‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 2)Chapitre 31 sur 61 · LES REPETITIONS · texte numérisé non relu

LES REPETITIONS

Les répétitions qu'on remarque dans presque toutes les épopées se trouvent aussi dans la Chanson de Roland et dans nos autres poèmes. Je ne puis nullement partager l'opinion de Fauriel et de quelques autres critiques qui y voient ime imperfection. Ces répétitions sont souvent nécessaires pour indiquer une situation qui se prolonge. La poésie épique répugne à mentionner que le personnage a accompli tel acte pendant tant de temps : le poète répète alors ce qu'il a déjà dit, en mettant dans la forme des variantes et des gradations qui ajouteront à la vérité et à l'intérêt du tableau. Dans un récit en prose, on aurait mentionné qu'Olivier a invité trois fois Roland à avertir Charlemagne du danger où il se trouve ; il est dans le génie de la poésie épique ou dramatique qu'Olivier répète son invitation, à trois reprises, séparées par les refus de son ami. De même il n'est pas naturel de supposer qu'un homme, qui se sent mourir, n'a que le temps de recommander une seule fois son âme à Dieu; il est plus vrai et à la fois plus dramatique de prolonger cette situation. L'historien dirait que le mourant s'est recueilli pendant quelques minutes ; le poète fait répéter plusieurs fois à Roland ou à Vivien le meâ culpâ et leur fait recommander leur âme à Dieu plusieurs fois, comme cela arrive dans la réalité. Ainsi dans le Ramayana, lorsque le^dé-

Lii. CHANSON DE ROLAND.

« Vous n'en aurez, certes, aucun plus noble.

« Quand vous serez dans le royal palais^

« A célébrer le jour de saint Michel (1) ,

« Là vous suivra mon maître, il le promet;

c< A vos bains d'Aix , que Dieu pour vous a faits,

(( 11 a dessein de se faire chrétien, d

Charles répond : « Il pourra se sauver ! >» aoi.

Le soir fut beau; le soleil était clair.

Le roi fait mettre à l'étable les mules.

En un verger il fait tendre une tente,

Les messagers il y fait héberger ;

Douze sergents les ont bien accueillis.

Jusqu'au jour clair ils y passent la nuit (2).

De grand matin s'est levé l'empereur ;

.Charles ouït la messe et les matines ,

Et sous un pin l'empereur est allé.

Pour le conseil il mande ses barons (3) :

Par ceux de France il veut en tout marcher, aoi.

(1) Le texte dit : Saint-Michel del péril, ce qui veut dire, patron du monastère de Saint-Michel en péril de mer. Voir Garin le Loherain, page 184 de la traduction.

(2) Voir dans Gérard de Rossillon, édition F. Michel, pages 320 et 334, et dans Agolant, vers 1247, la réception faite aux messagers.

(3) Ici et aux pages 4,5 et 10) le trouvère met : son cunseill finer ou fenir, ce qui veut dire : fixer sa résolution.

CaC INTRODUCFiON.

ne £edt pas une lecture suivie devant des enfantg ou des femmes, sans être obligé, à chaque reprise et à certaines situations, d'improviser de ces résumés comme on les trouve tout faits dans la Chansên de Roland, dans le Ramayana et ailleurs. Quant au reproche portant sur ce que ces récapitulations sopt souvent conçues dans les mêlées termes, je ne saa« rais l'admettre davantage. Lorsque le trouvera a rencontré une forme saisissante et heureuse^ il a raison de la reproduire afin de la graver dans la mémoire, au lieu de comprotnettre ion suoeès et la oompréhension du sujet par la recherchei pûélHl^ et pénible d'une variété artificielle, qui ne saurait être agréable qu'aux blasés et aux pè^^tft.

DE lA NATXJBE.

En lisant nos poèmes chevaleresques, mais partienlièrement ceux de la grande manière, il est diffielle de ne pas être frappé de la vérité et de la sim^plicité des ccmiparaisons tirées du règne animal et végétal ou des phénomènes météorologiques. Ainsi dans Garin le Lohérain^ aux pages 189, 204 et 208 du second volume^

Entre aus se fiert li Lohérens gentis Corne fkucon entre oisillons petits.

Diex ! corn le fait li Borgoins Auberis Et li baron qui furent avoc li !

Charpentier semblent qui en gaut soient mit.

Bien i parut quant U dus Bègues vint; Ensi les mainne com 11 lous fet berbis.

hk GIUK80N M HO^LANH. H

« De SOU «¥oiv U m^afiËpa grtnde p^l:

« Ours et lions, lévriers enchalnéa,

« Sept ceuta chameaux et hoUq autoun muet,

« Trois oeuts ni^ilets chargea de l'op arabe (1) ;

« Avec cela plus de cinquante chars.

« Mais il entend que je m'en aille en Franes.

« Il me suivra dans Aix, m^ résidencci;

« Il recevra notpe loi salutaire ,

(( Sera chrétien , 4ft moi tiendra ses tafvfs i

a Mais JQ ne sais s'il en a le dessein. )i

Et les Françaisdisent : « Prenons bien garde ! » AOi.

T<Iotre empereur a fini ses raisons.

Le preux Roland i qui point m las approuve.

Saute sur pifds (3) ^t vient y contredire*

Il dit au roi ; 41 l)ie eiH](ye9 pas Marsile (

« Depuis sept ans nous sommes en Kspagne.

« Je vous conquis et Noples et Coqunible,

« J'ai pris Valterne et la terre de Pine ,

« Et Balaguet, et Tudèle et Sézile.

« Le roi Marsilel il n^a fait que trahir.

ce II nous manda cpinze mille des siens ^

c( Chacun portant une branche d'olive ;

(1) Le texte dit ici et plus haut quatr$ cênU mulete.

(2) Satire sur pieds. Cette expression se trouve daas les chants serbes et dans presque tous nos poômes chevaleresques, notamment dans Fierabrasy page ii6; dans ilooti/ de Cambray, pages 27 et64; éuMGêrim k Mkérain, page 272 de la traduotieii.

GXII INTRODUCTION.

Que li rossigpuius chante et la merle et la pie. Et Taloe s'en voise en Tair à vois série.

Que li bos est rames et vers la praérie.

A Glermont en Auv/ergne fii la chevalerie De France^ d'EIngleterre^ de toute Normendie, Et prince et duc et conte^ chascuns a sa mesnie. L'Apostole de Rome quant la messe ot fenie, Issi fors del castel^ enmi la praérie.

Tout se furent assis sor reii>e qui verdie.

La comparaison suivante s'applique à la jeune princesse Alice (1) :

La rose semble en mai la matinée :

Elle est plus blanche que n*est noif tor gelée.

Les rapports directs des héros avec la nature animée ou inanimée sont aussi simples, aussi pleins de charme :

Li jors fu biaus^ li solaus esolarcis.

Là quens Fromoqs se g^soit en son lit; La fenestrelle un seul petit ouvrit^ Et la clartés le fiert enmi le vis.

Voici un autre passage du même poème (2) ; c'est le commencement d'une chasse :

Or va le dus en la foret chascier; Li chien avant se prinrent à noîsier^ Quant il commencent ces raimes à brisier^ Truevent les routes dou pors qui a fumé.

Li dus demande Brochart son liemier^ Par devant lui li amaine uns brenlers ; Li dus le prent et si Ta desloié.

Il li menoie les costes et le cief

(1) La Bataille dAleschnmps, vers 3098.

(2) Garin le Lohérainy tome II, pagres 459 et 224.

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