédie, matière à effets ou à créations de personnages multiples. Et c’est à ce genre de théâtre qu’ Yvette Guilbert s’est consacrée.
Lorsqu'elle fut pour tous « Yvette » tout court, quand sa réputation d'artiste fut un fait accompli, elle délaissa le café-concert qui commençait à se transformer, s'enjerma quelque temps et, dans les trésors de toutes les régions et de toutes les époques patiemment amassés, elle choisit pour un public d'élite ce qu’il y avait de plus éloquent, de plus curieux, de plus spirituel dans l’œuvre des chansonniers.
Alors elle fut la Chanson elle-même. Du moyen âge à nos jours, elle traduisit aux yeux et aux oreilles, par la mimique, le geste, la voix, celte voix dont le timbre n’a pas changé, la vie mise en refrains par l'humour des poètes et des musiciens.
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Ce qui la distingue et la fait l’amie de tous les intellectuels, c’est la profondeur de sa compréhension. Certes, elle a pour s'exprimer la plus parfaite diction du monde; elle met la chanson en scène comme personne; elle est tour à tour hautaine, distinguée, austère, gaie, simple, bonne enjant, peuple ou voyou : elle est toutes les comédiennes et les meilleures, en quatre mesures ou en deux vers : mais par-dessus tout elle est l’esclave de sa seule pensée, la servante du sens et de la lettre : elle réussit — celte rareté — la fusion de l’auteur et de l’interprète. Et c’est cela qui donne à ses présentations cet achevé et constitue son art incomparable de chanteuse. Avec rien Yvette fait tout ; elle ne diminue pas, n’amplifie pas, elle ressuscite la sensibilité ou la malice de celui qui écrivit : elle burine, elle peint, elle habille, elle émeut ou elle amuse. Elle intéresse et intéressera toujours.
GEORGES LOISEAU, Ancien secrétaire de la Bodinière.
23 janvier 1926.
Je sais que l'artiste de théâtre ne laisse rien après lui, et que toute sa fierté doit consister à honorer « son présent ». Je mis tous mes efforts à le faire. Un jour de méditation je me suis amusée à parodier François Villon, et je fis cette ballade de l'an 2.000
Où sont les gloires de Paris, Pompadour et la Dubarry, Et icelles qu’'Amour lia,
Et la Dame au Camélia,
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RÉCOMPENSES jll
Desclée, Rachel et Déjazet,
Et la gente Marie Crouzet, Mounet, Coqueline, Rostan ?
— Mais où sont les gloires d'antan ?
Semblablement où est la Royne Qui, mâlement en matinée, Bravement supporta l’essoyne D'’être en Paris guillotinée
Où sont allés Francey Sarcisque Et son Adolphe Brissonnan,
La Ferronnière, son Francisque ?
— Mais où sont les gloires d’antan ?
Dites-moi où n’en quel pais
Se trouvent Duse la Romaine, Sarah, sa cousine germaine,
Et les Lureau-Escalaïs.
Où sont Granier (Jehanne), Yvette, Réjane, Judic, la divette ?
— Mais où sont les gloires d’antan ?