‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 2)Chapitre 26 sur 61 · DB L^AMOUR · texte numérisé non relu

DB L^AMOUR

Après rintervention du pouvoir surnaturel, Fa^ mour est le ressort le plus habituel des compositions poétiques. Mais ce sentiment s'y montre sous des formes bien différentes, et la façon dont il est traité correspond au caractère de l'œuvre. Dans toutes les compositions réellement épiques, Famour apparaît avec une véritable grandeur et il ne s^écarte pas des lois de la nature. Ou bien c'est le sentiment de personnes qui s'aiment pour devenir époux; ou bien, et le plus souvent, c'est l'amour des époux dans toute la tendresse et la gravité de la vie conjugale, comme Rama et Sita, comme Ulysse et Pénélope , comme Sigfried et Krimhild, comme Gérard de Roussillon et Berthe, comme Bégon et Béatrix , comine Rodrigue et Ghimène ; ou bien encore ce peut être la passion physique dans sa vérité. Mais dans une véritable épopée, on ne trouvera rien qui ressemble à ce sentiment faux, à cette sensibilité nerveuse, à cette exaltation sophistique, à cette mièvrerie énervante, à ces théories paradoxales, à ces débauches d'esprit qui jouent un si grand rôle dans les œuvres d'un ordre inférieur et qu'on peut caractériser et flétrir sous le nom de galanterie. La débauche et l'adultère n'ont été poétisés que dans l'époque de décadence. Mais la galanterie a ap-

DE l'amour. LXXXIX

para de bonne heure dans les compositions des portes provençaux où elle s'allie assez malheureusement à un mysticisme religieux dont on retrouve

des traces, à la vérité épurées, dans les œuvres de Dante et de Pétrarque.

La Chanson de Roland est remarquable par une afa^nce complète de galanterie (1). L'amour y apparaît, cependant, dans toute sa force puisque Aude meurt en apprenant la mort de son fiancé. La femme du roi des Sarrazins, Bramimonde est aussi un personnage plein d'intérêt. Ces figures d'épouses chastes, discrètes, dévouées ne sont pas rares dans nos poèmes de la grande manière. Nous nous contenterons d'indiquer Berte aux grans pies, Raoul de Cambray, Girart de Rossillon et Garin le Lohérain (2). Le duc Begon, frère de Garin, est dans son château avec sa famille (3) :

Un jop fu Bègues au chatel de Belin^ Dejouste lui la belle Biatris.

Li dus 11 baise et la bouche et li vis^ Et la duchoise moult doucement en rist.

Parmi la salle vit ses deus fls venir.

Ce dist la lettre; li ains nés est Gerius, Et li mains nés ot à non Hemaudin :

L'un ot douze ans et l'autres en ot dix. Ensemble o aus sis damoisiaus de pris.

Vont l'un vers l'autre et corre et tressaillir; Juer et rire et mener lor délis.

.' (i) Article de M. Vitet dans la Revue des Deux-Mondes du i« juin 1852.

(2) Voir dans le t)oëme saxon de Beowulf, au vers 1215, l'apparition de la reine à un banquet.

(3) Tome II, pages 217 et 240, et pag« 233 de la traduction de F>. Paris.

ic INTftdDUCtiOW,

BxHt lé p6int d'expiréi- ÛaM tlnd cboteè i ÊitM Bèéitit fttait votdu le dëtonrMt*^ il s'éM4è t

Ha ! Biautrix, gentis franche mollieri Ne me verrez a nul Jor desoz ciel !

L'amour de Guillaume au Court Nez pour sa fenmie est peut-être le plus touchant (1), Dans touteii les circonstances de sa vie, la pensée du héros §% reporte immédiatement vers Guiborc et il jure par elle :

F<Â ^ je doi Guiborc, que mbull ai chière.

tieM âëul sur lé chamf) de bataille dVèc (jdàteMë chevaliers, hH lïiilieu des SàrrsJiitiâ, Guillâtime ït( Court Nez d'éôrie :

DeX| dist Guiilaumes, dame sainte Marie!

Or voi-je bien, moult es corte ma vie.

Dame Guibor, douée suer, bêle àlnie, La nostre amor sera hui départie.

 toz jorz mes nostre joie fenie !

Il tombe dans un nôUvëaU danger et il adresse cette prière à Dieu :

Dex, dist Guillaumes, s'aide ton vassal...

