‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 2)Chapitre 27 sur 61 · LES PETITS · texte numérisé non relu

LES PETITS

Je parlerai maintenant des rapports des chevaliers avec les gens de la ville et de la campagne. Le chevalier français aime ses inférieurs ; il a souci d'eux et il les traite en père de la famille (2). Ainsi, lorsque le seigneur assiégé fait une sortie , c'est son devoir et son honneur de ne rentrer que le dernier, quand tous les autres sont déjà en sûreté et il n'y manque jamais :

Mais Bemars sait de guerre à grant plenté.

Que bien en fu norris tout son aé ; Dist à sa gent : « Trop i avons esté, Tomons nous en. » Et ils s'en sunt tornés; Trestout le pas ne s'i sant arrestés.

Va s'en Bernars, li sires de Naisil, De toumoier ne fu plus entreprins ; Les siens cumaine^ tout derrière s^est mis, Au chief du pont fu grans li fouléis; Garins enchauce et ses niés Auberis ;

(1) Garin le Lohérain, tome II, page 220 du texte. » Page 234 de la traduction.

(2) La solidarité était si bien dana^ les mœurs au moyen ftg^, qu'un orateur politique très-célèbre en parlait le 11 janvier 1864 au Corps législatif comme d'un des caractères généraux de cette époque. « A côté des violences de ce temps, disait M. Thiers à propos de n'importe quoi, la Providence avait placé le sentiment de la protection du faible. »

LES PETITS.' XGVII

Et dist Bernars : « Passez tôt à loisir.

Ne doutez home tant corn je soie vis (i). »

Dans la même chanson , le trouvère raconte qu'Aimon donne à ses gens le signal du retour dans la ville et qu'en chevalier courageux et hardi , il reste avec ses fils sur le dernier rang pour supporter le grand poids de la poursuite (2).

L'auteur du poénïe sur le couronnement de Louis le Débonnaire fait ainsi l'éloge de la cour da Charlemagne :

Por la jostice, la poure geut i vet;

Nus ne se claime qui très-rbon droit n'en ait (3).

Dans la Bataille d'Aleschamps^ voici venir Renouart,

L'espée au poing, plus est fier que sangler.

Tout fier qu'il se montre, et il a lieu de l'être après les grands coups qu'il a frappés sur les Sarrazins , voyons l'accueil qu'il va faire à un paysan dont les fèves ont été endommagées (4) :

Un poures homs li commence à crier :

« Sire, merci. Je vueil à vos parler.

Des Sarrazins me vieng à vos clamer.

Que en mes fèves vi 1er matin entrer :

Onques por moi ne vorrent remuer, Totes lor vi essillier et gaster.

Je's cuidai vendre et del pain acheter

(i) GartVi le Lohérain, tome II, page 51.

(2) Garin le Lohérain, page 259 de la traduction.

(3) Vers 32, édition de Jonckbloet.

(4) Vers 7063 à 7170.

Por mes enfant et p(Sr ffaèl gouvAiief t

Ne lor avoia outre ohôee à donei^^

Or les convient trestoz de fain enfler. »

Dit RêttoaM : k Mar Tosèreiit penser.

Par saint Dekiisi ferai lor comparer^

Tôt le domage te ferai restorer^

Chascune cosse nn denier acheter. »

Dist |i vilains : « Jhesus voe pulst ssUvcr I to

Ayant obtenu de GniUainae au Court Nèz la peiS ioaission de piihir 1^3 Sarj?azlns q[\ii ont « robe là vitaillé â ses hommes, » Renbuart

lui enmaine le poure home chenu.

Desi as fèves ne sont arestéu.

Renoars monte sor tin fossé bérbUi Voit maint paien armé et fervestu, A M vob blàre l^s eeori^ à hh't '^

« Fil à (1), Sarrazin mescréu^

Mar i avez la favière abatu.

Je gart les fèvçs^ g'en aurai le tréu :

J'à en dourés mil mars d'or fin molti

Où jà serés par les gueules pendu.

(*il à...... y trop éustes béu ^

Quant un pbnre home avez le sieii tolu»...

PU à..r».*y mar entrastes es fëvQ«; Ne's aviés errées né semées, Li poures hom les avait ahanées^ Se's devoit vendre à petites denrées. »

Après avoir aitisi vidé la question de droit, circonstance obligée dans une chanson de geste, Renouart tue les Sarraatins et dioime Itiirt armes et leurs chevaux au paysan.

Dist li vilains : « Ci a bones soldées ; Or sont moult bien mes fèves achatées.

Bien soit de l'eure qu'eles furent semées ! »

(1) GSourtisanes.

LES SBTITS. XCIX

Guillaume sa CSourt Nés, pourfinvi -psnÊ les 6am taziBs^ sepréëeniB sous les murs d'Ofange éi de^ m^iidè & sa femme de lui ouvrir les portes. CeDé^i Ad Jte.veut faire qu'à bou escient. Pendant que \é héros cherche i se faire reoonnaitre^ les SaïqNlsïina laaasaetent ses vassaux : la noble damd lui répMd qu'il n'est pas Guillaume : - *

Op puis je bien ppovef Que tu n*es mie dans Guillaume li béft, La Fièrebrace qu^en sdiait tant loer; Ja n'en lessasses païens nos gen2 meûér^ Né à tel honte batre nef décorer; Ja ne's soffrisses si près dtf toi ihener (1).

