LES TROIS MATIÈRES. LVII
La seconde raison est que Charlemagne a mis dans la garde de son épée une précieuse relique, le fer de la sainte lance :
Âsez avum de l'iance oit parler Dunt Nostre Sire fut en la cruiz nafTret.
Caries en ad l'amure^ mercit Deu !
En l'oret punt Tad faite manuverer.
Pur ceste honur et pur ceste bontet^ Li nums Joiuse a Tespée fut dunet :
Baruns franceis ne Tdeivent ublier :
Enseigne en unt de Munjoie escrier ; Pur ço ne's poet nule gent contrester (1).
On a aussi désigné la matière de la France parle nom da cyc/e carlovingien. Cette dénomination parait bonne, soit qu'on sépare du cycle, soit qu'on y rattache les chansons dont Taction se passe sous la première ou sous la troisième race.
Il est difficile de savoir le nombre de poèmes qui ont été composés sur la matière de France. Nous en connaissons à présent une soixantaine, écrits en vers de dix ou de douze pieds , ordinairement di-
bioet^ tome I^ page 1^ où suit l'énumération des qualités exigées d'un roi de France :
Rois qui de France porte corone d'or Preudons doit estre et vaillans de son cors; Bien doit mener cent mille hommes en ost^ Parmi les pors en EIspaigne la fort.
Et s'il n'est home qui li face nul tort^ Ne doit garir ne à plains^ ne à bos.
De ci que l'ait ou récréant ou mort ; S'ensi nel fait^ France a perdu son las.
Ce dit l'estoire^ coronés est à tort.
(1) La Chanson de Roland y édition de Génin. Voir aussi à la page i 27 de ce volume.
LVIU INTRODUCTION.
vuiés en stoophes inégales, d'une même assoni^dce où monorimes. L'étendue de ces po6mes ou, pour les appeler par leur nom, de ces chansons de gesk varie extrêmement. Les plus anciennes , aussi les meilleures , sont courtes, en vers de dix pieds et divisées en strophes assenantes.
La matière de France a aussi ses divisions qui, comme celle en trois matières, nous a été donnée par nos anciens poètes et qui , à ce titre , mérite d'être conservée. Assurément, elle a quelque chose d'artificiel , mais il serait peut-être difficile d'en trouver une meilleure.
Voici ce que dit le trouvère inconnu de Doon de Mayence :
Bien soeivent li plusorj n'en sui pas en doutanoh^^ Qu'il n'eut que III gestes u réaume de Franche. Si fu la premeraine de Pépin et de l'ange ; L'autre après de Garin de Mon glane la franche; Et la tierce si fu de Dom de Mayence (1).
La. matière de France se divise donc en gestes. C'est l'expression consacrée ici pour dire famille ou descendance (2). Cette division, inspirée par les idées du temps, est chère à nos anciens poètes, qui ont fait entrer leurs héros de gré ou de force dans Tune des trois descendances, et qui ont même inventé des héros intermédiaires pour combler les lacunes ou pour donner des ancêtres à qui n'en avait pas encore. Avant d'indiquer les caractères
(1) Édition de M. Pey.
(2) Geste signifie aussi histoire. Voir la Chanson de Roland^ pages 41 et 87 de ce volume.
LES TROIS QBgTES. LIX
propres à chacpie gasto, nrasticmiioiui eertftmes œuvres, comme le cyele des LorraiDdi , qui font bien partie de la matière de France ; mais (]ui n^ont pas leur place dans l'une des trois gestes ou qui n'y entrent que difficilement (1).
LBS TROIS GESTES.
Voici comment un de nos trouvères apprécie la geste de Garin :
.. r .... des III gestes que Damediea oféa^ fit pour garder sa loi dedens Freoohe estor^. L'une est de Garin de Monglane decha Qni tout chel Toulousan de païens délivra^ Et tout le Nerbonnais et Orange oombra> Venice (2) sur la mer et Biaulande aquita, Puille et Galabre aussi et quanque il i a.
CSiele geste ama Dex et bien le demonstra, Que sus trestoute l'acrut et assaueha (3).
La geste de Garin est encore mieux caractérisée dans les vers suivants :
La tierce geste, qui molt fist à proisier^ Fu de Garin de Monglaive le fler.
(1) Cbarles dHérioault^ Essai sur torigine de tépopée française. Paris^ 1860.
(S) G^est peut-être Vaurenice dont il est fait mention dans Parise la Duchêêse:
« Il tenait Vavenioe et la terre anviron « Beaucaire et Taracon et Valence anviron.
(3) Doon de Mayence, page 241.
LX INTRODUCrriON.
De son lignaige puis je bien tesmoignier
Que il n'i ot ne coart ne lammier.
Ne traltor^ ne félon losangier.
Ainz furent saige^ et hardit chevalier^
Et combatant et nobile guerrier.
Ainz roi de France il nç vorent boisier,
Lor droit seignor se penoient d'aidier
Et de s'onor eu toz sens essaucier.
Grestienté faisoient avancier
Et Sarrasins confondre et essilier (1).
La pureté du lignage de Garin tient à ce que cette geste à été groupée autour de Guillaume au Court Nez, le type de l'héroïsme germanique dan» le midi, le Cid de la France.
La famille de Doon de Mayençe, au contraire, a donné le jour au traitre de la Chanson de Roland^ àGane, c< al ouvert Ganelon. » Aussi cette geste esteUe appelée la false^ c^est-à-dire celle qui est traître. Lorsque Savary de Champagne aspire à la main de l'héritière du royaume de France, Hugues lui démontre qu'il ne peut l'obtenir,
Car de Guennellon furent vo millour anchessour; Onquez bien ne pensèrent vo parent ly millour (2).
et il le tue.
Mais il ne faut pas attribuer un caractère absolu à ces qualifications.
Le trouvère de Doon de Mayence caractérise la false geste de la manière la plus avantageuse, et sans restriction, dans ime longue énumération où
(1) Girard de Viane, page 2. Reims, 1850.
(2) HugueS'Capet, page 35.