Qu'encor revoie Guiborc au cors léal.

Et Looys Tempereor vassal

Et Aymeri, mon cbier père charnal.

Et Ermangart, ma mère natural.

Et mes chiers frères qui sont bien principal.

Dans la Chanson d'Antioche (2) Raimbàud OrètpU,

, (1) La Bataille (TAleschamps, vers 630, 405 et 580.

(2) iv> 43 — Traduction de la marquise de Saini-AtuldiNB, page 189.

DE L^ÂMOUR. XOI

pKi p9t hsÉ êeiTWAm, pense aussitôt ft sa iémmé (et prie Dieu de bénir ceux qui lui feront du birà :

Âhi ! amie bele^ ja mais ne me verres Né jou vous né vous moi, tant sui-je plus ifés* Hui matin quant t>àriis^ et je fui retornés^ Quatre fois me baisastes par moult gnnn amistés : Cil qui bien vous fera soit de Dieu honoréSé

Aussi les femmes qui inspiraient de tels sentiments auK ckevaUers de la première - croisade en étaient bien dignes. Tancrède et Bohémond sont aux prisei avec les Sarrazins et aeoablés par la chaleur ; les fammes « de leur pays)i leur apportent à boire sur le champ de bataille :

Li jors fu biaus et clers et li solaus levés^ Tout droit à miedi hi li joi:s escaufés.

Li bamages ot soif, si fu moult oppressés; Forment désirent Taigue li chevalier Tangrès. Mestier lor ont eu celes de leur régné.

Les dames et pucieles dont il i ot assés; Quar eles se rebracent, les dras ont jus jetés, Ei portèrent de Taigue aus chevaliers lassés As pos et as escueles et as henas dorés :

Quant ont bu li baron, tout sont resvigorés (1).

Mais c'est encore dans la Bataille d^A leschamps (2) qu'on trouve le plus beau type de l'épouse dont on peut dire avec le grand poète allemand : a Mon ïiieu, donne une femme comme elle à ceux que tu aimei^ ! » ou avec Shakespeare. : ce 6 dieux, rendezmcd oigne de cette noble femme ! » Guillaume au Court Ne^ se rappelle sur le champ de bataille que

(1) in, 12. I^age 105 de la traduction.

\fl Vers èiOii, 2162 et 2lSd.

Xai INTRODUCTION.

Guiborc a partagé ses travaux pour la défense de la chrétienté :

Sainte Marie^ aiez de moi pitié !

Biax sire Dex^ menez-me à saveté A la contasse, qui moult m'a désiré !

Ensemble avons tant grant mal enduré Por essaucier sainte crestienté !

Lorsque Guillaume est rentré vaincu dans Orange où les Sarrazins l'asfeiégent, sa femme Tempèclie de se laisser abattre et lui conseille d'aller réclamer le secours de Louis le Débonnaire. Avec les autres dames, elle défendra Orange en son absence :

« Sire Guillaume, dit Guiborc en plorant.

Car i alez par le vostre commant.

Je remendré en Orenge la grant Avec les dames dont il a çaienz tant.... Je ère armée a loi de combatant, D'auberc et d'elme et d'espée tranchant.

Par cel apostre que quièrent pénéant , N'i a paien, Sarrazin né Pcrsant, Se je l'atieng d'une pierre en ruant.

Ne le coviègne chcoir de l'auferrant. »

Ot le Guillaume, Guiborc vet embraçant.

Par grant amor se vont entrebesant; li uns por l'autre vet de dolor plorant.

Guillaïune va à Laon, il en ramène xme armée. Orange est délivrée, les Sarrazins battus. Le père, les frères de Guillaume et ceux des chevaliers qui ne sont pas blessés rentrent dans leurs pays. Alors le comte d'Orange est pris de douleur et de découragement en pensant à tous ceux qu'il a perdus à la première bataille d'Aleschamps, et surtout à son

DE l'amour. XGIII

neveu Vivien ; mais Guiborc le soutient. Elle s'élève ici, comme compagne, bien au-dessus de toutes les autres femmes épiques, au-dessus de Pénélope et de Chimène. Je ne vois plus que Sita qui puisse lui être comparée (1) :

Plore Guillaumes : Guiborc le conforta :

<f Gentiz cuens^ sire^ ne vos esmaiez }h, Tez a perdu qui regaaignera^ Et tex est poures qui riches devenra.