Le même chevalier arjfive â tMtï p6ur réclamer le secours de Louis le î)ébonnaire contre les Sarraèins qui assiègent Orange, n est dans le malhettr ; pël?6onne de la cour ne vient le saluer, ni prendre son cheval, nî lui offrir l'hospitalité eiccp^èitii h&ù bourgeois (2) :

Quand ils le virent qu'il ert si denuez, Onques|ne fu basiez né aoolez; '

Mauvaisement fa li cuens saluez; Mes par contraire fù assez apeles^ Et d'uns et d'autres eschamiz et gabez....

Un frans borjois, Guimar l'oï nomer, ' L'enmaine o lui^ si Ta M osteler^ Et son oheval richemant establer.

A une table l'a fet la nuit souper.

Guillaume raconte toutes ses affaires aubotf bour-

(i) Guillaume cT Orange, page 265. Édition de Jonckbloet. La Haye, 1854.

C2) La Bataille (TAleschamps, vers 26611 et »729.

G INTRODUCTION

geois Gilimar. Le lendemain , il force le roi à lui venir en aida, il y a une réconciliation générale et Guillaume est aussi fêté alors qu'il était dédaigné la veille; mais le a marquis au visage fier » n'oublie pas ses hôtes de la veille ; il les amène avec lui au banquet dans lequel l'empereur, l'impératrice et toute la cour célèbrent la réconciliation .

Ab mestres tables^ sist la fior del barnèz.

La fist Guillaume che frans bonis honorez.

Qui dans Guimar et ses fiz a mandez.

Et sa moiller au gent cors honoré :

De joste lui les assist lez à lez.

Li suens ostage fu bien reguerdonez....

Et dit Guimar : « Sire, merciz et grez.

Dez me doinst vivre qu'encor vos serve assez ! »

— « Voir, dit Guillaumes, de moi estes amez. »

^ais il ne faut pas croire que quelqu'un se soit scandalisé de la présence de Guimar à la table impériale. Transportons-nous, en effet, dans la salle où a lieu le repas du noble duc Aymon et voyons qui il y avait convié.

A ung iour solempnel tint cour dévotement Après le saint serviche de Dieu omnipotent.

Estoient ou palais assis moult noblement Au diner devant lui et ses hommes et sa gent, Chevaliers, escuyers et bourgois molt gramment. Dames et damoiselles assez et largement.

Et bourgoises ossy, clerc et prestre ensement. Chanoines et prélas, et tant maint autre gent : Chascun selon son estât fu assis franchement. De tous mes ont assez, dont ils orent talent. Vins vieulx et vins blans et clare et piment.... Après diner se lièvent li petits et li grands (i). 1 ,

(1^ Agolant, vers 55 à 110.

LES PETITS. a

Le roman de Hugues-Capet est très-remarquable par le rôle politique qu'y jouent les bourgeois (1). Bu reste les inférieurs ne sont pas oubliés non plus sous le rapport du courage. Je me bornerai à indiquer ici le poème des Lorrains et plus particulièrement encore celui de Parise la duchesse (2), où Richier et les autres bourgeois se montrent héroïques à flaire envie aux douze pairs de France, si ces nobles chevaliers eussent été capables d'éprouver un tel sentiment.

La bienveillance à l'égard des petits était tellement dans les mœurs que le trouvère d^Agolant attribue le même sentiment aux chefs Sarrazins :

Et fier et fel envers les orguillios^ Envers povres, et humbles et pitos (3).

Aussi chacun s'intéresse au sort des héros : après avoir annoncé que Charlemagne finira par se réconcilier avec Renaud de Montauban, le trouvère ajoute :

De quoy moult rejoy furent duc^ conte et per^ Chevaliers et bourgois, escuyer et bacheler^ Et tous bons chrestiens delà et desà mer.

Les petits ne sont pas oubliés dans les chroniques rimées; ainsi dans la Chanson d'Antioche (4),

Et ribaut les férirent qui nés vont espargnant, A pelés et à hâves en vont moult oociant.

Paien sont desconfi^ si s'en toment fuiant.

(i) Pages cvni, 27 et passim.

(2) Voir page 60 et suivantes.

(3) Ver» 841.

(4) n, 37. Page 89 de la, traduction.

dll INTOODUGTION.

J'syouto^ queteUe est U grande tradition épiq^ Ainsi le roi Daçarafha appdle les quatre classes à la ^lébration de son grand sacrifice de rAsVamédak* Est-^il besoin aussi de rappela que, dans le Seha^ namehj qui a tant d'analogies aVee nos chansons de geste, l'énergique résistance d'un single forgèrcm dâirre la Perse de la tyrannie de Zohak [et que le tablier de cuir de Kaveh devient^ l'oriflamme des Iraniens ?

De tout ce qui préeède, il résulte que le héros des grandes chaitsohs de geste représente dans toute sa vérité, l'idéal chevaleresque et chrétIeÉi Cet idéal, saint Louis le réalise dans l'histoire; Guillaume au Court Nez, notre Cid, en est le type le *plus complet dans la poésie légendaire. Roland en eist l'expression vMtablement épique. Roland peut nous dîrfe comme Béatrix à Dante :

Guardami ben^ ben son^ ben son Béatrice !

Regarde-moi bieti^ je suis bien^ je suis bien Béetrlx ,

c'est-à-dire l'idéal.

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