, Tex rit au mains^ au vespre plorera.

Ne se doit plûndre li homs qui santé a.

Bone pièce a li siècles conunenca^ Mors est Adans que Dex primes forma.

Et si enfans quanques il engenra; Par le deiouve, toz li mondes noia.

Fors que Noé plus nus n'en eschapa.

Ensi le volt. Le monde restora.

Moult a duré et encor duerra; Jà de la mort uns sens n'eschapera.

Tant com el siècle chascuns demouerra.

Si se contiegne au miex que il porra.

Se il sert Deu, à bone fin venra. Moult doit liez estre qui bone femme a, Ei s'il est bons de fin cuer l'amera.

Le bon conseil qu*el li donne créra; E2t je suis cele qui bon vos le donra Refai Orenge, à grant pris tornera; Del grant avoir qu'eu TArchant ariva.

Mande sergans, assez en i venra.

Se le pues faire, jà mes garde n'aura.

Et je suis cele qui moult s'en pènera. »

— « Dex ! dist Guillaumes, quel contesse ci Jà mes el siècle itèle ne naistra ! »

(1) Vers 8020 à 8057.

XCIV INTRODUCTION

DB l'amitié.

Les chevaliers français sont entre eux d'une grande courtoisie. Ainsi Roland

Vers Sarrazins rcguardei filment,

E vers Franceis humôle et dulceneni (1).

Guillaume au Court Nei fait le n^ème éloge de son neveu Vivien : "

Mes ainz lions ne fu si oorobatanz.

N'estiez mie estoz né ramponanz, Desor vos pers orgueilleus né proisauz^ N'onques ne fustes de proesce ventanz, Ainz estiez douz et humelianz^ E2t sor paiens hardiz et conquôranz (2).

Cette courtoisie n'a rien de fi^le et n'exclut pas l'explosion de I9, passion.

Mais nos chevaliers sont animés de sentiments plus intimes les uns envers les autres, {jorçc^pe l'un d'eux a fait im beau coup, les autres y applaudissent avec entraînement. Il y a entre eux une fraternité vraie.

L'amitié de Roland et d'Olivier est le plus beau type connu de ce sentiment. Les deux chevaliers s'adoptent comme frères sur le champ de bataille. Ce sont les ÀMçfoTroiritt de la Grèce, les Po-brati

(1) Édition de Mûller, page 73.

(2) La Bataille é^Alenchamps, page 236.

serbes. Rama contracte de mèiQe une fraternité d'armes avec Sougriva (1).

Dans le roman de J^ierabras Olivier s'exprime avec enthousiasme sur son ami devant lequel il se rabaisse lui-même :

Onques Dius De fisi li^fQiBf ^ ^npt soit de haute gent, Si Roland s'i combat^ ne faice recréant; Oiiviera ne vaut mie eucontre li I gant (2).

Aussi l^mitié des deux chevaliers était-elle de- Twntue proverbiale :

Plu« m a'^foèrfui H(4aii9 e Olivier» (3).

L'atfection des héros prend un caractère encore plus touchant qi^and elle s'imit aux sentiments dé lamille. Le duc Bégon entouré de sa femme et de ^s enfants se met à soupirer. La duchesse lui explique qu'il a tout ce qu'un homme de son ran^ peut désirer :

Dist II dus : « Daipe vérités avez dit; Mais d'une chose î avez moult mesprîs. N'est pas richoise né de vair né de gris^ Né de deniers^ de murs n^ de poncins; Mais est riejioiiie (}e par^ps et d'aïqins; l cuerf d'un homme vaut tout Xw d^un p<m. . . En ceste marche m'^ b^u|>ergié Pépips^ Où je n'ai nul de mes prochains amins^ Fors que Rigmt^ et le sien père Hervi.

Je n*ai qu'un h|^; le Lohérenc Garin^ Bie^ a set ans passés ^e ne le vis.

(i)Tomfl V, page38.

(^j $4itiPi) 4b mm* Krœlier et Servois^, pages 17 et ii.

(3) la Chevalerie Ogier^ vers 3441.

XCVI INTRODUCTION

S'en 8ui dolens^ nouréciés et marris.

Or, m'en irai à mon frère Garin

Et si verrai Tafant Girbert, son fil.

Si m'ait Diex! que je onques ne vis (1). j>

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